Roman, Sylduria

Sylduria (III) – Le Chemin des Philosophes (27)

Chapitre XXVII
Une voix dans la nuit

En Syldurie, justement, le climat était devenu malsain, particulièrement pour Lynda et ses amis, et le réchauffement de la planète n’y était pour rien.

La Syldurie est un état si insignifiant que la presse internationale s’est montrée muette au sujet du singulier coup d’État qui avait mené l’arrogante prédicatrice au pouvoir. Nos amis parisiens d’ailleurs n’en savaient rien de plus que le rapport de Wladimir. Ils priaient, selon son conseil, pour la Syldurie et pour sa reine, minimisant la gravité de la situation et se contentaient d’espérer que tout rentre bientôt dans l’ordre.

De l’ordre, il n’y en avait plus dans ce pays. Sabine Ramassamisivagamy, alias Sabine Mac Affrin, alias Samantha Low, était enfin parvenue à se hisser sur le trône. Ses ministres, ses anges et ses barons avaient investi le château, dont la magnifique verrière avait été à nouveau restaurée. Les aristocrates demeurés fidèles à Lynda, à l’instar du marquis Ottokar de Kougnonbaf, avaient discrètement regagné leur manoir de province. Les invités à titre permanent : les Dufour, les Diallo, les Ozdenir, Elvire et tant d’autres, avaient, tout aussi discrètement, déménagé à la campagne. Quant à Éva et à Mamadou, d’abord séduits par le réveil de Heidelberg, ils ne manquèrent pas de se rétracter, après la « fermeture », au vu des manigances de Samantha. Reconnus coupables d’apostasie, condamnés à mort par contumace, et surtout, par l’usurpatrice, ils s’étaient exilés à Istanbul.

Julien, qui persistait à repousser les avances de Sabine, était toujours en prison. Il réalisait combien il aimait Lynda. Décidément, leur amour était trop solide pour qu’elle ait pu le briser, même à coup de poing. Il craignait pourtant de ne plus la revoir que dans le royaume céleste.

Aucun de ceux qui aimaient Lynda n’avait le courage de prendre sa défense, tant la nouvelle reine les terrorisait. Celle-ci était parvenue à manipuler la population par son pouvoir hypnotique. Le peuple qui, naguère, se rassemblait sur la place pour conspuer Lynda, continuait à se rassembler pour acclamer Samantha.

Périklès, l’esprit totalement aveuglé, remplissait avec zèle son rôle de pape de la nouvelle religion.

Dimitri, conseiller juridique de la reine, se trouva relégué au chômage. Samantha n’avait pas besoin qu’on lui explique les lois, puisqu’elle était la loi elle-même. Mais le marquis de Plogrov sut rebondir de façon remarquable. Aigrie par la résistance de Julien qui lui préférait la prison, elle transféra son dévolu sur le jeune opportuniste qui se montra moins réticent et poursuivit sa carrière dans le lit de la magicienne. Il est vrai que Sabine avait presque trente ans de plus que lui, mais elle paraissait moins que son âge. Et puis, de toute façon, la perspective de devenir bientôt duc de Plogrov méritait bien ce sacrifice.

Tiens ! À propos de sacrifice…

Lynda était toujours enfermée dans la crypte du château, réhabilitée dans ses fonctions primitives de prison royale. Elle n’avait plus aucune volonté, plus aucune larme pour pleurer non plus. Elle se contentait quelquefois de gémir :

« Pourquoi Dieu ne répond-il pas ? »

Son ordinaire s’était pourtant amélioré : au croûton de pain journalier s’étaient ajoutées deux oranges. Samantha tenait particulièrement à ce qu’elle échappe au scorbut. Elle lui rendait souvent visite pour la narguer et ne manquait pas de lui rappeler qu’il fallait qu’elle soit belle pour être offerte à la Tépé (Toute-puissance).

Face à son cachot, éclairée d’une lumière sombre, la macabre chapelle était achevée. En son centre se dressait l’autel de marbre noir, bien poli, à sa droite et à sa gauche, se trouvaient deux copies, plus petites, de l’édicule.

Lynda ne comprenait que trop bien la raison de cette construction : les deux petits autels étaient pour ses enfants, le grand pour elle même. Elle s’était résignée, convaincue qu’elle allait mourir et qu’elle n’avait plus à se soucier de rien. Le diable prendrait son corps et Dieu prendrait son âme. Elle serait bientôt au ciel. Qu’elle y aille ou non, d’ailleurs, finalement, elle n’en avait cure. Dieu l’accueillerait-elle auprès de lui ? Lui qui n’a pas daigné intervenir dans son malheur n’était sans doute pas si puissant qu’elle l’avait cru. Sa foi aurait été vaine.

« Regarde le ciel par ton soupirail, lui dit Sabine. Regarde comme la lune est belle. Encore quelques jours et le disque sélénique retrouvera une forme parfaitement circulaire. Ton attente ne sera plus très longue. Ton jour de gloire est proche. C’est à la pleine lune que, toi et tes deux lardons, serez sacrifiés, et moi, je m’élancerai à la conquête de l’univers. »

Une journée s’écoula encore. Puis la nuit tomba. La lune s’éleva dans le ciel, son croissant d’obscurité toujours plus ténu.

« Lynda… »

Une voix grave et chaude, à la fois suave et autoritaire, venait de prononcer son nom.

« Lynda… »

Elle était seule. Son esprit s’était embrouillé. Sans aucun doute est-elle devenue folle.

C’est mieux ainsi, pensait-elle. Elle perdait toute conscience de la réalité et mourrait sans se rendre compte de rien. Elle partirait le cœur en paix.

« Lynda… »

Cette fois, elle avait entendu distinctement. Elle ne perdait pas la raison : quelqu’un l’appelait.

« C’est toi Julien ? »

Quelques minutes s’écoulèrent, puis la voix se fit à nouveau entendre.

« Lynda…

– Est-ce toi, Seigneur ?

– Lynda… Pourquoi m’as-tu abandonné ?

– N’est-ce pas toi, au contraire, qui m’as abandonnée ? J’ai crié à toi dans mon désespoir et tu ne m’as pas répondu.

– Un père lâche-t-il la main de son enfant ? Mais qu’advient-il quand un enfant lâche la main de son père ? »

La voix se tut, mais Lynda releva la tête. Elle sentait la présence divine à ses côtés. Son visage de craie avait repris les couleurs de l’espoir.

Le soir suivant, Lynda regarda le ciel. La lune était magnifique et l’on en distinguait parfaitement les reliefs. Son cercle, presque parfait rappelait un visage qui, tantôt se moquait d’elle, tantôt la menaçait de mort. C’était sa dernière nuit.

Sabine apparut face à la grille. Elle sortit de la poche de son blouson de cuir un paquet de cigarettes. Elle en fit dépasser une et la tendit à sa prisonnière.

« Tout condamné à mort a droit à sa dernière clope.

– Non, merci. Je ne fume pas.

– Tu as bien raison. Le tabac goudronne les poumons. Tu mourras en bonne santé. »

Elle tira la cigarette du paquet et se la grilla en suisse, lui crachant au visage quelques volutes de fumée.

« Tu me compliques la tâche. En tant que condamnée à mort, tu dois bien avoir une dernière volonté ? Que dirais-tu d’une bonne bière bien fraîche ?

– Je ne bois plus d’alcool.

– Décidément, tu m’agaces. Une belle escalope viennoise ? Ça te dirait ? Non ? Tu es végétarienne aussi ?

– Qu’on me rende ma Bible ! Telle est ma dernière volonté. Je veux lire une dernière fois la parole de Dieu.

– Refusé ! La lecture des textes sacrés nuit gravement à la santé des hérétiques.

– Donne-moi seulement une page, un seul chapitre : 2 Chroniques 33.

– Quel texte austère ! Tu ne préfères pas le Psaume 23 ? C’est tout de même plus gai.

– 2 Chroniques 33.

– Comme tu voudras. Tu auras ta feuille de papier avant minuit. Je t’en donne ma parole. »

 

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