Roman, Sylduria

Sylduria V – Le Beau Danube noir (26)

Chapitre XXVI – Et la lumière fut

L’aéroplane atterrit donc sur la piste prestigieuse. Lynda et ses amis mirent pied à terre, et le halo de lumière autour de l’avion se dissipa.

« C’est ça la plus belle avenue du monde ? » protesta Sigur.

« En effet ! répondit Lynda, j’ai connu les Champs plus joyeux et plus animés. »

Lynda, qui tenait à protéger son anonymat, s’enveloppa dans un long manteau à capuche.

« Tu m’impressionnes, comme cela, dit Félixérie, ça te donne un côté starouarze. »

Le nouvel exploit aéronautique de Lynda ne manqua pas d’alerter les autorités parisiennes. Ils n’avaient pas fini de parler que quatre cars de CRS avaient investi les lieux.

« Ça me rappelle de bons souvenirs. Chacun le sien, » dit Aïcha.

Les militaires sortirent en ordre et s’alignèrent en face de nos quatre amis.

« Les mains en l’air ! et pas un geste !

– Pour l’accueil, c’est réussi, protesta Félixérie : bienvenue à Paris, welcome to the city !

– Taisez-vous ! »

Le chef projeta sa torche électrique vers le visage de Lynda.

« Vous là ! Enlevez-moi cette capuche, que je voie votre figure ! »

Lynda s’exécuta, le policier recula, effaré :

« Ce n’est pas possible ! Lynda de Syldurie !

– Vous la connaissez, commandant ?

– De réputation. C’est la souveraine d’un obscur royaume du fin fond de la Transylvanie…

– Obscur, mon pays ? Moins que le vôtre, en tout cas !

– C’est une sorcière. On raconte des tas de trucs sur elle ! pas croyable ! Il paraît qu’elle a mis en fuite une compagnie de CRS rien qu’en leur récitant la Torah !

– Ça je confirme, dit Aïcha, et je vous conseille de vous casser si vous ne voulez pas qu’elle récidive.

– Qu’est-ce qu’on fait, commandant ?

– On s’arrache ! »

Les soldats de la sûreté de la République commencèrent à se replier. Le commandant ôta élégamment son casque qu’il plaça sous son bras, puis il s’inclina devant Lynda :

« Votre Majesté m’autorisera-t-elle à lui suggérer d’avoir l’infinie bonté de bien vouloir déplacer son véhicule jusqu’à la place de la Concorde, afin de faciliter la circulation ?

– Pas de problème, mon pote ! »

Ayant pris congé de son aimable interlocuteur, Lynda et ses amis reprirent place dans l’avion qu’elle gara à l’ombre, si je puis dire, de l’obélisque de Louxor.

« Nous pouvons commencer à mettre le plan de Zoé à exécution, dit-elle. Vous avez tous votre épée ?

– Non, je l’ai laissée à Arklow, ainsi que l’arbalète.

– Félixérie ! je te parle de l’épée de l’Esprit. »

Les quatre soldats de l’armée de lumière se campèrent chacun sur sa position.

« Tu veux bien commencer, Sigur ? »

Sigur saisit l’épée de l’Esprit. Il ouvrit le volume, ses compagnons en firent autant. Un souffle léger, accompagné d’un rayon de lumière s’échappa des feuillets du livre. Sigur se laissa guider à travers les pages. Il lut :

« Au commencement était la Parole, et la Parole était avec Dieu, et la Parole était Dieu. Elle était au commencement avec Dieu. Toutes choses ont été faites par elle, et rien de ce qui a été fait n’a été fait sans elle. En elle était la vie, et la vie était la lumière des hommes. La lumière luit dans les ténèbres, et les ténèbres ne l’ont point reçue.

Il y eut un homme envoyé de Dieu : son nom était Jean. Il vint pour servir de témoin, pour rendre témoignage à la lumière, afin que tous crussent par lui. Il n’était pas la lumière, mais il parut pour rendre témoignage à la lumière. Cette lumière était la véritable lumière, qui, en venant dans le monde, éclaire tout homme. Elle était dans le monde, et le monde a été fait par elle, et le monde ne l’a point connue. Elle est venue chez les siens, et les siens ne l’ont point reçue. Mais à tous ceux qui l’ont reçue, à ceux qui croient en son nom, elle a donné le pouvoir de devenir enfants de Dieu, lesquels sont nés, non du sang, ni de la volonté de la chair, ni de la volonté de l’homme, mais de Dieu.

Et la parole a été faite chair, et elle a habité parmi nous, pleine de grâce et de vérité ; et nous avons contemplé sa gloire, une gloire comme la gloire du Fils unique venu du Père.

Jean lui a rendu témoignage, et s’est écrié : C’est celui dont j’ai dit : Celui qui vient après moi m’a précédé, car il était avant moi. Et nous avons tous reçu de sa plénitude, et grâce pour grâce ; car la loi a été donnée par Moïse, la grâce et la vérité sont venues par Jésus-Christ. Personne n’a jamais vu Dieu ; le Fils unique, qui est dans le sein du Père, est celui qui l’a fait connaître.[1] »

Pendant qu’il lisait, le souffle qui jaillissait de sa bible ouverte devint un vent qui chassait le brouillard. En quelques minutes, la place de la Concorde bénéficiait de la lumière du jour et d’un ensoleillement estival. Cette éclaircie s’élargit au-dessus des toits de la capitale.

« Il fait beau sur Paris, dit Aïcha, dont le soleil éclairait le visage radieux. Ce livre merveilleux est semblable à une épée, mais l’Esprit qui l’a inspiré est comparé au feu et au vent : le souffle de Dieu, la Ruach Éloïm ! »

Quand il fait beau, les Parisiens sortent de chez eux. La place, si tristement déserte, s’était emplie d’une foule de plus en plus compacte de badauds. Aucun ne disait mot. Tous s’émerveillaient devant le soleil retrouvé. Tous écoutaient la parole inspirée.

Le bruit des sirènes vint troubler ces moments d’espoir et de recueillement.

« Allons bon ! Revoilà nos vieux amis ! Et cette fois, ils ont appelé du renfort. Six… sept… huit… »

Revêtus de leur tenue antiémeute, les soldats dispersèrent la foule et encadrèrent à nouveau le petit groupe.

« Bon ! eh bien ! allez-y, patron ! On est derrière vous, on vous soutient. »

Lynda fit quelques pas à la rencontre du dirigeant.

« Encore vous, Lynda de Syldurie ?

– Encore vous, Commandant ?

– Toutes vos visites hors protocole ont eu pour effet de troubler l’ordre public.

– En quoi troublé-je l’ordre public ? Vous le voyez bien, je n’ai fait que rétablir la lumière.

– Ce siècle n’a pas besoin de lumière. La France est un état laïc…

– Ça, on nous en rebat assez les oreilles, avec la déesse laïcité ! interrompit Sigur, on commence à le savoir.

– Toi, tu la fermes, si tu ne veux pas prendre une décharge. Je disais donc que la France est un état laïc. La lecture de textes sacrés sur la voie publique est un délit.

– Et depuis quand ? Ce n’est pas parce que je débarque d’une obscure monarchie que je n’ai jamais entendu parler de la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme :

“Article 18 : Toute personne a droit à la liberté de pensée, de conscience et de religion ; ce droit implique la liberté de changer de religion ou de conviction ainsi que la liberté de manifester sa religion ou sa conviction seul ou en commun, tant en public qu’en privé (j’insiste sur ces termes), par l’enseignement, les pratiques, le culte et l’accomplissement des rites.

Article premier de la Constitution de la Ve République : La France est une République indivisible, laïque (puisque vous y tenez), démocratique et sociale. Elle assure l’égalité devant la loi de tous les citoyens sans distinction d’origine, de race ou de religion. Elle respecte toutes les croyances.”

Vos dirigeants feraient bien de réviser tout ça, avant que je leur fasse subir une interrogation écrite. »

Le commandant exécuta un demi-tour réglementaire.

« Allez les gars, on s’en va, dans l’ordre et la discipline ! »

La compagnie se replia. Le commandant s’éloigna en murmurant :

« Il ne va pas du tout aimer ça, Bertoche ! »


[1] Jean 1.1/18

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