Paraboles, Prose

Secrets de grand-père (par Marie-Aude B.)

La réputation de Monsieur Stroopwafel n’était plus à faire. Il n’y avait qu’à lire les guides touristiques pour s’en rendre compte. Le guide Mi-chemin disait :

Trois étoiles pour la pâtisserie Chez Stroopwafel. Même si le lieu semble bien modeste, c’est là que vous trouverez les meilleures gaufres au caramel de la région.

Dans le guide du Rencard, on trouvait ce commentaire :

Faites plaisir à votre bien-aimé, à votre famille ou à vos amis en leur offrant des gaufres au caramel de Chez Stroopwafel. Elles feront fondre leurs cœurs. 

Le guide Jolie Planète, quant à lui, avait carrément consacré une page entière à Monsieur Stroopwafel. En-dessous de la photo du vieux pâtissier, on pouvait lire :

Depuis 1930, Rodolphe Stroopwafel est à l’œuvre dans sa petite pâtisserie du village de Fricadelle. Si ses gaufres valent le détour, c’est aussi pour l’homme lui-même qu’il faut venir. Très apprécié des autres villageois, il a toujours un mot gentil pour chacun de ses clients.

Ouverture de la pâtisserie : 7h-17h (pour avoir plus de chances de rencontrer Monsieur Stroopwafel, venez entre 7h et 10h).

Avec autant de compliments, Monsieur Stroopwafel aurait pu devenir orgueilleux. Mais il se considérait toujours au service de ses clients, cherchant à leur apporter de la joie par ses pâtisseries. Son humilité contribuait à sa célébrité.

Chaque année, Tom, son petit-fils, venait le voir quelques semaines pendant les vacances d’été. Cette année, quand Rodolphe Stroopwafel vint chercher Tom au train, il lui dit :

 – Tu as dix ans maintenant, tu es un grand garçon. Tu vas pouvoir m’aider à la pâtisserie.

Tom fut déçu par ces paroles :

 – Mais, Grand-Père, je voulais jouer aux billes, faire des cabanes, et lécher les casseroles de caramel, comme les autres années.

Monsieur Stroopwafel ne changea pas d’avis.

 – J’ai besoin de toi. Avec tous les touristes qui viennent, deux bras supplémentaires ne seront pas de trop.

Tom bougonna et fit la tête pour le reste de la journée.

Le lendemain, Grand-Père donna à Tom son emploi du temps :

– 9 heures ! C’est horriblement tôt pour démarrer la journée ! s’exclama Tom en lisant le papier.

– Quand j’avais ton âge, mes journées commençaient à 6 heures, répondit Grand-Père.

– La vie a changé depuis. Mais tu es trop vieux, tu ne comprends rien.

Monsieur Stroopwafel sentit qu’il allait se fâcher. Il parvint à se contenir et expliqua calmement à Tom en quoi consisterait son travail :

– De 9 heures à 10 heures, tu m’aideras à vendre les pâtisseries. Puis tu continueras de 10 heures à midi avec Yolande, ma fidèle employée. A midi, nous mangerons un sandwich ensemble. Après quoi, je t’emmènerai avec moi acheter les ingrédients pour les pâtisseries. Tu pourras ainsi m’aider à porter les sacs. Ensuite, tu seras libre.

– Je ne suis même pas assez grand pour être derrière le comptoir, tenta de négocier Tom.

– Il te suffira de monter sur un tabouret. Suis-moi, je vais te montrer comment disposer les pâtisseries dans leur emballage.

Pendant 2 heures, Grand-Père forma son petit-fils à la vente des pâtisseries. Il lui parlait avec passion, essayant de lui transmettre un peu de son amour pour les gâteaux et pour les gens. Mais Tom écoutait d’une oreille distraite, les yeux attirés par l’extérieur qui lui tendait les bras. Il fut soulagé en entendant les mots « c’est tout pour aujourd’hui » et courut vers la balançoire à l’arrière de la pâtisserie.

Dring ! Dring ! Quand le réveil sonna le matin suivant, Tom grommela. Il ne prêta même pas attention au chant des oiseaux, devenu si rare dans la ville d’où il venait. Il se prépara sans motivation et se rendit dans la pâtisserie. Grand-Père lui ébouriffa les cheveux :

– Voilà quelqu’un qui n’est pas du matin ! dit-il en rigolant. Tiens, prends de la brioche et un verre de lait.

Les clients affluaient déjà et Monsieur Stroopwafel retourna immédiatement à ses ventes.

– Madame Kip, ça fait plaisir de vous voir. Comment va le petit dernier ?

Il servit à Madame Kip deux gros pains d’épices pendant que celle-ci lui donnait des nouvelles.

Tom fut assigné à la caisse. Il avait bien compris le fonctionnement, un peu moins le sens du client.

– Vous n’avez pas plutôt des billets ! dit-il sèchement à un homme qui semblait déterminé à payer l’intégralité de la somme en centimes.

– On ne va pas y passer le réveillon ! s’énerva-t-il contre une dame qui cherchait longuement les bonnes pièces dans son porte-monnaie.

Quand Yolande arriva pour prendre la relève de Grand-Père, elle installa Tom au service. Elle s’était légèrement foulé la cheville et voulait éviter de faire trop de mouvements.

– Good afternoon, dit un client en entrant dans la boutique.

– Qu’est-ce que je vous sers ? demanda Tom.

– I would like the famous waffles.

– Je ne comprends rien à ce que vous dites. Vous voulez quoi ?

L’homme leva 6 doigts puis pointa les gaufres au caramel. De derrière le comptoir, Tom crut qu’il avait désigné les cookies au beurre de cacahuète. Il en mit 6 dans une boîte qu’il tendit à Yolande.

– No, no, fit l’homme en agitant ses bras.

Yolande comprit l’erreur de Tom.

– Il désirait des gaufres au caramel, lui dit-elle.

– Faudrait savoir ce qu’il veut, râla Tom en préparant un nouveau paquet.

Lors du déjeuner, Tom demanda à son grand-père :

– Pourrais-tu m’apprendre à cuisiner ?

La perspective d’être derrière les fourneaux lui semblait plus intéressante que celle de faire face aux clients.

– Bien sûr ! s’exclama Monsieur Stroopwafel, ravi que son petit-fils manifeste enfin l’envie de savoir. Que voudrais-tu que je t’enseigne ?

– Je voudrais connaître le secret de tes gaufres au caramel.

– Je pense que tu n’es pas encore prêt pour cela.

Tom faillit bondir de sa chaise. Il était prêt pour vendre, porter des sacs, achalander les pâtisseries, mais pas pour connaître le secret des gaufres au caramel ! Grand-Père était trop injuste. Tom se renfrogna :

– Dans ce cas, ne m’apprends rien.

Pour se récompenser de son dur labeur du jour, Tom prit un des gros sacs de réglisse qui se trouvait à côté de la caisse. Pendant qu’il jouait dehors, il les engloutit l’un après l’autre, estimant qu’il les avait bien mérités. En rentrant chez Monsieur Stroopwafel, il se plaignit d’un mal de ventre.

– Je crois que je ne pourrai pas travailler demain, affirma-t-il.

– Je crois plutôt que tu nous fais une bonne indigestion, dit Grand-Père en voyant dépasser le sachet de réglisses de la poche de Tom. Va te coucher et je t’apporterai un remède qui te remettra sur pieds dans quelques heures.

Dommage ! Même s’il ne s’était pas rendu malade exprès, Tom aurait été bien content de pouvoir rester au lit.

Le matin suivant, Yolande fit dire à Monsieur Stroopwafel que l’état de sa cheville avait empiré. Elle attendait le médecin et ne pourrait donc pas venir. Tom dut la remplacer à la vente et à la caisse. Il passait son temps à monter et descendre du tabouret pour servir un flot de clients qui ne semblait jamais s’arrêter. Vers 11h30, la queue s’allongea avec les amateurs des sandwiches proposés par la pâtisserie. Tom, dont le ventre gargouillait sérieusement, s’avança vers la porte. Il retourna l’écriteau pour qu’apparaisse le mot « FERMÉ ». Puis il cria :

– Nous fermons exceptionnellement pour cause de manque de personnel !

Les clients se plaignirent mais finirent par sortir les uns après les autres. Le calme alerta Monsieur Stroopwafel qui pénétra dans la boutique.

– Qu’as-tu fait ?

– La tâche est trop grande pour moi, soupira Tom.

– Tu aurais pu me prévenir, dit Grand-Père d’un ton grave. Et moi qui te faisais confiance…

Tom sentit bien qu’il avait mal agi. Le mot « pardon » restait cependant coincé dans sa gorge. Le déjeuner se passa en silence et Tom fit son travail de l’après-midi sans rechigner.

Yolande revint le lendemain et la journée se passa mieux. Durant son temps libre, Tom eut une idée. Puisque Grand-Père ne voulait pas lui livrer le secret des gaufres au caramel, il le chercherait tout seul. Il irait voir dans le grand livre de recettes que Monsieur Stroopwafel lui avait montré quand il avait 5 ans. Tom se félicita de sa bonne mémoire qui lui permit de retrouver le livre sans difficultés. Il était calé entre une grosse Bible et une encyclopédie de jardinage, dans la chambre de Grand-Père.

Tom tourna rapidement les pages. Même s’il savait Grand-Père occupé, il craignait de le voir surgir à l’improviste. Il aperçut les lettres qu’il espérait : « GAUFRES AU CARAMEL ». Il parcourut rapidement la recette. Il la relut une deuxième fois. Il ne comprenait pas. Ce n’était pas du tout ce qu’il attendait. Les ingrédients listés étaient les suivants :

Amour
Joie
Paix
Patience
Bonté
Bienveillance
Foi
Douceur
Maîtrise de soi

Une seule phrase était écrite pour la préparation :

Les meilleures gaufres au caramel naissent de tous ces ingrédients.

Quelle déception ! Tom pensait avoir découvert un secret et à la place, il était tombé sur un mystère.

Il rangea le livre et alla dans sa chambre. Il resta un moment à penser à cette recette. En y réfléchissant, son grand-père avait toutes ces qualités d’amour, de joie, de bonté, de patience, de douceur. Pas plus tôt que ce matin, une petite dame dont la peau était aussi fripée que ses habits, était entrée dans la boutique. Monsieur Stroopwafel avait chuchoté à l’oreille de Tom :

– Pour Madame Kleding, tu fais moitié prix. Elle ne peut pas payer plus.

Tom résolut d’imiter davantage son grand-père. Le jour suivant, à 9 heures, il apparut dans la boutique tout souriant. Il offrit des bonjours chaleureux aux touristes matinaux venus rencontrer le célèbre Monsieur Stroopwafel. Mais bien vite, les clients l’exaspérèrent à nouveau. Il y avait cette jeune fille, qui n’arrivait pas à se décider sur une pâtisserie alors que 12 clients attendaient derrière elle. Il y avait cet homme qui trouvait quelque chose à redire à chacune des crêpes soufflées que Tom lui proposait. Vers la fin de la matinée, Tom perdit patience. Pressé d’arrêter, il plaça une dizaine de pâtisseries n’importe comment dans une boîte à emporter. Des framboises roulèrent sur les gâteaux à la crème et du chocolat coula sur les gaufres au caramel. Yolande, fâchée, lui fit recommencer l’emballage. Tant pis pour les gâteaux perdus, il fallait rendre le client heureux.

Quand l’heure du déjeuner arriva, Tom emporta avec lui la boîte des pâtisseries abîmées. Ce midi, il ne déjeunait pas avec Grand-Père, parti faire une livraison chez une dame malade. Il engouffra son sandwich tout en se remémorant sa matinée. Il n’arriverait jamais à être comme Grand-Père. De déception, il avala la dizaine de gâteaux.

Quand Monsieur Stroopwafel rentra, il trouva Tom dans son lit :

– Quelque chose ne va pas mon grand ?

– Non, répondit Tom d’un ton boudeur.

– Tu as encore abusé des sucreries ?

– Oui, mais ce n’est pas le problème. J’aimerais être doux, patient, joyeux, bon… Je n’y arrive pas. Je n’arrive même pas à me maîtriser. J’ai mangé dix pâtisseries d’un coup.

– Aurais-tu lu ma recette de gaufres au caramel ?

– Oui, avoua Tom d’une petite voix.

Grand-Père fit une pause puis reprit doucement :

– Mon garçon, d’où vient la farine selon toi ?

– Du blé.

– Et le sucre ?

– De la betterave à sucre.

– Et le lait ?

– Du pis de la vache.

– Tu vois, tous ces ingrédients qui composent les gaufres au caramel ne viennent pas de nulle part. Il en va de même pour mes ingrédients secrets.

– Ils viennent d’où alors ? demanda Tom étonné.

– C’est le Saint-Esprit qui les donne. Quand Jésus est mort à la croix, il a remplacé notre cœur sale par un cœur tout propre. Et dans ce cœur, le Saint-Esprit est là pour nous aider à changer. Il faut juste le demander à Dieu.

– J’aimerais bien que Dieu mette ces bons ingrédients dans mon cœur, dit Tom.

Monsieur Stroopwafel sourit :

– Je crois que maintenant, tu es prêt pour que je te révèle la recette de mes gaufres au caramel.

[…] le fruit du Saint-Esprit, c’est l’amour, la joie, la paix, la patience, la bonté, la bienveillance, la foi, la douceur, la maîtrise de soi. » La Bible, Galates 5.22

Marie-Aude B.

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