Nouvelles, Prose

Chiennes de combat (par Emma Capidor)

Diane chasseresse, Harald Slott-Møller

Mes chiennes de chasse… mes chiennes de combat !
Adonaï Isch Milhama !!
Adonaï Schemo !!!

Mains suspendues dans leur course au-dessus du clavier, le pasteur Alain Sonfils avait relevé un instant les yeux de son écran, pour les porter sur un tableau qui ornait le salon, et c’est à haute voix qu’il venait de prononcer ces paroles. C’était d’ailleurs sa coutume, lorsqu’il composait un sermon, et qu’il savait sa femme partie faire les courses, de s’encourager ainsi par des interjections sporadiques, plus ou moins obscures ou violentes.

Ce tableau représentait une Diane chasseresse, en compagnie de deux chiennes, toutes trois le regard tendu vers une proie invisible, mais qu’on devinait ne pouvoir désormais leur échapper. Il avait acheté cette toile, il y a longtemps dans une mise aux enchères, lorsqu’il était encore jeune homme, et enragé chasseur. Aujourd’hui âgé d’une cinquantaine d’années, il habitait la pittoresque petite ville de Saint-Céré, où il était venu implanter une église évangélique. Là, il avait loué une grosse maison bourgeoise, située un peu à l’écart du centre. Le ruisseau qui en bordait l’arrière, justifiait difficilement par son étroitesse, le nom de Quai du Puits de Larribe donné à la rue. Depuis les fenêtres de la façade on voyait s’étendre, plats comme du billard, des terrains maraîchers impeccablement entretenus, couverts de serres et de rangs de salades tirés au cordeau ; ils s’arrêtaient au loin, à l’orée de la forêt de croix blanches du cimetière. Du côté opposé, vers le Nord, au-delà du ruisseau, le relief prenait doucement de l’altitude, pour culminer au sommet d’une modeste colline, sur laquelle se dressaient les tours moyenâgeuses du château de Saint-Laurent.

Alain Sonfils n’était pas originaire du Lot mais des Landes, de Peyrehorade, une commune guère plus grande que Saint-Céré. Fils unique n’ayant jamais connu son géniteur, qui s’était éclipsé une fois la mère enceinte, il y avait passé une enfance mélancolique. Ces situations étaient encore difficilement acceptées dans les régions rurales, et les gamins de l’école, vicieux petits perroquets de la méchanceté des parents, ne lui avaient guère épargné les quolibets auxquels son amusant patronyme invitait : c’était Sonfils… qui du boucher… qui du curé… son fils qui du facteur, qui du cantonnier… Tel un perpétuel bruit de fond, les mots de bâtard et de corniaud, avaient fini par lasser l’attention de son oreille, et sa capacité affective s’était renfermée dans une dure coquille, sécrétée sous le sel des brimades.

Adolescent, ses qualités latentes s’étaient soudainement révélées, au contact d’un gentil voisin, qui avait pensé à emmener le jeune solitaire dans des tournées de chasse. Au bout de quelque temps, il lui prêta même une carabine adaptée à son âge. L’acuité des sens de l’indien, l’instinct du pisteur, la ténacité du coureur de fond, la sûreté du tir, se manifestèrent alors chez Sonfils à un degré étonnant. Son corps aussi changeait ; d’une stature un peu au-dessus de la moyenne, riches cheveux bouclés débordant du béret, fine moustache et léger toupet au menton, sourcils tracés au fusain et yeux brillants d’anthracite, il devenait un fier d’Artagnan, que les filles regardaient. Arrivé à vingt ans, il n’était plus : « le fils de qui, déjà ?… de son père, pardi ! », mais l’AS de Peyrehorade, le tireur d’élite de la région, le chasseur dont tout le monde parlait :

« Douze bouteilles de Sauternes à gagner dimanche, pour premier prix du ball-trap !
– Est-ce que AS viendra ?
– Non, il est allé avec sa mère voir un oncle dans le Gers.
– Bon, alors j’ai encore une chance…
Ou encore :
– Savez-vous que l’autre nuit le champ de carottes du vieux Bobiac a été ravagé par les sangliers ?
– Oui, le Maire en a touché un mot à AS… »

Cette gloire locale devait brusquement cesser dans sa vingt-cinquième année, lorsqu’il se rendit un soir à une « conférence », proclamée avec force affiches par un évangéliste itinérant. Élevé dans la plus parfaite ignorance religieuse, AS n’avait jamais eu l’occasion de réfléchir sérieusement à l’existence de Dieu. Mais au fond de lui il n’était pas heureux : quel homme peut l’être ? Sans savoir ni d’où il vient, ni où il va ; vide existentiel rendu chez lui plus lancinant encore, par le flou qui estompait sa généalogie.
Ce Père qu’il n’avait jamais eu, il le trouva cette nuit-là ; ou plutôt il fut trouvé de lui, lorsque face à la peinture du Juste mourant sur la croix, entre deux larrons, il sentit son être intérieur submergé tout à la fois par un sentiment d’indignité totale et par la certitude de l’amour de Dieu pour lui. De telles conversions brutales ne s’expliquent pas, mais elles existent.

Dans les semaines qui suivirent, Alain dévora le Nouveau Testament et les livres que lui avait laissés l’évangéliste. Dans l’un deux, il trouva un dépliant destiné à recruter des étudiants pour un institut biblique formant des pasteurs. Qu’allait-il faire de sa vie ? Il ne pouvait continuer à la passer à tirer des bécasses et des lapins ! Saint Pierre, tandis qu’il était simple pêcheur de poissons sur le lac de Galilée, avait été appelé à devenir pêcheur d’hommes vivants, en leur annonçant l’Évangile. Eh bien lui, AS de Peyrehorade, il serait désormais un chasseur d’hommes, à la gloire de ce même Maître ! Et s’il ne pouvait espérer capturer un grand nombre d’âmes à la fois grâce au filet, il les transpercerait une à une, avec la balle d’argent de la Rédemption qui est en Christ !

Sa décision prise, AS ne revint jamais en arrière. Bien noté de ses professeurs durant ses études pastorales, pour son sérieux et sa soif d’apprendre, il gagna vite aussi l’attention de ses collègues, une fois entré dans le ministère, par l’audace de ses initiatives et par un grand zèle à étendre le royaume de Dieu. Ils l’admiraient…, sans toutefois parvenir à se lier d’amitié avec lui, ressentant de sa part une méfiance toujours en éveil, et un esprit compétitif qui les refroidissait, ou qui heurtait le leur.

La chasse, avec chiens et fusils, AS y songeait bien toujours un peu, car cette sorte de virus reste longtemps tapie dans la chair et le sang, mais il y avait renoncé, même à titre récréatif. Non qu’il estimait immoral de tuer un animal, il craignait que plusieurs ne se scandalisent, en apprenant qu’un pasteur puisse trouver du plaisir à mitrailler de pauvres bêtes sans défense. Sublimant ses aspirations naturelles, il avait donc remisé son Guerini à canons superposés au fond d’une armoire, et par force visites et prédications bien ciblées, il s’appliquait plutôt à remplir sa gibecière mystique de victimes spirituelles, désirant devenir, tel un nouveau Nimrod sanctifié, un vaillant chasseur devant l’Éternel.

On était le mercredi de la semaine précédant les Rameaux ; manifestement AS s’apprêtait à décharger dimanche, au culte, une volée de chevrotines bibliques, déchargées sur une personne qui y viendrait, puisqu’il venait de lancer en hébreu son cri de combat favori, ce véritable hallali emprunté au quinzième chapitre du livre de l’Exode : Adonaï Isch Milhama, Adonaï Schemo ! L’Éternel est un homme de guerre, l’Éternel est son nom ! Mais quelles étaient ces chiennes de chasse qu’il avait mentionnées, et quel rôle jouaient-elles dans cette histoire ?


L’une s’appelait Jasmine, l’autre Leah. La première était grande et blonde ; la seconde petite, d’une teinte de cheveux singulière, située à mi-chemin entre le marron d’Inde et le cuivre rouge, que, faute d’un terme précis, on qualifiait généralement d’auburn. Elles étaient venues en France très jeunes, à l’occasion d’une tournée missionnaire organisée par leur église et, touchées par l’illettrisme biblique profond du pays qu’elles découvraient, elles avaient décidé d’y rester, pour se placer au service des travaux d’évangélisation menés par AS.
Loin de les handicaper, le fort accent américain qu’elles n’avaient jamais réussi à perdre, intriguait les provinciaux, et les nombreuses erreurs de syntaxe qu’elles commettaient encore, flattant la supériorité des interlocuteurs, favorisaient les premiers échanges.

« Ce sont des Bibles protestantes, que vous vendez-là ?
– Oui madame, vous pouvez avoir deux versions, Darby ou Segond.
– Et quelle est la meilleure ?
– Hmm, les deux sont très bien, mais le traduction Darby est un peu plus… accurate que le Segond.
– Vous voulez dire que la traduction de Darby est plus exacte que celle de Segond, n’est-ce pas ?
– Exactement, mon français est loin d’être parfait… vous avez déjà lu la Bible ?
– Quelques passages, au catéchisme, quand j’étais petite…
– Alors c’est l’opportunité que tu peux l’avoir pour un très bon prix…
– Oh non ! Ma maison est déjà pleine de livres… et à mon âge, j’ai bien d’autres choses à relire… Vous êtes au marché tous les mardis ?
– Oui, toujours là. Je vous apporterai un Nouveau Testament gratuit, quand vous repassez le prochaine semaine.
– On dit : « quand vous repasserez, je vous apporterai… » en français les deux verbes doivent être au futur. Eh bien oui, je repasserai mardi, et moi aussi je vous apporterai un livre : ma Bible à moi, pour vous aider avec votre français. Vous vous appelez comment ?
– Jasmine.
– Moi c’est Nadia. Je vous dis à la semaine prochaine, Jasmine, entendu ?
– Oui, et en partant je vous donne un traité.
– Un traité ?! Non, un dépliant, un prospectus… en français, un traité c’est un gros ouvrage, bien épais…
– D’accord, Nadia, tu as raison, je pense ; prenez-le quand même. »


Nadia était une ancienne institutrice en retraite, que la passion d’enseigner n’avait jamais tout à fait quittée. D’intérêt pour la religion elle n’en avait aucun, et y était même devenue hostile, suite au grand malheur de sa vie : elle avait perdu simultanément son mari et son fils en bas âge, dans un stupide accident de la route. Ne s’étant jamais remariée, elle avait alors enfoui sa douleur en s’exténuant au travail, n’éprouvant plus de vraie satisfaction que dans la réussite de ses élèves. Au fil des ans, l’absinthe amère de l’absence avait inextricablement entrelacé ses tenaces racines avec les fibres du cœur. Il ne fallait pas lui parler de Dieu ! Car s’il existait, c’est lui, qui avait permis l’anéantissement de ceux qui lui étaient plus chers que sa propre vie…

Libérée des responsabilités professionnelles, toujours seule, son besoin d’aimer et d’être aimée s’était reporté sur sa chienne Vanille, magnifique golden retriever, dont la luxuriante et soyeuse robe, d’un jaune particulièrement clair pour son espèce, lui avait valu ce nom.
Ce n’était pas tout à fait innocemment que Nadia voulait revoir la missionnaire évangélique rencontrée par hasard au marché. Il y avait bien le désir sincère de lui apporter un exemplaire de ce qu’elle appelait sa Bible : le fameux manuel de conjugaison Bescherelle, mais aussi une autre motivation, moins louable que celle d’instruire une étrangère du bon usage du français.
Nadia avait pour voisin un abbé incrédule, qui venait parfois chez elle, lui dire tout le mal qu’il pensait de l’Église, et lui démontrer l’absurdité des dogmes qu’il avait eu la faiblesse de croire dans sa jeunesse, au point d’entrer dans la prêtrise, puis d’y rester toute sa vie, n’ayant pas d’autre métier. Ces discours plaisaient à Nadia, parce qu’ils ravivaient en elle le criant sentiment d’injustice de sa blessure, et qu’ils la rassuraient sur la solidité de la tour d’ivoire où son âme s’était barricadée. Armée de ce que l’abbé lui avait appris, Nadia se proposait de faire goûter à cette naïve Jasmine, l’inanité de sa prétendue foi.


« Puisque vous me le donnez, Jasmine, je ne puis le refuser… c’est une belle édition d’ailleurs votre Nouveau Testament… avec des caractères assez gros pour ma vue… Mais vous savez quand même que tout ce qu’il y a dedans…, a été écrit deux ou trois siècles après la mort du Christ ?
– Oh non ! Le premier évangile, Matthieu, était composé avant le destruction du temple de Jérusalem par Titus, moins de 40 ans avant que Jésus est mort.
– Ah, oui ! Comment savez-vous cela ?
– Matthieu 24:15 ! C’est pourquoi, lorsque vous verrez l’abomination de la désolation, dont a parlé le prophète Daniel, établie en lieu saint, que celui qui lit fasse attention ! alors, que ceux qui seront en Judée fuient dans les montagnes. Ici Jésus fait la prophétie à ses disciples que Jérusalem sera détruit après sa mort ; si l’évangile avait été écrit après, l’avertissement : « Que celui qui lit fasse attention ! » n’aurait pas d’utilité.
– Oui… oui… mais quelqu’un a peut-être ajouté cette remarque pour faire croire justement que le texte était très ancien.
– Je ne crois pas, personne n’aurait eu l’idée ; toi-même tu es surpris quand je te montre le verset. Ensuite on connaît des citations des évangiles par les chrétiens du premier siècle… donc ils étaient déjà écrits, et pas deux siècles après.
– Oui… oui… mais enfin ce que vous me donnez-là, ce n’est qu’une traduction… une traduction du latin… d’ailleurs l’abbé Terrière, qui a fait le grand séminaire, me disait l’autre jour, que la traduction est souvent fautive…
– Oh non ! Le Nouveau Testament c’est écrit dans le grec, dans le koiné. Regarde, je te montre… »

De son sac à main, Jasmine sortit promptement un petit livre à couverture bleue, puis l’ouvrant avec une dextérité remarquable, à la référence qu’elle avait citée, elle se mit en devoir de le lire en grec à Nadia l’avertissement en question. L’institutrice demeurait interdite : du grec ou du chinois c’était pour elle aussi cabalistique ; la réputation d’extravagance des femmes américaines trouvait là un bel exemple ! Changeant de sujet, elle entreprit Jasmine sur le Bescherelle, se promettant intérieurement de puiser auprès de l’abbé de puissants contre-feux, qu’elle pourrait opposer la semaine prochaine.
Pour reprendre la comparaison privée et cavalière du pasteur AS, Jasmine n’était pas simplement la chienne de chasse qui lève le gibier et le rabat vers le tireur, mais encore une vraie chienne de guerre, capable de sauter à la gorge d’un opposant et de l’étrangler. Car dans sa réalité, le combat spirituel pour le salut des âmes, prenait un tour autrement dramatique que la chasse d’agrément. Il ne s’agissait plus de fusiller un animal apeuré et en fuite, mais de lutter contre un puissant ennemi, qui ne lâchait pas volontiers les proies qu’il estimait appartenir à son territoire.

Trois mois durant, le stand biblique du marché vit donc se reproduire à un rythme hebdomadaire des escarmouches verbales, où Jasmine apprenait à jauger l’épaisseur de la cuirasse de la vieille institutrice, et où Nadia pouvait évaluer l’intelligence de celle qu’elle avait prématurément jugée un peu cruche.
Cependant, du point de vue cynégétique d’AS, rien n’avançait : la prochaine étape obligée aurait été de réussir à amener ce contact à l’église, à un culte, ou à une étude biblique. Là, sous l’effet conjugué des prières de l’assemblée et de la Parole divine délivrée par l’orateur, les chances étaient bien plus grandes de conclure victorieusement la partie. Or, sous divers prétextes, Nadia refusait les invitations répétées de Jasmine de se rendre à l’adresse indiquée. Cette guerre de tranchées ne pouvait durer indéfiniment : puisque Nadia ne voulait pas venir à AS, AS viendrait à Nadia. Rendez-vous fut pris chez elle, à l’heure du thé, où se montrerait également l’abbé Terrière, afin qu’on eût de quoi parler.


AS arriva le premier, accompagné de Jasmine ; Nadia ouvrit la porte, et Vanille fit immédiatement les présentations. Oh, le déluge de joie débordante déversé sur ces deux inconnus ! Oh, le pur bonheur de ce corps frétillant sous la main de ceux qui la caressaient pour la première fois ! Mais quel prodige d’affection sans calcul, le Créateur avait-il donc réussi à loger dans le cœur d’un humble animal ! N’était-elle d’ailleurs qu’un animal ? Il fallait bien le croire, puisqu’on le savait, mais le caractère appuyé, insistant et intelligent de son regard en faisait presque douter.

Jasmine, ravie, ne cessait de s’exclamer sur Vanille. AS, sous son sourire pastoral, se sentait partagé. Les chiens, ils les aimaient, eux qui avaient toujours été pour lui de fidèles collaborateurs ; mais, homme d’intuition, quelque chose l’avertissait que cet aimable spécimen de l’espèce cachait un obstacle sur son chemin. Ne sachant pourquoi, il réfléchissait que les golden retrievers, malgré leur nom, il n’en avait jamais vu au travail, sur le terrain… si on les entraînait peut-être… en attendant, les goldens étaient surtout des chiens de canapé… Ah par contre, les braques, les pointers, et surtout son favori, le setter laverack ! Là, on avait du sérieux… Un coup de sonnette interrompit sa rêverie ; l’abbé était là.


Le duel fut de courte durée, et tout à l’avantage d’AS, qui l’emporta sans peine sur un adversaire mal préparé, et qui s’était imaginé aller à la rencontre d’un pieux illuminé sans instruction, comme il s’en trouve généralement à la tête des groupuscules religieux. Il avait résolu de faire porter le débat sur une supposée rivalité entre l’apôtre Paul, seul inventeur du christianisme selon lui, et les autres apôtres, qui eux désiraient maintenir le judaïsme dans l’Église.

« Vous n’êtes pas sans savoir, mon cher pasteur, qu’il est impossible de comprendre ce qu’écrit saint Paul dans ses épîtres, sans tenir compte des sourdes luttes de pouvoir qui l’opposaient constamment aux chefs de l’église de Jérusalem, et notamment à saint Pierre ?
– Vraiment ? J’en suis fort surpris ! répartit AS dégainant illico sa Bible de poche, car, pour sa part voici ce qu’écrit Pierre dans sa deuxième épître en parlant de Paul : Croyez que la patience de notre Seigneur est votre salut, comme notre bien-aimé frère Paul vous l’a aussi écrit, selon la sagesse qui lui a été donnée…
– Bah… tout le monde sait que la deuxième de Pierre est inauthentique…  »

Dernière assertion que l’abbé fut incapable d’argumenter face au feu roulant de questions et de citations du pasteur ; en moins d’un quart d’heure l’identité du vainqueur ne faisait aucun doute. La petite part vaniteuse de Nadia éprouvait quelque satisfaction à voir que l’abbé n’avait pas mieux réussi face au pasteur, qu’elle face à Jasmine. Mais sa part solide, la part professionnelle, était révoltée. Elle n’avait jamais toléré les mauvais élèves, ceux qui par paresse bâclent leurs devoirs et font baisser la moyenne générale de la classe, ceux qui échouent aux examens et ternissent ainsi les résultats de l’établissement. Aussi, dans la dureté du regard qu’elle portait sur l’ecclésiastique, pouvait se lire un licenciement prochain du cercle de ses relations.
En repartant, une fois dans la rue, Jasmine laissa éclater sa joie : tout s’était merveilleusement passé, l’abbé humilié n’aurait plus aucune emprise sur Nadia, laquelle, on pouvait l’espérer maintenant, viendrait bientôt à l’église ! AS approuvait vaguement, puis restait silencieux… quelque chose clochait… Le soir même, tandis qu’appuyé sur la balustrade du balcon il prenait le frais, en regardant les jardiniers rentrer leur matériel, il sut pourquoi.


La couleur ! C’était la couleur de Vanille qui avait alerté son cinquième sens ! Son regard aussi, ce regard intelligent ! De la conscience d’AS remontait à présent en force des pensées maintes fois refoulées :
De quel droit maintenait-il ces deux jeunes femmes missionnaires à son service, depuis des années ?! N’aurait-il pas dû plutôt songer à former un jeune homme pour le seconder dans ses travaux ? Un bon pasteur qui prendrait soin du troupeau après son départ ? Un fils spirituel enfin, à qui il transmettrait le flambeau de l’Évangile qui lui avait été confié ? Mais non ! Son caractère ombrageux et jaloux réussissait toujours à consommer la séparation entre lui et les potentiels successeurs, qu’il prenait un temps sous son aile, et qui se trouvaient ensuite forcés de partir pour un autre champ de mission que le sien. Voilà pourquoi il laissait vieillir, sous sa houlette, celles à qui la raison, la bienséance, et la liberté chrétienne conseillaient plutôt d’épouser un jeune pasteur, dont elles deviendraient l’aide irremplaçable. Ah ! Monsieur faisait de l’humour in petto, en les appelant ses chiennes… Eh bien, une bête sans raison s’était chargée de lui rappeler une autre sorte de combat, un combat à mort, dans lequel cette fois c’était lui le gibier, ce vieil homme invétéré d’AS ! Et le chasseur… le chasseur… il n’osait compléter la pensée… le chasseur c’était Celui qui avait envoyé Vanille !

Mais quoi, ne se laissait-il pas aller à la superstition ? Que la teinte d’un pelage canin évoque vaguement celle d’une chevelure humaine connue, c’était en soi un fait trivial. La manie de voir partout des signes divins, il fallait la laisser aux convertis de fraîche date, mais lui, vieux routier aguerri, en avait fini avec les enfantillages. Ainsi se raisonnait AS, sans parvenir à effacer complètement des appréhensions, que la suite des événements allaient rapidement renouveler.

Le mardi suivant, Nadia ne parut pas au marché. Jasmine qui voulait justement l’inviter à une réunion spéciale, s’en fut frapper à sa porte. Elle trouva l’occupante inquiète et même bouleversée : Vanille était malade ! Elle si vive d’habitude, ne voulait plus quitter sa caisse, et se traînait à peine, les yeux hagards… Consulté, le vétérinaire n’avait rien trouvé, et dit qu’il fallait attendre, pour en savoir davantage. D’aller à l’église, c’était hors de question ! Nadia ne quitterait pas la maison tant que Vanille serait dans cet état.
« Je prierai pour elle, avait dit Jasmine à Nadia, en prenant congé. »
Trois semaines passèrent, et Vanille ne se remettait pas.
« J’avais vu juste…, pensait AS, cette chienne, sera toujours le prétexte, pour ne pas venir ! »
Puis le drame s’accéléra. Le vétérinaire était parvenu à un diagnostic certain : la pauvre chienne avait développé une tumeur cérébrale. Cancéreuse, bien sûr : aucune biopsie n’était nécessaire, car les symptômes étaient non équivoques. Elle était inopérable, il fallait la piquer pour lui éviter une longue agonie.


« Ce qui me fait le plus mal, disait Nadia à Jasmine un mois après, c’est quand j’ouvre la porte, et qu’elle n’est plus là pour m’accueillir… Savez-vous… j’ai honte… que je pleure plus pour elle, que je ne l’ai fait pour la mort de mes parents !
–  Oui, je comprends… répondait Jasmine, c’est triste… mais en réalité, non, n’ayant jamais perdu elle-même un animal si attachant, elle ne comprenait pas, et elle se scandalisait même de ce que lui avouait Nadia.
– Croyez-vous que les chiens aient une âme, Jasmine ?
– Une âme, dans le sens d’un souffle de vie, oui… en grec, la Bible fait la distinction entre psyché l’âme, et pneuma l’esprit qui est juste pour l’homme, et…
– Mais votre grec ne me console absolument pas ! Quand j’ouvrais la porte Vanille me reconnaissait, vous entendez Jasmine, Vanille me reconnaissait, elle me manifestait sa joie de me revoir ! Il fallait donc bien, qu’elle soit plus qu’une chose, qu’elle ait une âme… et maintenant, où est-elle ? Oh, malheureuse, je la cherche partout !… »

AS, qui restait parfaitement informé des moindres paroles prononcées sur le champ de bataille, avait été de son côté sincèrement attristé de la disparition de Vanille, et compatissait à la douleur de sa maîtresse, car il connaissait d’expérience ce que représente la perte d’un chien. Mais d’autre part, il ne pouvait s’empêcher de compter cette mort comme un événement tactique positif : l’abbé dégagé, le chien éliminé, le deuil de Nadia n’allait pas durer éternellement, et il n’y aurait plus d’excuse pour ne pas honorer les invitations. Oui, Dieu était de son côté dans ce combat, et il avait été bien sot de s’imaginer on ne sait quoi…

Un nouveau revers de balancier devait pourtant faire à nouveau vaciller sa certitude. Non seulement Nadia ne revenait pas au stand du marché, mais bientôt ce fut Jasmine qui ne s’y montra plus : elle était malade ! Le médecin avait parlé d’asthénie générale, provoquée par un méchant virus ; rien qui soit véritablement alarmant, mais qui nécessitait un repos complet. Non, Jasmine n’allait pas disparaître comme Vanille, mais elle était momentanément hors circuit. « Un partout ! » songeait AS. En conséquence, Leah pris la relève du stand biblique, sans jamais y rencontrer Nadia pour autant.

Trois mois après le décès de Vanille, sans nouvelles de Nadia, AS se dit que le moment était venu de donner l’assaut. Seul, il alla par une belle après-midi sonner chez l’institutrice. Un jappement clair et aigu répondit immédiatement au coup de carillon… AS frémit… « Veuve joyeuse, va ! Trois mois à peine…, et je crois bien que notre irréductible éplorée a trouvé de quoi se consoler… »
La porte s’ouvrit : la bête était là.

« Ah ! Monsieur le pasteur, quelle bonne surprise ! Mais il faut que je vous présente Stella !
– Un cocker… à ce que je vois, balbutia AS.
– Un springer anglais, plus exactement… c’est-à-dire qu’elle deviendra un peu plus grande qu’un cocker… tenez, elle vient tout juste d’avoir dix semaines, et excusez-là, elle saute sur tout le monde. »
AS transpirait. « La couleur, la couleur… » murmurait-il entre ces dents, hébété.
« Vous avez chaud ? Il est vrai que le printemps est étonnamment en avance cette année… Asseyez-vous donc sur le canapé, là. Mais dites-moi, vous qui m’avez confié avoir été chasseur autrefois, qu’est-ce que vous pensez des springers ?
– Oh, ce sont d’excellents chiens pour le gibier d’eau… pour le lapin aussi… leur petite taille leur permet de se faufiler partout… et leur odorat n’est pas mauvais… leur défaut… c’est qu’ils sont difficiles à dresser… têtus, ils se butent assez rapidement…, et ils ont tendance à la rancune…
– Oui, j’ai déjà remarqué que Stella a son petit caractère. Ah !… elle ne remplacera jamais la pauvre Vanille… mais que voulez-vous, j’étais si triste, que je serais devenue folle… Elle m’a redonné un peu de goût à la vie… »

AS avait pris le petit chiot sur ses genoux, et caressait avec un évident plaisir la toison si douce, si luisante, si heureuse pour l’œil. Hormis le ventre, et les bas blancs, délicatement tavelés, il ne s’était pas trompé sur la couleur, c’était bien la même… encore que, en regardant mieux… elle était peut-être un peu plus foncée. Il aurait fallut l’examiner au grand soleil pour en avoir le cœur net. Il avait bien jugé aussi le caractère de l’animal, éminemment enjôleur, mais qui ne lui en faisait pas moins sentir, à travers l’épais tissu de son pantalon, les pointes aiguës d’une première dentition. Le regard des beaux yeux jaune-topaze, était un peu gâté par la peau affaissée de leur dessous, qui en découvrant deux demi-lunes rouge sang, mêlait à leur langueur fondante, comme un soupçon de cruauté. Un inopiné deuxième coup de carillon, détourna AS de ces hautes considérations esthétiques.

« Ah, monsieur Chaudruc ! Entrez donc ! Je vous présente monsieur Alain Sonfils, pasteur à Saint Céré. Pasteur, je vous présente, monsieur Maurice Chaudruc, agrégé de philosophie. »
Les deux hommes se serrèrent la main
« Nous nous sommes rencontrés à l’association crématiste, poursuivit Nadia. Monsieur Chaudruc, qui est comme moi à la retraite, a eu la bonté de me prêter quelques livres d’un niveau…, oh mais alors d’un niveau bien trop fort pour ma petite tête, moi qui ne suis qu’une simple institutrice, après tout. Mais avec vous, pasteur, il va enfin trouver un interlocuteur à sa mesure ! »
Un agrégé, dans la perception de Nadia, ce n’était pas un simple abbé de l’église laïque dans laquelle elle avait fait carrière. C’était au moins… un Cardinal ! dont on ne prononçait le titre qu’avec dévotion, et même avec effroi, puisque son grade lui ouvrait toute grande la charge redoutable de l’Inspection ! Retraités, les agrégés devenaient naturellement aussi inoffensifs que des tigres en papier, et sa fierté avait éprouvé un plaisir certain à pouvoir copiner avec l’un d’eux. Puis voilà que sa bonne fortune l’amenait précisément au moment de la visite du pasteur ! On allait voir comment ce dernier allait s’en tirer, cette fois !
Dire qu’AS s’en tira mal serait une litote. Il fut battu à plate couture : Kant ! Un pasteur qui n’a pas lu Kant, ça n’existe pas ?! Eh bien non, AS n’avait rien lu de Kant. De Hegel, alors ? Pas davantage… Oui, Chaudruc comprenait…, un pasteur s’occupe plus des gens que des idées, il lit plus volontiers des études sociologiques, que des penseurs trop abstraits ; par conséquent AS devait être familier avec les travaux de Durkeim, hein ? AS ignorait jusqu’à ce nom… Et les philosophes spécifiquement chrétiens, là il n’avait plus d’excuse ; Schopenhauer ? Kierkegaard ? qu’est-ce qu’il pensait de leur métaphysique ? AS n’en avait aucune idée. Allons, vous me faites marcher ! Irez-vous jusqu’à prétendre que nous n’allons pas pouvoir échanger nos points de vue sur la théologie de Karl Barth ? AS avait rencontré plusieurs fois ce nom dans des commentaires bibliques, mais l’honnêteté l’obligeait à confesser qu’il n’avait jamais ouvert un livre de ce penseur-là non plus.

« Mais dites-moi, mon cher pasteur, demanda Chaudruc sur le ton du magistrat bienveillant à l’adolescent coupable, en dehors de la Bible, qu’est-ce que vous aimez lire ?
– Spurgeon, répondit faiblement AS.
– Spurgeon ?… Je connais pas…
– Moi non plus ! s’empressa d’interjecter Nadia, ravie de faire cause commune avec l’agrégé. »


Il était rentré à pas lents, et, trop décomposé pour aller méditer sur le balcon, selon son habitude, il s’était affalé dans le gros fauteuil en cuir du salon. C’était retour à la case départ, dans une condition pire : l’abbé avait été remplacé par un agrégé, et le golden retriever par un springer ! La partie était perdue.
La conscience également retournait aux mêmes accusations, aggravées… car si Leah se distinguait par une couleur de cheveux nettement différente de celle de Jasmine, elle possédait surtout un dossier plus épais qu’elle, dans les archives de la mémoire d’AS. L’intelligence de Leah était d’une autre nature qu’intellectuelle ; plus instinctive, plus féminine en un mot.
Très tôt la jeune fille avait compris que la grande majorité des hommes sont émotionnellement idiots, quand bien même plusieurs sont intelligents ; il suffisait de leur montrer qu’on s’intéresse à eux pour les orienter à volonté. Peu importait d’ailleurs qu’ils s’aperçoivent qu’on les conduisent : le désir d’être admiré par une femme est si grand dans le cœur de l’homme, que même la lucidité n’a pas le pouvoir de l’éteindre. Jeunes ou vieux, simples ou sophistiqués, tous subissaient son influence.
C’est elle qu’AS envoyait quand il voulait rabattre un contact masculin. Oh tout cela restait parfaitement pur, au simple point de vue des faits ; il était impossible de l’accuser de la moindre immoralité. Après tout, si les hommes devenaient la dupe de leur propre cœur, en projetant sur elle des sentiments qu’elle n’éprouvait point à leur égard, n’était-ce pas leur faute ? Qu’y pouvait-elle ? Le secret de Leah, c’était au fond le secret des chiens aimables : vous êtes persuadés qu’ils vous aiment particulièrement vous, parce que vous le souhaitez… mais en réalité, les chiens se contentent d’être ce qu’ils sont, et d’exprimer leur nature, en étant gentils avec vous.

Cependant AS savait pertinemment que la dure enveloppe d’un os ne donne pas le change à la Parole de de Dieu, mais qu’elle pénètre jusqu’à la moelle, et met à découvert les motivations secrètes. Ce rôle qu’il laissait jouer à Leah n’était ni sain, ni saint. Lui-même d’ailleurs n’était pas à l’abri de la faille psychologique masculine savamment exploitée par Leah. Avec l’expérience, elle avait appris à extorquer de lui les décisions qu’elle souhaitait, et elle était devenue la reine cachée de l’église. Malheur à celui qui se serait opposé à son règne, tôt ou tard il devait partir !
Une accusation plus humiliante et plus secrète encore hantait la conscience d’AS dans ses moments de dépression. Il s’était marié relativement tard, passé trente-cinq ans, avec une excellente femme qui le secondait de son mieux, qu’il aimait sincèrement, mais qui, considérablement plus âgée que lui, n’avait pu lui donner d’enfants. Les mots ne sont pas ici nécessaires pour habiller la pensée d’AS, lorsque celle-ci se permettait de flotter dans les limbes d’un futur plus ou moins lointain.
Le combat spirituel semblait donc indéfiniment compromis, par des combattants embourbés dans le misérable marais de la nature humaine déchue. On oubliait le nom de Nadia à présent, dans la réunion de prières du lundi, où en revanche celui de Chaudruc, se faisait entendre. Car AS avait contre-attaqué en envoyant Leah neutraliser le philosophe, et la manœuvre avait marché. Chaudruc passa bientôt au marché ; puis on le vit régulièrement à l’étude biblique ; puis au culte, sans autre résultat malheureusement que sa présence corporelle, et l’inimitié de Nadia envers cette Leah, qui était venu la visiter.


Un an presque s’était écoulé, on approchait à nouveau de Pâques. Jasmine se remettait petit-à-petit de sa maladie, et put reprendre sa place au marché. Stella était devenue une superbe chienne presque adulte, et, cela va sans dire, la reine incontestée de la maison, qu’on ne pouvait abandonner trop longtemps sans petits soins.
Le mardi précédant les Rameaux, tel un éclair d’orage dans un ciel limpide, un fait inouï se produisit brutalement : Nadia se présenta au stand biblique ! Ses traits tirés, ses épaules arrondies et craintives trahissaient un grand trouble intérieur. Jasmine, sidérée de la voir, le fut encore plus lorsque Nadia lui apprit d’emblée qu’elle viendrait au culte dimanche, et qu’elle était venue lui demander de passer la prendre.
« Mais… mais… Stella va bien, j’espère ?
– Très bien, j’ai chargé la voisine de lui donner son repas de midi, dimanche. »
Nadia n’en voulut pas dire davantage, et la nouvelle se répandit comme une traînée de poudre parmi les membres de l’assemblée.
Le sermon qu’elle allait entendre dimanche, était évidemment celui qu’AS était en train de préparer dans son salon, lorsque nous l’avons rencontré pour la première fois.


Mais qu’il avait été sot de désespérer ! Et quel tour son imagination maladive ne lui avait-elle pas encore joué, avec ces stupides rapprochements ! Et combien Satan avait meurtri sa conscience par d’obscures insinuations sans fondement réel ! Bien sûr que Dieu était avec lui, et avec Jasmine et avec Leah et avec toute l’église, dans ce combat, puisqu’il ne s’agissait rien de moins que du salut éternel d’une âme !
AS avait définitivement fixé le plan détaillé de son discours ; il en était plutôt satisfait. Remplir le cadre n’était pas ce qu’il y avait de plus difficile. Il allait commencer par l’exhortation finale ; résolution qu’il marqua par un violent coup de poing sur la table, qui fit sursauter le clavier de l’ordinateur, suivi d’une deuxième interjection lancée à pleine voix :

« Vingt-huit grains !!!
– Tu disais quelque chose, mon chéri ? demanda une voix féminine à travers la porte d’entrée qui s’ouvrait à l’instant.
Vingt-huit grains, chez AS, cela ne se rapportait pas au nombre de points dans son plan, heureusement, mais à sa munition favorite pour le gros gibier, du temps où il remplissait lui-même ses cartouches, comme aujourd’hui il écrivait ses propres sermons. C’était vingt-huit grains de plombs dans la douille, et spirituellement, cela signifiait qu’il était sûr de la conclusion victorieuse du combat. Il ne se trompait pas d’ailleurs. Du moins pas complètement.


Ce fut un beau et émouvant service. Assise à côté de Jasmine, tout le monde essayait de ne pas la regarder, mais chacun du coin de l’œil constatait combien Nadia était grave et recueillie. Au moment d’une lecture biblique par le diacre, on la vit sortir un mouchoir et s’éponger les yeux. Le sermon d’AS, qui portait sur le Roi humble et doux, monté sur âne, marchant au supplice certain, pour le salut de son peuple et du monde, fut simple, puissant, limpidement évangélique. Lorsqu’à la fin toutes les têtes s’étaient baissées, les yeux fermés dans la prière, et que le pasteur invitait ceux qui désiraient venir à Jésus-Christ pour le pardon de leurs péchés, et le don de la vie éternelle, à lever la main, elle l’avait levée. Un court entretien s’en était suivi entre elle et le prédicateur, dans une pièce attenante.
Le dimanche suivant, grand jour de la fête de Pâques, Nadia était là, radieuse, remplie de la certitude de la résurrection du Seigneur, et chacun, en la voyant, avait la conviction qu’une œuvre authentique du Saint Esprit avait réellement eu lieu dans son cœur.
Quels avaient été les facteurs décisifs de cette conversion soudaine et inespérée ? La curiosité n’était pas seule à le demander, car il fallait sans tarder songer au baptême, et au témoignage de son aventure spirituelle, qu’elle devrait donner à cette occasion.
Le Pasteur l’invita donc chez lui, deux semaines après, pour l’encourager dans ses premiers pas de la vie chrétienne :

« Racontez-moi donc, Nadia, ce qui vous a finalement décidé à venir nous voir, et… ce qui vous a particulièrement parlé dans le message.
La deuxième partie de la question, AS l’avait prononcée avec quelque lenteur, en baissant la voix, comme s’il connaissait déjà la réponse.
– Je dois vous avouer, monsieur le Pasteur, que ce jour là, j’étais tellement remuée, que je suis incapable de me rappeler ce que vous avez dit. J’en suis confuse, car c’était certainement très édifiant. Voyez-vous, tout a commencé le dimanche d’avant, lorsque j’étais avec Stella dans le jardin… »

A son âge, AS avait appris à accepter de telles déconvenues relatives à l’efficacité de sa prédication : ne fallait-il pas que dans ces luttes de l’Esprit pour la nouvelle naissance des âmes, son vieil homme à lui soit maintenu dans la mort, que son obscur ego soit mis échec et mat par le Dieu souverain ? Aussi, la confirmation de son pressentiment fit-elle naître sur son visage un bon sourire, et mains croisées, se renfonçant dans son fauteuil, il fut tout ouïe pour écouter le récit de Nadia.


La jeune chienne avait trouvé au pied d’un arbre un pigeonneau tombé du nid, pitoyable boulette de chair rougeâtre et de duvet gris, agitant vainement des moignons d’ailes, incapable de voler. La première réaction de Nadia avait été de se précipiter sur Stella pour arracher l’oiseau de sa gueule. Mais joueuse et peu obéissante, la chienne était impossible à attraper ; il fallait donc s’attendre à la voir étouffer, puis broyer sa dérisoire proie.
Lorsque soudain, surgi d’on ne sait où, un oiseau adulte apparut là, à deux mètres de Stella, battant violemment de l’aile comme captif de quelque piège, et cherchant vainement à décoller.
Stella aussitôt lâche le pigeonneau, et court après ce nouveau gibier plus attractif ; Nadia se précipite pour récupérer l’infortuné petit oiseau. Trop tard ! Stella, revient vers lui, le saisit à nouveau dans sa gueule, et s’enfuit, narguant Nadia.
Mais voici que la scène se reproduit ! L’oiseau blessé est là à nouveau… et Stella de le poursuivre, et de revenir à temps vers le bébé-oiseau. Enfin à la troisième fois, Nadia s’empare du petit, devant Stella dépitée, qui jappe de fureur. Où va-t-elle le mettre ? Ici, dans le creux de la fourche de l’arbre, hors de portée de Stella, peut-être les parents viendront-ils le nourrir…
Et se retournant elle voit, perché sur le mur, l’oiseau, l’oiseau qui était blessé, et qui l’observe… Elle comprend soudain ! Cet oiseau, c’est la mère, qui n’est pas blessée du tout, mais qui a imaginé cette ruse pour sauver son petit ! Nadia ressent comme un clou s’enfonçant dans son cœur, le souvenir de son propre enfant perdu l’envahit…

Mais comment ?! Comment une bête sans raison, au cerveau infime, a-t-elle pu avoir cette idée, et risqué sa propre vie pour sauver son bébé. Qui le lui a appris ?!
Cette nuit-là, Nadia ne put dormir. Ce Dieu, dont lui parle les chrétiens évangéliques depuis longtemps, est-ce lui qui par cette aventure étrange a voulu lui rappeler sa douleur de mère ? Elle se lève pour prendre un livre ; ses yeux se portent sur le Nouveau Testament que lui a offert Jasmine… non elle ne l’ouvrira pas ! Elle prendra plutôt, ce vieux livre de famille épais, à couverture rouge toute écaillée, qui avait appartenu à son père, et dont les lettres d’or à demi effacées disent : « Fables de La Fontaine ».
Dans son lit, elle le feuillette et ne lit en entier aucune fable, car elle les connaît toutes. Puis revenant au début du livre, un haut de page éveille son attention : Discours à Madame de la Sablière, des lignes semblent comme attirer ses yeux :

Quand la Perdrix
Voit ses petits
En danger, et n’ayant qu’une plume nouvelle,
Qui ne peut fuir encor par les airs le trépas,
Elle fait la blessée, et va traînant de l’aile,
Attirant le Chasseur, et le Chien sur ses pas,
Détourne le danger, sauve ainsi sa famille ;
Et puis, quand le Chasseur croit que son Chien la pille,
Elle lui dit adieu, prend sa volée, et rit
De l’Homme, qui confus des yeux en vain la suit.

A-t-elle lu, enfant, ce passage, dont elle ne se souvenait plus, mais qui inconsciemment lui a permis de comprendre le manège de la pigeonne ? ou bien est-ce Dieu qui se moque d’elle et la tourmente ?
Toute la journée du lendemain une tristesse d’une douceur inconnue l’enveloppe, et la convainc, sans qu’elle se l’explique, qu’elle ira dimanche à l’église.
Elle y est.
Les chants la saisissent par leur mélodie et leurs paroles. Un homme se lève pour lire un passage choisi en ce jour spécial, tiré de l’Évangile selon Matthieu. C’est Jésus, pleurant sur Jérusalem, avant de marcher à la croix :
« Jérusalem, Jérusalem, qui tues les prophètes et qui lapides ceux qui te sont envoyés, combien de fois ai-je voulu rassembler tes enfants, comme une poule rassemble ses poussins sous ses ailes, et vous ne l’avez pas voulu ! »
« Comme une poule rassemble ses poussins sous ses ailes ! », cette image si appropriée à son état intérieur la bouleverse ! Sa résistance achève de se briser.
« Alors les gens assis autour de moi m’apparaissaient comme des anges, et leurs cantiques me transportaient au Ciel… et tout au long de votre message, monsieur le pasteur, je n’entendais plus que des mots détachés : Jésus-Christ ! La croix ! L’amour de Dieu ! Le pardon des péchés ! La vie éternelle !… qui revenaient constamment, et me perçaient le cœur… »
Nadia se tut, étouffant un sanglot ; sans un mot, la larme à l’œil, AS se leva, et vint la serrer dans ses bras.

Épilogue

Vers la fin de l’été de cette année, par une belle nuit claire, AS entreprit de monter au château de Saint Laurent. Coupant à travers champs et à travers routes, il connaissait un petit chemin qui y menait, et il aimait l’emprunter parfois à cette heure nocturne, afin de méditer là-haut, en regardant les étoiles, et en attendant le lever du jour.
La lune, alors dans son dernier quartier, donnait assez de lumière pour se passer de lampe. Des brindilles sèches crépitaient sous ses pas, faisant fuir quelque oiseau ou quelque rongeur, et le sentier traversait par moments d’invisibles et fraîches nappes de parfum, que tel un encensoir surchauffé, la colline avait répandues là pendant la journée.

Parvenu au sommet, le grimpeur se retourna, et s’assit confortablement, adossé à de vieilles pierres. Sur sa gauche, à l’Est, se levaient les dernières constellations, qui s’évanouiraient bientôt dans l’aube naissante. A ses pieds, au Sud, les lampadaires dessinaient les contours de la ville, Les pensées d’AS se portaient sur Nadia, et sur l’histoire de sa conversion.
Il l’avait aperçue l’après-midi même, Rue du Stade, tenant en laisse, non pas un chien, mais deux ! Stella, et un autre golden retriever qu’elle avait dû se procurer récemment. Mais comme elle était en grande conversation avec un jeune homme en tenue de jogging, AS n’avait pas voulu les interrompre. Sitôt ses premières semaines dans la vie de la foi, Nadia s’était révélée une communicatrice remarquable, parlant de Christ à tous ceux qu’elle rencontrait. AS repensait au tableau de son salon, et murmurait en souriant : Nadia… Nadia… ou peut-être… Diana ! Qu’y avait-il de vrai dans toutes ces coïncidences, toutes ces allégories qu’il remarquait ? Rien probablement que ce que son imagination y mettait…
Il avait plusieurs fois dit aux autres, répétant un cliché : « Dieu a de l’humour ! », mais cette niaiserie bon enfant, n’arrivait nullement à cerner les voies divines si mystérieuses. L’humour de Dieu, s’il en avait, était un humour que lui seul pouvait comprendre vraiment, car Dieu était pour l’homme intraçable et inpistable.
N’est-ce pas lui qui avait tout fait dans ce combat spirituel pour Nadia ? Daignant néanmoins se servir de chacun des acteurs, de leur intelligence et de leur sottise, de leur bon et de leur mauvais vouloir, de leur côté lumineux et de leur côté obscur, de leurs prières et de leurs défections ; et même les animaux sans raison, tout avait été dans sa main !
C’est lui qui là, de l’horizon, faisait monter les larges épaules de la constellation d’Orion, le grand Chasseur à qui aucun gibier n’échappe, le combattant invincible et toujours victorieux ! Son baudrier, son épée, ses jambes allaient bientôt apparaître, suivies de Canis Minor et de Canis Major, les constellations du petit et du grand chien…

Oh, les bons chiens fidèles ! Oh, les humbles bêtes autrefois impures ! Symboles des hommes longtemps sans espérance et sans Dieu dans le monde…, mais aujourd’hui rachetés, purifiés, adoptés, enrôlés au service du Seigneur Jésus-Christ… C’est à eux, qu’il aspirait de tout son être à ressembler !
Et tandis que le soleil se levait, noyant dans sa lumière glorieuse les étoiles mourantes, AS criait à pleins poumons :

Hamilhama ki lélohim !
Le combat est à Dieu !


Fin

Cette nouvelle est à retrouver dans notre recueil de nouvelles, gratuit en format numérique :

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