Babylone, Théâtre

Darius Acte Premier

ACTE PREMIER

Ecbatane, une salle du palais du roi de Perse.

Scène Première

DARIUS – GABATAS

DARIUS

Gabatas, tu reviens déjà de Babylone.
Qu’apportes-tu, dis-moi, de la grande félonne ?

GABATAS

La grande Babylone, la fantasque cité,
Étrange métropole, ô Prince, en vérité.
Je me suis promené aux abords de la ville,
Quant à s’en approcher, la chose est difficile.
Que peuvent nos armées, que peut son général
Devant ces murs de pierre, face à l’archer brutal
Campé sur les créneaux ? La rude soldatesque
Attend les fantassins dans ces tours gigantesques.
Aucune arme de guerre, baliste ni bélier
Ne peut briser ce fer et tous leurs cavaliers
Tirent leurs trais puissants qui percent les armures,
Leurs lances infligeant de cruelles blessures.
Contre les Chaldéens nous n’avons pas le poids.

DARIUS

Comment faire plier l’ennemi sous nos lois ?

GABATAS

Les plus puissants des rois ont tous quelque faiblesse
Et nous devrons trouver dans cette forteresse
La brèche où sûrement nous devrions saper,
Pénétrer sur la place afin de mieux frapper.

 

 

DARIUS

Qui règne exactement sur ce curieux empire ?
Tout me paraît confus, je me suis laissé dire
Que le roi Nabonide aurait fui.

GABATAS

Je ne sais.
C’est un roi surprenant. Nul ne sait ce qu’il fait.
Il s’amuse à toute autre chose qu’à la guerre
Et l’état du pays, ce n’est pas son affaire.
Tel Nébucadnetsar il perdrait la raison
Et serait fourvoyé fort loin de sa maison.
On dit que Beltschatsar, son fils a pris la tête,
Ne pensant qu’à manger, boire et faire la fête ;
Babylone serait un royaume sans roi,
Il n’aurait plus de prince, il n’aurait plus de loi.

DARIUS

En es-tu bien certain ?

GABATAS

C’est ce que l’on raconte.

DARIUS

Lente est la vérité, mais la rumeur est prompte.

GABATAS

M’arrêtant à Gutium sur la voie du retour,
– Cette rencontre-là méritait le détour –
Du gouverneur des lieux je fis la connaissance.
Gobryas est son nom, un océan de science
Et pour nous renseigner il promit de venir.
Il pourrait nous guider dans nos plans d’avenir.

DARIUS

Un Babylonien ici ! Quelle infamie !
Ouvrir grandes nos portes à la race ennemie !

 

 

GABATAS

Ce Babylonien, Sire, vous surprendra,
C’est une vraie canaille, un damné scélérat
Mais il a des secrets précieux à nous dire.

DARIUS

N’est-ce pas lui qui vient ?

GABATAS

Voilà le triste sire.

(Entre Gobryas.)

Scène II

DARIUS – GABATAS – GOBRYAS

DARIUS

Voici donc Gobryas, le sage gouverneur
Qui du roi de Babel se fait ambassadeur.
Que sais-tu, mon ami, dis-moi, de Babylone,
L’orgueilleuse cité dont la clarté rayonne
Sur l’Afrique et l’Asie, et sur le monde entier,
Invincible marteau qui nous voudrait broyer.

GOBRYAS

Babylone est vraiment sans rivale pareille
Et je ne taris pas de chanter ses merveilles.
Qui pourrait la décrire ? Parée de tous ses feux,
Est-ce l’œuvre d’un homme ou bien celle d’un dieu ?
Combien faut-il de chars et de fers et de lances
Pour oser attaquer la métropole immense ?
Car, n’est-ce pas, ô roi, ta folle ambition
D’ébranler sa puissance et ses fondations ?

DARIUS

Ecbatane, en effet, superbe capitale
Ne peut plus accepter l’arrogante rivale.
On dit que des esclaves à sa construction
Périrent sur le fouet déjà plus d’un million.

GOBRYAS

La gloire pour les rois, au peuple la misère !

GABATAS

Quoi ? Tant d’ouvriers morts ? Je crois qu’on exagère.

GOBRYAS

Pour ses portes, ses murs et ses ouvrages d’art,
Ses palais, ses colonnes, ses places, ses remparts.

DARIUS

Parle-moi de ses murs.

GOBRYAS

Hauts de trente coudées.

DARIUS

Mais de leur épaisseur donne-moi quelque idée.

GOBRYAS

Imagine, au sommet de ces forts crénelés
Une route où pourraient quatre chars attelés
De quatre forts chevaux, sur une même ligne,
D’un porteur de fanion attendant tous un signe,
En place pour la course, impétueux, rangés,
Et par leurs conducteurs sur la piste engagés,
Pour un peu de laurier, la victoire jolie,
Sans souci du danger, galopant en folie.

GABATAS

Montagnes insolentes, qui vous pourrait franchir ?

DARIUS

Les dieux seuls de leurs mains sauraient les démolir.
À quoi nous serviraient béliers et catapultes ?
Il nous faudra trouver quelque secours occulte.
Mais lequel de nos dieux prendrait pitié de nous ?
Quels démons devrons-nous invoquer à genoux ?

GABATAS

Je crois qu’il faut à tous offrir un sacrifice
Et le prêtre Nazar remplira cet office.

DARIUS

Ces hauts murs, Gobryas, quelle en est la longueur ?

GOBRYAS

Quatre jours à cheval.

DARIUS

Comme il faut de vigueur !

GOBRYAS

Les murs sont revêtus de briques émaillées,
D’artistes Chaldéens c’est l’œuvre renommée.
Fresques incomparables, miraculeux tableaux,
Flamboyant aux rayons du soleil. Que c’est beau !
Tous les angles sont droits, en parfaite harmonie,
Un échiquier sorti de l’esprit d’un génie.
Vingt-cinq portes au nord et vingt-cinq à l’orient
Se répondent au sud ainsi qu’à l’occident
Chacune reliée de larges avenues.
Et d’un foyer à l’autre il n’y a pas de rue.

DARIUS

Pas de rue ?

GOBRYAS

Cette ville est un vaste jardin
Tout au raffinement du peuple Chaldéen.
La vue se réjouit des lis, des orchidées,
Des iris généreux, des roses bigarrées,
Par-dessus ces parfums s’édifient les maisons
Où l’on peut accéder en franchissant des ponts,
C’est tout émerveillé que chacun les contemple.

DARIUS

Ces gens ont-ils des dieux ? Ce peuple a-t-il un temple ?

GOBRYAS

Au centre de la ville est le temple de Bel,
Tout de marbre et d’ivoire. La fierté de Babel.
Bel, appelé Mardouk, est un dieu solitaire.
Il établit les cieux, sa main fonde la terre.
On bâtit en son nom la tour de Ziggourat
Et la vue s’y étend jusqu’aux monts d’Ararat.
Les mages sans répit ses marches en spirale
Gravissent nuit et jour, stature colossale !
Touchant des mains le ciel, leurs doigts caressant Dieu,
Ils parlent aux étoiles, ô prêtres bienheureux !
Les astres auprès d’eux inspirent leurs oracles
Et, descendant du ciel, produisent des miracles.
Mais le temple contient des trésors merveilleux :
Dix mille statues d’or ou d’argent précieux.
L’effigie de Mardouk est la plus honorable :
Cent talents d’or.

DARIUS

Vraiment, Quel prix considérable !
Mais parlons à nouveau de ces murs imposants.
N’est-il aucun détour ? Aucun contournement ?

GABATAS

Contourner ? Mais comment ? Muraille scélérate !
En volant par-dessus ? En creusant ?

GOBRYAS

Par l’Euphrate.
Le fleuve peut entrer et sortir à son gré.
Poursuivant son courant nous pourrions pénétrer.

 

 

GABATAS

Le fleuve est trop rapide et son eau trop profonde.
Voudrais-tu donc noyer nos armées dans ses ondes ?

DARIUS

Entrons dans Babylone et nous allons périr.

GABATAS

Le fleuve dès la source il nous faudrait tarir.
Oublions ce projet, Seigneur.

DARIUS

Et Nabonide ?

GOBRYAS

Ah ! Ne me parlez pas de ce tyran perfide !

DARIUS

Comment ? Mais il me plaît d’en entendre parler.
On dit que ce monarque a le bocal fêlé.
Qu’en dis-tu, Gobryas ? Ton grand patron, ton maître,
C’est pour lui que tu roules et tu dois le connaître.

GOBRYAS

Rouler pour lui ? Je suis son humble serviteur
Mais j’ai quitté les rangs de ses admirateurs.

DARIUS

Est-il vrai qu’il a fui loin de sa capitale,
Abandonnant son peuple et sa ville au scandale,
Et, n’ayant plus de roi pour établir la paix
Chacun vit à sa guise et fait ce qu’il lui plaît ?

GOBRYAS

S’il a fui, je ne sais. Rejetant sa couronne
Il courut vers l’exil, oubliant Babylone.
Dans les déserts arabes au farouche climat,
Auprès d’une oasis appelée Taïma
Il contemple sur l’eau les reflets de la lune.

 

 

DARIUS

Quel démon l’a saisi, Pourquoi cette infortune ?

GOBRYAS

Le vieux roi n’est pas fou, mais c’est un scélérat,
Un sectateur ignoble, un sordide apostat.

DARIUS

Un sordide apostat ? Précise ta pensée.

GOBRYAS

Il lui prit cette idée, incroyable, insensée
D’abandonner Mardouk, le plus puissant des dieux.
Quoi ? Notre créateur, le fort, le gracieux,
L’éternel fondateur de notre grande ville
Pour se tourner vers qui ? Je vous le donne en mille.

DARIUS

Je ne saurais le dire.

GOBRYAS

Le dieu Sin, son rival,
Sin, le dieu de la lune, un dieu de carnaval.
Mardouk, c’est le soleil, la lumière et la vie,
Sin, le dieu de la nuit, hélas ! quelle hérésie !
Mardouk donne à chacun la clarté dans le noir
Mais la lune de lui ne fait que recevoir.

DARIUS

Qu’il adore la lune ou l’Orion, que m’importe !
Il n’y a pas de quoi s’énerver de la sorte.

GOBRYAS

Renier le vrai dieu ! Mais quelle trahison !
Ne doit-il pas pourrir au fond d’une prison ?
Je le veux voir bientôt ramper, couvert de chaînes.
Des prêtres de Mardouk il attire la haine.
Alors, j’ai décidé, moi aussi, de trahir
Et loin de ma vengeance il a raison de fuir.

DARIUS

Les dieux nous ont donné un vrai monceau de science ;
Nous devrions choisir selon notre conscience
Quelles divinités il convient d’honorer.

GOBRYAS

Un tel égarement ne se peut tolérer.
Nabonide envers moi porte une lourde dette :
Il fit mourir mon fils, j’en réclame sa tête.
Quoi, sans la moindre preuve, accusé d’attentat !
Nous prendrons Babylone avec son potentat,
Du sang de Nabonide la race criminelle.

DARIUS

Mais laissons, s’il vous plaît, ces affaires charnelles.
Il s’agit de la Perse et de son avenir.
Pour combattre ce roi nous devons nous unir.
Nous avons Gabatas pour mener nos armées ;
L’âme de Gobryas de rage est animée.
Je n’aime pas beaucoup les princes renégats
Mais nous ne devons pas nous montrer délicats :
Pour combattre Babel il nous est fort utile.
Qui connaît mieux que lui les forces de la ville ?
Pour vaincre la Chaldée, brûler de l’intérieur,
User de fourberie, n’est-il pas le meilleur ?
Ainsi, nous frapperons ce peuple par surprise
Et le temps d’en parler, la ville sera prise.
Nous posterons partout archers et fantassins
Et l’empire d’Orient la prendra dans son sein.
Nous leur enseignerons des Perses la sagesse
Et de notre culture l’incroyable richesse.
Enfin, laissez-moi seul, à présent, méditer.

GOBRYAS

Nous sommes serviteurs de Votre Majesté.

(Sortent Gabatas et Gobryas.)

Scène III

DARIUS

Combattre Babylone ! Est-ce bien raisonnable ?
Avec ces capitaines assemblés à ma table
Et tous ces fantassins pour la guerre parés,
Le prix de la victoire ai-je bien mesuré ?
Gobryas est sans doute un triste personnage,
Avide de vengeance et fort en espionnage.
Le bougre se soucie de ses seuls intérêts
Et je ne me confie à ses soins qu’à regret.
Mais le sort est jeté, nous irons à la guerre.
Voici venir la reine, ma tendre messagère,
La sagesse et l’esprit chaque jour en éveil ;
Je pourrais profiter de ses justes conseils.

Scène IV

DARIUS – DARIANA

DARIANA

Voici mon bien-aimé, l’âme fort mal sereine,
Vous n’êtes empressé d’embraser votre reine.

DARIUS

Hélas ! ma chère amie, que serais-je sans vous,
Toujours de vos douceurs consolant votre époux ?
Gouverner un État est chose malaisée
Mais combien dans vos bras j’ai l’âme reposée !

Toi-même, que dis-tu de ces Babyloniens ?

DARIANA

C’est de la politique, et je n’en pense rien.

DARIUS

Rien, vraiment ?

DARIANA

Que veux-tu, mon cher, que je t’en dise ?

 

 

DARIUS

Je veux ton simple avis, mais parle avec franchise.

DARIANA

Eh bien ! N’êtes-vous pas un souverain puissant ?
N’avez-vous affermi le royaume persan ?

N’avez-vous pas assez amassé de richesses ?
N’avez-vous pas assez bâti de forteresses ?
Chacun peut enfin vivre heureux dans son foyer,
À quoi servirait-il encor de guerroyer ?
Tous les peuples aspirent à des moments paisibles,
Évitons les conflits autant qu’il soit possible.
Offre quelque repos à ton vieux général :
Gabatas, ce soudard incivil et brutal,
Et Gobryas, enfin, dénué de conscience,
Traître à son propre roi, lui fais-tu confiance ?
Oui, cet homme est un fourbe, ignoble scélérat
Celui qui a trahi un jour te trahira.

DARIUS

Sans raison, mon amie, vous vous chauffez la bile,
Mais sachez que la guerre est un art difficile :
Le royaume des Grecs est jeune et menaçant
Son arrogance effraie Akkadiens et Persans.
Ils possèdent des mers aux rives précieuses
Et par-delà ces mers des îles radieuses.
Hélas ! pour me contrer ce rêve occidental
Il y a Babylone.

DARIANA

Que voilà du trivial !
D’où viennent, mon ami, ces désirs de conquêtes ?
Les cartes sur tes murs te font perdre la tête.
N’es-tu point rassasié du règne que tu as
Qu’à ta couronne il faut des perles de là-bas ?
Des provinces, des villes annexes-tu sans cesse ?
Des sages de Babel imite la sagesse
Car ils savent des dieux consulter les conseils.
Que Nabonide honore la lune ou le soleil
Ou toutes les étoiles, je ne m’en soucie guère,
Mais tous tes conseillers ne pensent qu’à la guerre,
Semant le désespoir, la misère et la mort.
Cherche loin du pouvoir de plus riches trésors
Que rubis et saphirs brillant sur ta couronne.

DARIUS

Que pourraient m’apporter les dieux de Babylone
Et quel mage pourrait m’élever jusqu’au ciel ?

DARIANA

Ne t’a-t-on point parlé du prophète Daniel ?

DARIUS

Daniel, un étranger, de la race hébraïque,
Survivant de ce peuple aux destinées tragiques ?
Leur Dieu, des Chaldéens, n’a su les protéger,
Son temple, sans broncher, il laissa saccager !
M’approcher de Daniel ! À quoi tout cela rime ?

DARIANA

Tu devrais, mon époux, le prendre en ton estime,
Il était conseiller de Nébucadnetsar,
On lui avait donné le nom de Beltschatsar.
Du roi de Babylone les rêves pouvait lire
Et le destin royal il avait su prédire.
En dépit des complots d’astrologues jaloux
Affirma que son maître un jour deviendrait fou,
Que de son repentir viendrait la délivrance,
Et Nébucadnetsar retrouva l’espérance.
Nul autre sur la terre ne parle avec son Dieu
Comme ce Beltschatsar, prophète prodigieux.
Pour ton règne il serait ton mentor et ton guide.
Si malgré mon avis, de conquêtes avide,
Tu t’en vas à la guerre et me reviens vainqueur,
Promets-moi de traiter cet homme en grand seigneur.
Ne le confine pas au cellier, sous la trappe,
Tu ne regretteras de l’avoir fait satrape ;
Tu trouveras en lui un sage timonier,
Remercie donc le ciel pour un tel prisonnier.

DARIUS

Tu devrais retourner aux tâches domestiques :
Les femmes n’y connaissent rien en politique.

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