Nouvelles/contes, Paraboles, Prose

En quête de paix (par Marie-Aude B.)

Vous n’avez sans doute jamais entendu parler des Pécadillous. Cela n’est pas étonnant car les Pécadillous n’ont rien d’impressionnant. Personne n’aurait envie de s’intéresser à des êtres aussi disproportionnés, avec leurs grosses mains et leurs gros pieds attachés à un tout petit corps. Sans mentionner leur cerveau de la taille d’un chou de Bruxelles. C’est pourtant bien des Pécadillous dont nous allons parler aujourd’hui et en particulier de l’un d’entre eux, Pécari.

Mais nous reviendrons à lui dans un moment. Continuons d’abord notre découverte des Pécadillous. Malgré leur aspect pour le moins minable, vous l’aurez compris, ils se croient très grands et très intelligents. Il faut dire qu’ils n’ont eu que peu d’occasions d’être confrontés à d’autres peuples. Trop occupés à gérer leurs conflits internes, ils n’ont jamais cherché querelle aux territoires voisins. Trop affairés à trouver des accords de commerce entre eux, ils n’ont jamais imaginé en conclure avec d’autres pays.

Pour comprendre pourquoi une telle désorganisation règne chez les Pécadillous, il vous suffit de vous approcher de leur palais, vous le trouverez… en ruine. Sur les planches qui en barrent l’accès, vous y verrez gravé « NI PRINCE NI MAÎTRE » ou encore « LIBRES D’ÊTRE LIBRES ». Oui, depuis des siècles, les Pécadillous vivaient ainsi, sans personne pour les gouverner, après s’être débarrassés du dernier prince sur le trône. Le palais était resté là, abandonné, habité seulement de quelques poules errantes (aux grosses pattes et au cerveau de la taille d’une coquillette).

C’est ainsi que, depuis que toute autorité avait été supprimée, chacun vivait comme bon lui semblait. Et tout devenait sujet à débat. Par exemple, quel arbre fallait-il planter à cet endroit : un cocotier ou un abricotier ? Parfois, les discussions résultaient sur de beaux compromis, comme l’invention d’un nouveau fruit : le cocobricot. Mais la plupart du temps, elles menaient à d’infinies disputes.

Pécari était un Pécadillou comme tous les autres. Chacune de ses journées consistait en conflits et palabres. Mais un jour, Pécari commença à se lasser de toutes ces rivalités. Il se mit soudain à aspirer à vivre en paix. Alors qu’il se promenait en quête de cette tranquillité, il passa devant le palais en décrépitude. Ses pas l’avaient déjà amené ici auparavant. Et pourtant, c’était comme s’il voyait ce monument pour la première fois. Curieux, il s’aventura au milieu des ruines. Dans son audace ou son inconscience, qui sait, il pénétra même dans la salle du trône. C’est alors qu’un objet attira son regard. Un objet tout poussiéreux mais qu’un rayon de soleil faisait scintiller. Un livre à la couverture en or.  Prudent, Pécari ouvrit le livre. L’encre était effacée sur toutes les pages sauf sur celles du centre. On pouvait y déchiffrer l’énigme suivante :

« Celui qu’on croit enterré existe toujours,
Celui qu’on a oublié reviendra un jour,
Celui qui offre la paix se dévoile sous une pluie d’étoiles. »

Pécari fut à la fois effrayé et émerveillé par ce qu’il venait de lire. C’était comme si le manuscrit avait deviné ce que son petit cerveau espérait. La paix. Quelqu’un pouvait apporter la paix. Pécari réfléchit mais, avec aussi peu de neurones, cela prit du temps. Enfin, à force de contempler le trône face à lui, il comprit :

– Celui qu’on croit enterré, c’est le prince, bien sûr !

Ainsi, le prince existait toujours. Comment était-ce possible ? Pécari ne se le demanda pas : pas trop de questions à la fois ! Il était trop concentré sur le sujet de la pluie d’étoiles. Il avait déjà entendu parler de ce phénomène par des légendes et des histoires ancestrales. Aussi savait-il que la dernière pluie d’étoiles remontait à plusieurs millénaires. Aurait-il la chance d’en voir une ? D’être là quand le prince se dévoilerait ? Il lui fallait savoir. Il recopia d’abord l’énigme sur une des pages qui s’était détachée du vieux livre (son cerveau étant trop petit pour la mémoriser). Puis il alla faire ses bagages, pour un périple qui durerait sans doute plusieurs semaines. Il voulait d’abord se rendre à l’observatoire du Sud, à trois jours de marche de là. Il espérait y obtenir des informations sur les pluies d’étoiles.

Il prit la route avec beaucoup d’enthousiasme mais il fut vite fatigué, malgré ses grands pieds. En effet, à force de débattre de tout et n’importe quoi, les Pécadillous n’ont pas l’habitude de bouger. Sauf ceux qui font valoir leurs arguments à la force de leurs bras, mais Pécari ne faisait pas partie de ceux-là. Pécari se sentit donc vraiment exténué dès la deuxième journée de marche. Il désespérait même de rejoindre l’auberge qu’il avait repérée sur sa carte. Sans trop savoir pourquoi, il pensa : « Si seulement le prince était là, je suis sûr qu’il m’aiderait. »

Soudain, il entendit au loin le bruit d’un tortouc. Un tortouc, si vous ne le savez pas, est une charrette qui va à la vitesse d’une tortue, étant tirée par un bouc. Ce ne fut donc qu’au bout de quelques minutes que la carriole arriva à la hauteur de Pécari. Ce dernier demanda aux passagers s’ils pouvaient l’emmener avec eux, sans trop y croire. Rappelons qu’au pays des Pécadillous, chacun vit comme bon lui semble, c’est-à-dire, généralement, selon son confort. Mais à son grand étonnement, Pécari reçut une réponse positive d’une vieille Pécadillou :

– Je sais ce que c’est d’être à bout de forces, lui dit-elle. Montez à bord, nous vous conduirons jusqu’à votre auberge. 

Pécari n’en attendait pas tant et grimpa tout content.

Après un copieux repas chaud et une bonne nuit de repos, il atteignit rapidement l’observatoire. Sans plus tarder, il s’attela à interroger les scientifiques, pensant rencontrer un intérêt astronomique. Mais il ne récolta que moqueries et critiques.

– Que viens-tu nous embêter là, avec tes fables ? lui disait-on.
– Es-tu si stupide pour croire à ces légendes imbuvables ? 

Au bout d’un moment, on ne prêta même plus attention à Pécari. Il aperçut toutefois un chercheur assis dans un coin, occupé à manger un sandwich à la marmelade de cocobricot. En voilà un que Pécari pourrait interroger sans qu’il puisse s’échapper. Le scientifique parut ennuyé de l’intrusion mais comme son seul moyen de se débarrasser de Pécari était de répondre à ses questions, il obtempéra.

– En réalité, dit-il, personne ici n’est expert en pluies d’étoiles. Toutefois, je connais quelqu’un qui saura vous éclairer : le sage Tchizy. Il habite de l’autre côté de la forêt.

Reconnaissant, Pécari quitta l’astronome. Dès le début de son aventure, il s’attendait à ce qu’elle durât. Il n’était donc pas surpris d’avoir à poursuivre sa quête ailleurs. En revanche, il n’était pas rassuré à l’idée de traverser la forêt. Tout le monde sait que les bois sont des repaires de brigands et de bêtes étranges et ceux du pays des Pécadillous ne font pas exception. Pécari hésita donc à avancer son gros pied sur le chemin forestier. Il n’avait pas le choix. Il voulait savoir. Il voulait connaître le secret de la pluie d’étoiles. Il se mit donc en route, la peur au ventre mais l’esprit bien décidé. Les premières heures s’écoulèrent paisibles. Les oiseaux formaient une chorale, le soleil s’infiltrait au travers des arbres. Alors qu’il marchait avec plus de confiance, Pécari entendit un cri terrible. Trois brigands se postèrent devant lui, prêts à le dévaliser. Même si Pécari ne possédait pas grand-chose, il y tenait. Il portait des vivres pour quatre repas et surtout un saucisson à l’ail, son préféré. Il venait tout juste de l’entamer dans les minutes qui précédaient. Il pensa « Quel idiot ai-je été : je n’ai même pas d’armes. Si le prince était là, il veillerait à la sécurité de cette forêt ». Pécari supplia les brigands :

– Par pitié, laissez-moi de quoi manger ! 

– Pouah, quelle est cette odeur nauséabonde ? s’exclama l’un d’entre eux.

En ouvrant la bouche, Pécari avait dégagé une forte haleine d’ail. Un autre brigand s’enfuit en appelant les autres :

– Partez vite ! Il possède sûrement un putois pour se défendre. Il va vous asperger de sa terrible odeur.

Pécari en profita : 

– Oui courez ou je vous attaque !

La voie fut rapidement dégagée. Plus vite qu’attendu, l’orée du bois fut en vue. Pécari pressa le pas pour atteindre la cabane du sage avant la tombée de la nuit. Il la trouva sans souci du fait de sa forme originale : elle ressemblait à un fromage. Pourquoi un fromage ? Pécari ne se posa pas la question puisque, doit-on le rappeler, sa cervelle a la taille d’un chou de Bruxelles. Cela dit, il eut raison de ne pas s’interroger puisqu’il reçut la réponse en arrivant. Lorsque le sage Tchizy ouvrit à Pécari, il lui dit :

– Je t’attendais, noble Pécadillou. J’ai senti ta venue dans un cabécou. Le fromage révèle beaucoup de choses aux sages.

Pécari fut heureux de cet accueil et le fut encore plus en apercevant la table dressée pour deux personnes. Il pourrait ainsi réserver son saucisson à l’ail pour la suite de son périple. Après un dîner bien rassasiant, le sage demande à Pécari :

– Venons-en au sujet de ta visite. Qu’est-ce qui t’amène en ma demeure ? 

Pécari expliqua alors toute son histoire depuis le début, jusqu’à son ultime question :

– Quand aura lieu la prochaine pluie d’étoiles ? 

Le sage soupira :

– Ah… malheureusement ce n’est pas le genre de prédictions que l’on trouve dans les fromages.

Les coins de la bouche de Pécari plongèrent vers le sol tant sa déception était grande.

– Mais, ajouta le sage, je connais un ermite qui est passionné d’étoiles. Il passe parfois me voir pour m’exposer ses nouvelles théories. J’avoue ne pas y prêter grande attention. Si tu es intéressé, tu le trouveras sur la Haute montagne, après le village de la Fissure.  

– Bien sûr que je suis intéressé ! Puis-je abuser de votre hospitalité en ne partant que demain matin ? 

– Si tu ne crains pas de dormir dans une chambre qui sent les pieds, tu es le bienvenu ! 

Le lendemain, Pécari refit ses paquets et s’achemina vers le village de la Fissure. Il fallait encore deux jours de marche mais il gagnait en endurance et se fatiguait moins. Arrivé au dit village, il interrogea les habitants sur l’ermite, sur le prince et sur la pluie d’étoiles. Que les gens habitassent du côté droit ou du côté gauche de la Fissure, il obtint toujours les mêmes réactions : ennui ou railleries. Pécari ne se découragea pas pour autant. Après une nuit à l’auberge de l’Entre-Deux, il commença son ascension de la Haute montagne.

Cela faisait déjà plus de deux jours que Pécari escaladait. Sa randonnée semblait ne jamais s’achever. Il avait dormi à flanc de coteau, stressé à l’idée de glisser dans le vide au cours de la nuit. Il marchait, marchait, dans un silence austère. La solitude commençait à lui peser. Il pensa : « Je rêverais que le prince soit là à me soutenir. » Il entendit alors un bruit derrière lui. Au début, il n’y croyait pas. Il finit cependant par se retourner. Et là, il le vit. Non pas le prince mais un petit baluchon qui s’avançait vers lui. Avec au bout du baluchon, une petite Pécadillou toute tremblante.

–Que fais-tu là ? lui demanda Pécari d’un ton qui se voulait menaçant.

– J’ai entendu que vous cherchiez le prince et je voulais le chercher avec vous. 

Pécari fut surpris et embêté.

– Et que vont dire tes parents ?

– Je n’en ai pas, répondit la petite, tête basse.

– Ah.

 Pécari ne savait plus trop quoi ajouter.

– Bien, comment t’appelles-tu ? 

– Pécarotte.

– Alors, allons-y Pécarotte.

En chemin, Pécari expliqua sa quête à la petite Pécadillou tandis qu’elle lui racontait des anecdotes sur sa vie d’orpheline à la Fissure. Elle s’avéra de bonne compagnie et ne ralentit quasiment pas la marche.

Enfin, ils atteignirent ensemble le sommet. Ils restèrent quelques instants sur place, époustouflés par l’étendue des paysages qui s’offraient sous leurs gros pieds. Puis ils explorèrent les environs à la recherche de l’ermite. Ils appelèrent l’ermite, profitant de l’écho qui répercutait leur cri. Ils fouillèrent les cavités, les buissons desséchés. Personne. Le lieu semblait vraiment désert. Ils s’assirent côte à côte, dépités. Pécarotte regarda le papier que Pécari tournait dans ses mains et le relut :

« Celui qu’on croit enterré existe toujours,
Celui qu’on a oublié reviendra un jour. »

Elle s’interrogea à haute voix :

– Et si le prince était là, à nos côtés, à nous qui ne l’avons pas oublié ? Et si sa présence était invisible ?

Cela parut complètement fou à Pécari. Et pourtant, il se rappela : la découverte du livre dans le palais alors qu’il aspirait à la paix, le tortouc le sauvant de sa lassitude, la fuite des brigands sans avoir à lever un doigt, l’apparition de Pécarotte quand il souffrait de solitude. Dans son émerveillement, une pluie d’étoiles emplit ses yeux.

Il dit à Pécarotte :

– Tu l’as vue, toi aussi ?

[…] je demanderai au Père de vous donner un autre Défenseur de sa cause, afin qu’il reste pour toujours avec vous : c’est l’Esprit de vérité, celui que le monde est incapable de recevoir parce qu’il ne le voit pas et ne le connaît pas. Quant à vous, vous le connaissez, car il demeure auprès de vous, et il sera en vous. Non, je ne vous laisserai pas seuls comme des orphelins, mais je reviendrai vers vous.

La Bible, Jean 15.16-18

Marie-Aude B.

Ce texte est la « version longue » d’une création un peu plus courte réalisée lors du Prix « Le Prince oublié », organisé par Short Édition.

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