Prose, Roman, Sylduria

Sylduria (IV) – Ligérie (30)

Chapitre XXX
Le Gerbier-de-Jonc

 

Zoé avait discrètement rassemblé hors de la foule Django et Nicole, Frédo et Sandra, Sigur et Félixérie.

« Nous devons partir, maintenant. Ce monde doit être détruit et la Ligérie doit disparaître. Les autres nations de la terre ont déjà rejoint le monde de la Lumière. Nous sommes les derniers. Ne tardons plus. Nous sommes les guides du peuple, et nous devons être les premiers au point de jonction. Suivez-moi. »

Elle les conduisit vers le quai du Fort Alleaume où étaient amarrées plusieurs barques traditionnelles de la Loire. Zoé invita ses amis à prendre place dans l’une d’elles. Après la bagarre, la gabarre.

« Remontons le fleuve jusqu’à Nevers. Parvenus là-bas, je vous donnerai de nouvelles instructions. »

La multitude des survivants, qui n’avaient pas été avalés par le fleuve noir suivait le groupe de Zoé, chacun selon ses moyens, en barque, à pied, à cheval, à bicyclette. La population se mouvait depuis toute la Ligérie, les uns vers la source du Loiret, les autres vers celle de la Loire.

À Nevers, le groupe de tête abandonna la navigation et trouva des chevaux. Tous voyageaient sans pose et sans sommeil, mais ne trouvaient ni faim ni fatigue.

Ils chevauchèrent sur la rive droite, jusqu’à Decize, ville en ruine et depuis bien longtemps privée d’habitants.

« C’est ici la frontière que Thanatos avait fixée à son empire, expliqua Zoé, nul ne l’a jamais franchie qu’au prix de sa vie. »

La petite troupe s’engagea dans le bourg sinistre. Au bout d’une avenue, ils découvrirent, plus sinistre encore, une muraille noire qui ressemblait à un gros nuage de tempête : la barrière de brouillard, qui égare tous ceux qui s’y aventurent, se dresse jusqu’au ciel.

« Nous allons traverser, dit Zoé.

– J’ai peur ! répondit Félixérie.

– Après tous les combats que nous avons menés, tu te laisserais effrayer par un gros nuage ? »

En vérité, tout le monde avait peur. Même Frédo Rhino, avec ses énormes biceps, n’en menait pas large.

La jeune cavalière pénétra dans la masse nébuleuse, aussi épaisse que de la mousse au chocolat, mais beaucoup moins sucrée. Tout comme la mer s’entrouvrait devant Moïse, elle s’écartait sur son passage, se transformant en une meringue qui se dispersait dans le bleu du ciel. Ses compagnons apaisés la suivirent.

Le redoutable nuage s’est à présent totalement dissipé. La jeune compagnie continue son long périple, suivi de la multitude voyageant chacun à son rythme et s’étalant sur toute la plaine.

La troupe infinie se resserre maintenant dans un paysage de plus en plus accidenté. Les montées sont pénibles. Enfin, on voit se dresser le cône friable du mont Gerbier-de-Jonc.

« Nous sommes arrivés, » dit Zoé.

Les premières fourmis commencent à se serrer sur les flancs de la montagne.

Sur les huit cent mille sujets que compte la Ligérie, seuls cent mille ont opté pour la lumière.

Une échelle flamboyante se déroula du ciel et toucha le sol au pied de la ferme de Loire. Plutôt qu’une ferme, il s’agit d’une grange au toit de lauze, dans laquelle un mince filet d’eau limpide remplit une auge : la source traditionnelle de la Loire.

L’un après l’autre, hommes et femmes gravirent en ordre cet escalier immatériel qui les élevait jusque dans les lieux célestes. Nos sept amis attendaient au pied de l’échelle. Les heures passaient, les hommes montaient.

Les derniers passagers ayant embarqué, Sandra et Frédo s’engagent à leur tour, Nicole et Django leur emboîtent le pas. Félixérie se prépare à l’ascension. Mais à peine a-t-elle posé le pied sur le premier échelon que l’échelle se dérobe aussi mystérieusement qu’elle est apparue.

« Et nous, alors ?

– Qu’est-ce que c’est que cette histoire ?

– Ce monde ne compte désormais plus que trois habitants.

– Zoé, si c’est une blague, elle ne m’amuse pas du tout.

– Pas de panique ! Nous rejoindrons nous aussi le monde céleste, au terme d’une vieillesse que nous espérons heureuse.

– C’est que j’ai les crocs, moi !

– Moi aussi, et je me sens toute flapie, d’un seul coup.

– Alors, descendons jusqu’à Sainte-Eulalie, proposa Zoé. Nous y trouverons du bon pain. »

À Sainte-Eulalie, premier village sur la Loire, chacun se restaura et dormit longtemps.

Au matin, ils se rassasièrent d’un petit déjeuner copieux.

« Maintenant que nous avons repris des forces, il faut nous remettre en route, dit Zoé. Nous partons pour Les Estables. Nous laisserons nos chevaux à la Croix de Peccata, et de là, nous marcherons jusqu’au sommet du Mézenc.

– Est-ce qu’il est vraiment indispensable de grimper là-haut ? » demanda Sigur.

Zoé répondit :

« J’avais quatre ans quand j’y suis montée pour la première fois avec mes parents. Le Mézenc, ce n’est tout de même pas l’Annapurna. »

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