Paraboles, Prose

Je ne valais rien (par Marie-Aude B.)

J’avais 11 ans. Beaucoup diraient que j’avais vécu bien trop de malheurs pour si peu d’années d’existence. Mais la souffrance faisait partie de la vie d’esclave et je l’avais pleinement intégrée. Ma mère était morte en donnant naissance à mon petit frère, 7 ans plus tôt. Lui-même n’avait survécu que quelques mois.
Mon père venait aussi de succomber à une grosse fièvre. Je me retrouvais orpheline, perdant une certaine sécurité. Comprenez, à 11 ans, je n’étais pas suffisamment robuste pour les travaux aux champs ni suffisamment grande pour être nourrice. J’aurais pu avoir ma place en cuisine mais celle-ci débordait déjà des autres orphelines qui s’étaient multipliées ces derniers mois suite aux ravages d’une maladie contagieuse. Je n’avais donc aucun doute sur le fait que mon maître allait me renvoyer. Je n’étais pas particulièrement attachée à lui. Il était dur, sans pitié, même s’il n’était pas aussi cruel que d’autres maîtres dont nous avions l’écho. Mais cette maisonnée était tout ce qui me reliait à mes parents. J’y avais aussi développé des amitiés avec d’autres enfants d’esclaves. J’allais bientôt devoir quitter tout cela.

Tout en m’y étant préparée, les paroles de mon maître me firent l’effet d’un coup de poignard :

– Demain, je te mettrai en vente sur la place du marché.

Ca y est, c’était décidé. Il ajouta d’une moue dubitative :

 – En espérant qu’on voudra bien de toi.

Je savais que si je n’étais pas vendue d’ici 3 jours, je finirais abandonnée. J’en serais réduite à mendier et peut-être pire encore…

Le lendemain, pour mettre toutes les chances de mon côté, je me levai de bonne heure et me fis une coiffure élaborée. Je me pinçai les joues pour leur redonner de la couleur. Même comme ça, j’étais lucide sur mon aspect quelconque. Mais me rendre plus attrayante me redonnait du courage.

Je fus placée sur l’estrade des esclaves. Je me sentais minuscule au milieu de ces grands molosses qui m’entouraient. Ils furent vite acquis à des prix élevés et, au bout de quelques minutes, je me retrouvai seule.

 – Elle devrait être donnée gratuitement cette petite ! s’exclama un passant.
– Je ne donnerai même pas une chèvre pour l’acheter, commenta un autre. Une chèvre, elle au moins, donne du lait.

D’autres remarques fusèrent. Je parvins néanmoins à garder le sourire lorsque montèrent mes larmes. C’est une des forces que l’on acquiert en grandissant esclave.

A un moment, je crus que j’allais craquer. C’est alors qu’un homme retint mon attention. Il semblait différent des autres. Il portait bien une tenue de marchand, comme la plupart des occupants de la place mais il avait un regard doux, tout en ayant une démarche assurée. Au lieu de piétiner à moitié les mendiants, il s’arrêtait pour leur parler et leur laissait une pièce. Quand il passa devant moi, il me sourit. Cela me donna du courage pour tenir jusqu’à ce que mon maître me ramène chez lui : personne n’avait voulu de moi.

Le lendemain, je reçus les mêmes insultes. Mais de loin, je revis le gentil marchand qui me salua de la main.

Le troisième jour était ma dernière chance. Je n’en dormis pas de la nuit. A nouveau sur l’estrade, je tremblai en entendant :

– On devrait être payé pour prendre un tel boulet chez soi !

Tout à coup, il y eut de l’agitation dans la foule. Un groupe de marchands commença à se battre au pied de l’estrade à la suite d’un désaccord sur un prix : « Truand ! », « Arnaqueur ! », « Voleur ! », entendait-on crier de toute part.

La foule, toujours friande de ce genre d’animation, encourageait la bagarre. Je voyais des bras se lever dans tous les sens. C’était le chaos. Soudain, une épée vola vers moi. J’étais tétanisée, incapable de bouger pour éviter l’arme. Je fermai les yeux, attendant ma mort, quand je sentis une grosse masse s’effondrer devant moi. Quand je rouvris les yeux, je vis le gentil marchand à mes pieds, l’épée plantée dans sa poitrine. Un calme surnaturel régnait sur la place du marché. Mon maître s’approcha de l’homme étendu et l’examina.

– Il est mort, dit-il, un soupçon d’émotions dans sa voix.

Il ouvrit la veste du cadavre à la recherche d’un indice sur son identité. Il poussa un cri en brandissant un pendentif aux insignes bien connus.

– C’est le prince ! s’écria-t-il.

On entendit un murmure effaré parmi les personnes rassemblées au pied de l’estrade. Je ne pouvais pas en croire mes oreilles. Le prince avait donné sa vie pour moi. Jamais personne ne m’avait donné une telle valeur.

Je suivis le chariot qui emportait la dépouille du prince vers le château. Le roi ne retint pas ses larmes.

– Je l’avais missionné pour vivre au milieu du peuple afin de partager ses difficultés. Je voulais qu’il soit un modèle de paix et de justice reconnu par les habitants du royaume, qu’il soit un intermédiaire entre le Palais et la population. Il aimait tant son peuple. Il savait qu’un jour, cet amour lui coûterait. Il a rempli son rôle à merveille.

Mon maître fit le récit de la mort du prince, mettant l’accent sur son héroïsme. La réponse du roi le surprit autant que moi :

– Puisque le prince a acquis cette jeune esclave au prix de sa vie, elle appartient désormais au palais royal.

Je faillis m’évanouir en entendant les paroles qu’il adressa à son serviteur :

– Habillez-la d’une robe en soie colorée et présentez-la à la reine qui sera ravie d’avoir une fille à prendre sous son aile.

On m’avait dit que je devrais être gratuite. Je découvris ce jour-là que j’avais un grand prix.

Marie-Aude B.

Il se rendit semblable aux hommes en tous points, et tout en lui montrait qu’il était bien un homme. Il s’abaissa lui-même en devenant obéissant, jusqu’à subir la mort, oui, la mort sur la croix.
Philippiens 2.7-8

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