Prose

Y O K E B E D (par Najat)

Références bibliques : Exode 1 : 15-20 – Exode 2 : 1-10

Les douleurs de l’enfantement quoique atroces ont laissé place à un magnifique garçon sorti à la lumière, régal des yeux pour sa mère et les siens. Il était vigoureux et d’une rare beauté. Mais Yokebed avait l’esprit anesthésié quant à la joie d’enfanter, en proie à une angoisse terrifiante : l’ombre de l’édit de Pharaon planait sur la vie de son bébé, et cette menace lui était insoutenable.

Si l’Eternel lui a donné cet enfant, nul doute qu’Il l’aidera à le garder. Il était tellement beau, un vrai cadeau de Dieu. Usant d’ingéniosité avec les siens, elle le cacha pendant trois mois, et personne parmi les égyptiens ne se douta de son existence. Elle avait le sentiment qu’il ressentait le danger guettant sa vie, et participait à cette discrétion qui garantissait sa survie : pendant trois mois, il n’a jamais attiré l’attention sur lui par des cris ou des pleurs qui auraient alerté l’entourage.

Avec sa famille, tout s’était organisé autour de Moïse. Continuer à vivre aux yeux des autres, et vaquer aux occupations quotidiennes comme s’il n’existait pas. Ce fut un exercice très compliqué et parfois périlleux, mais toute la famille a relevé le défi et réussi le pari.

Mais voilà qu’il atteignit trois mois. Il devint dangereux voire impossible de le garder au risque de le voir tuer par Pharaon.

Yokebed sentait un feu se propager dans son âme, réduisant en cendres ses espérances pour son enfant. Tout en elle refusait une telle fin de l’histoire. Non, il y a sûrement un plan, une idée… L’Eternel a une issue à cette impasse, il ne peut pas en être autrement !

Elle s’attardait devant le Nil, ce fleuve de plusieurs milliers de kilomètres, et réfléchissait à la meilleure solution. Il serpente à travers tout le pays et même au-delà, traverse les monts et les vallées, fertilise les champs sur son passage, emporte avec lui tant de secrets… Oui, il est un véhicule de tant de personnes et de choses, il sera le véhicule de son trésor. Pourquoi pas ?!

L’idée vint et persista, singulière, saugrenue, téméraire, comptant sur un miracle du ciel sans lequel elle n’aurait pas lieu d’exister. Oui, elle confiera son bébé à ce fleuve, sans ça il mourra.

Avec des mains habiles, et surtout mue par son amour maternel en détresse, Yokebed prépara soigneusement une caisse de jonc dans laquelle Moïse serait allongé confortablement. Afin de la rendre étanche, elle l’enduisit de bitume et de poix et l’apprêta avec une précaution toute particulière.

Occuper son esprit par ces préparatifs, ne pas penser à ce qui va suivre, c’est d’une cruauté ! A chaque fois que ses yeux se posaient sur ce réceptacle fragile pour son bébé, elle éclatait en sanglot, réprimant un cri de rage que n’arrivait à atténuer que sa foi en Dieu. Elle est fille de lévite, et les racines de la foi en l’Eternel courent le long de son existence, et la ramènent aux pieds de Dieu à chaque obstacle.  Ce fleuve sera la route toute tracée afin de lui conserver la vie, et qui sait quelle destinée l’Eternel lui avait préparée ?

Lorsque ses pensées l’accusaient de la folie de son projet, elle se remettait à l’ouvrage de sa confection de la corbeille, comme pour hâter la fin de cette tourmente, et livrer Moïse entre les mains invisibles de Dieu qui trouvera certainement une issue heureuse à ce calvaire.

Sa fille Myriam suivait les évènements en silence. Jour après jour, elle regardait se dérouler le canevas de l’étonnant scénario que sa mère avait mis en place, et l’aidait au fur et à mesure des préparatifs de la corbeille. Comme une auditrice en plein suspense suscité par un conteur d’histoires sur la place publique, elle attendait la suite, prête à y pénétrer et jouer le rôle adéquat pour sauver son petit frère. Cette situation rythmait sa vie du matin au soir. Leur vie à tous ne sera plus jamais la même, quelle que soit son issue.

La corbeille est enfin prête pour accueillir le bébé et le porter vers des horizons incertains. Yokebed a le cœur compressé dans un étau depuis que ses préparatifs touchaient à leur fin. Chaque minute la rapprochait de cette séparation tant redoutée. Le laisser partir pour avoir une chance de le sauver, ou le garder et assister à sa mort par la main de pharaon… L’une ou l’autre des deux solutions sont porteuses de tant de souffrances. C’est une partie de son être qui glissera bientôt sur ses eaux mystérieuses, canal de nouvelle espérance pour son enfant, ou de fin de vie…

Le Nil synonyme de fertilité, de récoltes abondantes, peut parfois provoquer des inondations et sa fureur apporter mort et désolation. Mais elle croit à la vie, est convaincue qu’elle l’emportera, s’accrochant à cette espérance que de ses impasses, Dieu peut abattre les murailles et créer des boulevards.

Seigneur, tu m’as fait cadeau de ce bébé, qui est ton enfant avant d’être le mien. Tu es Celui qui veille sur ton peuple, tu n’en oublies aucun. Tu es l’Eternel ! Au-dessus de pharaon et tous les chefs de guerre. Tu es le Créateur de tout l’univers, de la terre, des éléments existants, de ce fleuve dans les bras de qui je confie mon enfant. Fais-le vivre, je t’en prie ! Je suis prête à le perdre et ne plus le voir, mais seulement qu’il vive Seigneur même loin de moi, qu’il vive !

Le dernier crépuscule avant l’exécution de son plan lui sembla plus obscur que tous les autres. Chaque goutte de ses larmes hurlait de chagrin. Son regard cherchait instamment à regarder vers le ciel, comme pour décoder un signe de secours divin. N’est-il pas l’Eternel qui entend le bruit de nos larmes ? Lui dont l’Esprit parcourt toute la terre, a certainement entendu ses doléances. Elle ignore comment et quand, mais Il est El Elion, El Shaddaï, le seul capable de faire un miracle. Il saura quoi faire. Elle se coucha ce soir-là, sachant à l’avance que ses paupières ne s’enlaceront pas, et que la nuit s’écoulera longuement, et la contemplera présenter ses supplications et ses requêtes en faveur de son fils. Même les étoiles filantes qu’elle apercevait par la lucarne semblaient être des larmes lumineuses tombant du ciel, lui témoignant sa compassion.

Le lendemain, et malgré une nuit blanche, Yokebed n’éprouvait aucune fatigue. Ses muscles tendus, son attention polarisée sur les détails de sa mission, sa volonté déterminée à sauver son bébé, elle fit taire ses émotions et mit sous clef sa sensibilité maternelle. C’est une question de vie ou de mort. Et c’est pour qu’il demeure en vie qu’elle se doit d’être minutieuse et rigoureuse pour exécuter son plan.

En compagnie de Myriam, elles se faufilèrent hors de la maison avec le bébé et la corbeille, et se dirigèrent vers le bord du Nil avec précaution. La petite inspecta les lieux pour être sûre qu’il n’y a pas de témoin, et donna le signal à sa mère. Fébrile, avec un effort surhumain, elle prit la corbeille délicatement, s’assura que son bébé était bien enveloppé dans sa couverture, et le déposa sur la surface des eaux. Lorsque ses mains lâchèrent la corbeille, une portion de son cœur se détacha de son thorax et vogua avec lui sur ces eaux obscures. Elle fit signe à Myriam de suivre la corbeille pour surveiller sa trajectoire, puis s’effondra sur la rive, mêlant ses sanglots à ses prières en faveur du salut de Moise.

A genoux sur la rive, elle percevait les sons de la nature chantonner un hymne à la vie, se préparant à célébrer l’arrivée de la journée tel un cadeau du ciel. Elle se releva péniblement, son être fredonnant la fin du printemps qui a plié bagages, le départ de son enfant l’ayant entrainé dans son sillage.

Il est parti, son sel, celui qui stimulait son quotidien. Il l’a abandonnée à ses journées sans couleur, sans saveur. Elle se sent comme un lumignon qui fume près de s’éteindre, comme une outre poreuse qui laisse s’écouler peu à peu sa force vitale, l’affaiblissant de plus en plus. Comme elle aimerait partir le rechercher à la nage, puis s’enfuir avec lui ailleurs.

Le chagrin s’enroula autour de son corps, diffusant en elle ses toxines, et elle s’écroula sur place, incapable de se lever et regagner sa maison. Soudain un bruit léger la propulsa dans le présent. Elle ne se rappelait plus depuis combien de temps elle était prostrée, les yeux clos et le cœur asséché, sur pause. Le bruit des pas de quelqu’un qui s’approchait en courant ramena ses pensées dans le présent cruel, et elle se releva promptement en s’essuyant les yeux et ajustant l’étoffe sur ses cheveux. Au moment où elle s’éloigna du bord du fleuve pour rejoindre sa maison, les pas s’arrêtèrent derrière les roseaux, et une voix fluette l’interpella :

– Mère, mère ! C’est moi Myriam.

Yokebed se redressa, le souffle coupé et tous ses sens en éveil. Elle avait demandé à sa fille de suivre le trajet de la corbeille. Mon Dieu ! Quelle nouvelle apporte-t-elle ? Elle répondit d’une voix éteinte :

– Myriam, approche ma fille.

La petite sortit de derrière les roseaux, le visage scintillant d’un éclat de victoire. La mère nota cet air étrange et cette lumière que diffusait ses pupilles, mais elle supplia son cœur de patienter avant de se réjouir. Rassemblant ses forces éparpillées, fragment après fragment, elle la prit par ses épaules juvéniles, planta son regard dans le sien et lui demanda :

– Qu’est devenu ton frère, Myriam ?

– Mère, Dieu t’a exaucée. La corbeille a dérivé sur le fleuve jusqu’à l’endroit où la sœur de pharaon prenait son bain avec ses servantes. Elle l’a remarquée, a découvert Moise et a exprimé sa joie devant sa beauté. A ce moment là, je me suis approchée et je lui ai proposé une nourrice que je connaissais pour allaiter le bébé. Elle m’a dit d’aller la chercher. Et me voilà.

Yokebed se laissa tomber sur la rive, le corps agité par des soubresauts. Elle répétait en fixant sa fille de ses yeux larmoyants :

– Mon bébé va vivre ! Mon bébé va vivre !

– Oui mère, il va vivre, et c’est toi qui va continuer à l’allaiter. Tu seras sa nourrice !

Une effusion de pure joie la submergea mettant fin aux tremblements nerveux de son corps, et elle prit Myriam dans les bras, reconnaissante pour un bonheur si prodigieux.

– J’ai prié pour qu’il reste en vie, et Dieu me le rend pour que je le serre encore contre moi, que je le nourrisse, que je prenne soin de lui. Merci Seigneur pour tes bontés, merci, merci ! Merci pour ce que tu as prévu pour cet enfant. Tu l’as sauvé de Pharaon parce que tu as pour lui des projets grandioses, je le sais.

Puis regardant sa fille avec gratitude, elle lui déclara :

– Merci Myriam, tu es courageuse. L’Eternel t’a utilisée pour me le rendre. Désormais ta destinée est liée à celle de ton frère.

Elles s’étreignirent puis se mirent en route pour rejoindre la résidence de la sœur de pharaon. Leurs pieds avaient l’air de ne pas toucher le sol tellement leur allégresse les portait dans les airs. Heureuses de la Vie qui a triomphé. Heureuses de ramener Moïse à la maison.

Najat

Retrouvez cette histoire et de nombreuses autres sur mon site : Eloge de la lumière

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s