Nouvelles/contes, Prose

Génésis (Par Johanna Raminoarison)

Génésis, par Johanna Raminoarison

I.  Le sacrifice

Un écho s’était fait entendre dans la sombre vallée d’Antsior. Un écho de mort, un écho d’espoir.
Le Prince du royaume s’était sacrifié afin de rompre le maléfice qui sévissait depuis des millénaires sur le monde. Un maléfice puissant qui avait pris naissance dans le cœur même des Hommes, qui leur fit oublier l’existence de leur Roi, empoisonna la Terre et brisa les nobles alliances.
Au loin, sur la plus haute tour du château royal, l’étendard de la victoire flottait au vent, dissimulé par les nuages et l’ombre persistante.
L’ombre avançait, discrète, insidieuse et sournoise.

II.  Les trois Pierres

Bien plus tard dans l’histoire du monde, dans le village de Marloi, trois enfants ne jouaient pas ensemble.
Marloi était un territoire paisible, qui avait connu les grandes guerres d’antan, mais où les arbrisseaux et les ruisseaux avaient repris vie, se transformant d’années en années en un terrain de jeu favorable à la découverte de la nature.
L’aînée des enfants, aussi folle qu’intrépide, grimpait aux arbres de la forêt, escaladant les branches les plus robustes, usant des branches les plus souples comme de gigantesques balançoires. Émeraude était son nom.
Rubis, la cadette, douce mais têtue, observait les fleurs, les insectes et les animaux de la clairière environnante, leur attribuant des noms, des histoires et des chansons.
Le plus jeune, nommé Saphir, joyeux et impulsif, avec toute la hauteur de ses courtes jambes déambulait sur le rivage de la mer de verre et scrutait chaque galet, chaque pierre, à la recherche de parfaits cailloux ronds et blancs qu’il récoltait dans sa petite besace.
Ils avaient entendu parler de l’écho, ils avaient entendu parler de l’ombre. Et sans pourtant être insouciants, ils s’adonnaient à leurs vies et leurs activités sans accorder trop d’importance à ces mélodies d’autrefois.
Mais la guerre survient parfois dans les moments inopportuns, inattendus. Nous surprenant dans un quotidien aussi simple qu’un jeu. Les combats invisibles ne sont pas moins douloureux, les luttes intérieures ne sont pas moins dangereuses et les combats spirituels ne sont pas moins réels.
Et cette réalité fut bientôt à la porte de nos jeunes protagonistes.

III.  La rencontre

Se hissant de lianes en lianes, Émeraude, intrépide mais responsable, ne voyant plus Saphir dans son champ de vision entreprit de redescendre à la hâte.
Quand du haut de la cime de son perchoir, elle aperçut une ombre qui avançait. Cette ombre n’était ni un nuage, ni une vapeur, elle était différente et semblait vivante.
Un vent mauvais se leva soudain sur la paisible clairière, dispersant les animaux dans un ballet chaotique et le son de leurs cris effrayés.
Pressentant une menace qui approchait, Émeraude dégringola aussi vite qu’elle le put, et rejointe par Rubis, elles accoururent près du rivage auprès de leur jeune frère.
Sans voix, et pétrifiés, les galopins songeaient à fuir. Mais pour aller où ? L’épais brouillard n’offrait aucun refuge et s’immisçait dans chaque recoin du village.
L’ombre perfide recouvrait maintenant tout le territoire, et dans le ciel ténébreux de Marloi, une silhouette plus sombre encore se démarqua, tournoyant dans les airs tel un oiseau annonciateur de malheurs, crachant le feu et détruisant la forêt, la clairière et la vie qu’elle abritait.
Saphir, impulsif et courageux, muni de ses petites pierres, voulu chasser la bête, en vain.
Quand soudain, un bruissement, un murmure près du rivage les firent lentement se retourner.
Un être chatoyant, ressemblant à une fée de brume apparut du sein de la mer de verre. Par le fracas de sa voix et de ses longs voiles, elle déclenchât un bouclier protecteur tout autour d’eux.
Dans le silence ainsi créé, elle s’approcha et d’une voix cristalline, tel le conte du soir ou le murmure d’un secret, elle s’adressa aux enfants : « Le Dieu des armées m’envoie vers vous. Vous ne pouvez pas fuir et vous ne devez pas avoir peur. Votre adversaire n’est pas ce qu’il semble, et votre faiblesse n’est pas ce qu’elle parait. »
Apaisés par la douce voix de la fée, les enfants bien qu’hésitants et méfiants furent contents. Au sein de cette tempête inconnue qui soudainement les frappait, sa présence était rassurante et les rendaient spontanément enclins à l’écouter.
Avec élégance et devant leur silence appliqué, la fée poursuivit : «Le mal en ce monde possède plusieurs visages, et apparaît sous bien des formes. Prenez garde à celui qui vient de votre propre cœur et qui vous transforme. Vous devez apprendre à reconnaître le véritable ennemi et à discerner vos alliés. Ce combat n’est pas une lutte contre la chair et le sang, mais contre les dominations, contre les autorités, contre les princes de ce monde de ténèbres, contre les esprits méchants dans les lieux célestes. Que voyez-vous en observant cette créature ? »
Levant les yeux vers le ciel noirâtre et âpre, le vent obstruant sa respiration, Émeraude scruta le corps de l’animal planant au-dessus d’eux :
« Je vois un monstre en colère.
– C’est exact. Regardez encore.
– Ses ailes sont déchirées, articula Saphir de sa petite voix perchée.
– Continuez.
– Il semble avoir mal et semble perdu, ajouta Rubis.
– Certainement, il n’est plus lui-même et ne connaît plus son origine ni sa direction. C’est ce qu’il advient lorsque nous ne gardons pas nos cœurs. Très bien, à présent, avant que cette forêt ne parte en fumée, joignons nos mains, plions le genou et répétez après moi. »
La fée de brume parlait de guerre, de combat, de victoire, de liens et de liberté, de blessures et de guérison. Elle s’adressait à un Esprit, elle s’adressait à un Prince, elle s’adressait à un Roi qui avait tout pouvoir sur leur Terre. Le colosse volant fut transpercé par un rayon de lumière jaillissant de l’espoir et dans un cri de délivrance, il se dissipa dans le firmament.
Puis dans les débris et la cendre, deux papillons bleus prirent leur envol.
Combien de temps dura cet instant ? Quelques minutes qui semblaient des années, une éternité qui semblait quelques secondes ?
Aucun des enfants ne compris à l’instant la portée de ce geste, ni l’importance que celui-ci aurait dans leur avenir. Il resta néanmoins gravé dans leur mémoire.
La fée de brume s’adressa de nouveau, et pour une dernière fois aux jeunes enfants leur annonçant ceci : « L’ombre peut être repoussée. Maintenant allez de l’avant, trouvez les flèches de l’unité et si vous voulez vivre, suivez le sentier de la colombe. »
La fée de brume disparut, ainsi que le bouclier protecteur, et dans un élan de bravoure, les enfants s’engagèrent en courant vers le sentier indiqué.

IV.  L’entraînement

Cela faisait bientôt plusieurs heures que les enfants arpentaient le sentier de la colombe. La faim commençait à tenailler Rubis, la soif Emeraude et l’ennuie Saphir.
Las et fatigués, attristés au souvenir de leur village détruit par les flammes, les enfants trouvèrent refuge dans la souche creuse d’un arbre gigantesque abrité d’un large feuillage et s’endormirent.
Les premiers rayons du soleil n’éveillèrent pas les trois compères quand le maître des lieux, armé de son bâton toqua d’un coup sec sur la souche et ranima en sursaut les enfants : « Debout garnements, levez-vous. Voici de quoi apaiser votre soif et reprendre des forces. Dépêchez-vous, vous êtes en retard pour votre entraînement. Je suis le maître de ces lieux et grand ami de la fée de brume qui m’a prévenu de votre arrivée. Je serai en charge de votre instruction au combat. Hâtons-nous, les batailles n’attendront pas que vous soyez prêts ! Commençons !! D’abord le maniement de l’Epée puis vos armes spécifiques. Allons, allons !!! »
D’abord surpris par ce brusque réveil, les enfants furent satisfaits de ne plus être seuls à arpenter le sentier étroit et de bénéficier d’un protecteur qui veillerait sur eux.
La bouche pleine, d’un air espiègle et malicieux, Rubis questionna le maître sur ses capacités à enseigner l’art du combat au regard de son âge avancé. Le professeur répliqua d’une parade qui l’a fit tomber sous les rires de ses frangins :
« Nous verrons si vous êtes aussi perspicace avec l’Epée ! »
Le maître des lieux était vouté comme un vieillard mais majestueux comme un chevalier. Vêtu d’une armure blanche, il pouvait prendre l’apparence d’une colombe. Doux et ferme à la fois, il conduisait et corrigeait leurs gestes, leurs parades et leurs coups. Exerçant mouvement, respiration et être, leur inculquant les formations et les tactiques de combat, leur enseignant la force invincible du Dieu des armées au cours de l’histoire de leur monde.
En outre, avec le maniement de L’Epée, chacun appris à exercer son arme spécifique. Emeraude était dotée d’un regard perçant et voyait dans le lointain, Rubis portait en elle une grande force capable de soulever de lourdes charges et Saphir avait l’habileté d’atteindre une cible avec une extrême précision. Emeraude était studieuse, Rubis était concentrée et Saphir attentif.
L’entrainement fut fastidieux, acrobatique et minutieux. Le maître disait que l’Epée était spéciale. Qu’elle était vivante et efficace, plus tranchante qu’une épée quelconque à deux tranchants, pénétrante jusqu’à partager âme et esprit, jointures et moelles. L’Epée avait le pouvoir de juger les sentiments et les pensées du cœur.

V.  La bataille

Les trois disciples et leur maître sillonnaient le sentier de la colombe, toujours en quête des flèches de l’unité. La compagnie rencontra en chemin un Griffisou sauvage et enchainé. Un peu plus grand qu’un bébé dragon, il possédait une fourrure grise irisée argent, deux grandes ailes aux couleurs de l’océan et des yeux verts plein de bonté. L’ayant délivré, soigné, et apprivoisé, il devint pour eux un tendre et fidèle compagnon de combat qui se plaisait à les protéger et leur apporter de quoi manger.
Nombreuses furent les luttes sur cet étroit chemin. Nombreuses furent les créatures de l’ombre terrassées, et d’innombrables alliés furent délivrés. L’ombre laissait derrière elle la dévastation, des enchainés et des blessés à foison. L’Epée apportait la vie et la restauration et ses trois combattants, guidés par Maître Colombe, la brandissaient devant chaque échec, devant chaque succès.
Mais face aux circonstances épineuses de nos parcours, nous baissons quelquefois la garde et oublions le danger, le tourment et le tumulte qui peut jaillir de nos propres cœurs. C’était un de ces douloureux jours, le jour où l’arrogance pris place dans le cœur des trois enfants. La discorde menaça alors leur harmonie. Délaissant leur entrainement et la précieuse quête qui les avait mené si loin et pour laquelle ils s’étaient tant battu, ils entreprirent de se défier au combat afin de déterminer un maître parmi eux. Devant ce chaos, la douce colombe alarmée s’envola et l’ombre surgit.
Dans un vent de tourments, une légion de géants de ténèbres progressait sur leur territoire tandis qu’une multitude de sombres rampants venimeux émergeaient du sol. La nature, elle aussi empoisonnée par cette folie, fit croitre des ronces et des épines. Griffisou tentant de protéger ses amis, fut violemment capturé par ces lianes qui enserraient leurs victimes jusqu’à la mort. Se sentant condamné, il poussa des cris désespérés afin que ses amis lui viennent en aide.
La bataille grondait.
La colombe tournoyait dans les airs putrides, au-dessus des élèves de l’Epée, leur ordonnant de revenir à la raison :
« Le Dieu des armées vous rends capables d’avoir part à l’héritage des saints dans la lumière, il vous délivre de la puissance des ténèbres et vous transporte dans le royaume du Fils de son amour. Revenez à lui !! »
Un souffle de fée retentit dans le vacarme « joignez vos mains, pliez le genou »… Etait-ce la mémoire de leur esprit …
L’Epée s’illumina et transperça l’âme des combattants dans un éclair de vérité et de justice. Ebranlés dans leur raisonnement, renonçant à leur égoïsme, leur orgueil et leur désobéissance, et dans une alliance de pardon, les trois guerriers prirent position et s’engagèrent ensemble dans la bataille. Soutenu par Maître Colombe, usant de l’Epée, et invoquant le Dieu des armées comme la fée de brume jadis, Emeraude, Rubis et Saphir pourfendirent l’ennemi.
Au plus fort de la mêlée, un escadron de papillons bleus, alliés délivrés des temps passés, prirent part au front du combat. De leurs ailes fragiles mais vaillantes, ils sectionnaient les ronces, les géants et les rampants, qui mouraient la tête écrasée. L’affrontement faisait rage.
Désormais luttant comme un seul corps, les champions de l’Epée virent alors trois flèches d’or transpercer le ciel dans la pluie diluvienne. Les flèches de l’unité étaient désormais à leur portée. Unissant leurs forces, et protégeant les faiblesses des uns des autres, ils lancèrent le dernier assaut. Emeraude se saisit des trois flèches, les lança d’un seul jet à Saphir tandis que Rubis le projetait dans les airs. Il décocha les trois flèches d’or au cœur de l’ombre qui s’évanouit enfin dans le néant dans un fracas assourdissant.
Les enfants avaient repoussé l’ombre de leur territoire.

VI.  L’étendard

Le soleil éclairait de nouveau le sentier, la nature inspirait à nouveau.
Les trois petits soldats, éreintés, découvrirent la dépouille de Griffisou qu’ils n’avaient pu secourir à temps. Ils pleurèrent amèrement la perte de leur fidèle ami qui avait perdu la vie en les protégeant. Plusieurs valeureux papillons périrent lors de cette lutte et rejoignirent la demeure du repos. Emeraude perdit un œil dans le combat. Rubis fut privée d’un bras. Saphir fut grièvement brulé.
Le maître des lieux leur apparut et leur confia ces mots : « Soyez consolés mes enfants. Nos batailles même victorieuses laissent des traces. Elles nous enseignent la dureté de ce monde et aussi l’espérance qui nous soutient. Vous êtes maintenant en possession des flèches de l’unité. Personne ne peut vous les enlever, vous êtes les seuls à avoir le pouvoir de les perdre. Prenez en grand soin. Car la guerre perdure mes enfants. L’ombre se propage encore mais elle peut être repoussée car elle est déjà vaincue. Le Dieu des armées que vous avez invoqué est le Roi inconnu et oublié de ce vaste royaume. Son fils, le Prince a rompu le maléfice sévissant sur ces terres, et vous donne le pouvoir de repousser l’ombre sur votre territoire. Le Prince est victorieux, la mort n’a pu le retenir. Il m’a envoyé vous former et vous donner ses présents pour accomplir votre service. »
Un cheval, noble et fort, aussi blanc et robuste qu’un matin d’hiver s’avança vers les trois soldats, piaffant et hennissant de joie.
« Son nom est Amour. Il vous portera vers votre avenir et vos prochains combats. Sans lui, tout ce que vous accomplirez n’aura pas de valeur. Et voici vos armures de Paix, qui vous protégerons des luttes vaines et du chaos intérieur provoqué par la haine et la peur. »
Trois cuirasses mordorées, rutilantes, brillantes de milles éclats leur fut confiées.
Les enfants acceptèrent les dons du Roi avec reconnaissance et respect. Les mots du maître consolaient leurs cœurs affligés.
« Mes braves guerriers, vous êtes blessés mais celui qui restaure prendra soin de vous et de vos blessures, car sous sa bannière, nous sommes forts même lorsque nous sommes faibles. Le Prince est vivant. Son nom est Jésus Christ. Il reviendra bientôt établir son règne. En attendant ce jour, nous devons repousser l’ombre et porter son étendard, annoncer sa victoire à toutes les créatures enchainées et blessées que nous rencontrerons. Notre ennemi est invisible et se plait à dérober, égorger et détruire.
Veillez donc les uns sur les autres, prenez garde à vos cœurs car d’eux peut surgir l’ombre que nous combattons. Que l’Epée ne s’éloigne pas de vos bouches et que son pouvoir soit gravé dans vos âmes, que les flèches de l’unité ornent vos carquois. Allez donc, je vous précéderai et vous accompagnerai dans toutes vos luttes.»
Le maître des lieux prenant la forme d’une colombe s’élança vers l’horizon.
Les enfants qui ne jouaient pas ensemble, désormais chevaliers au service du Roi des armées prirent la route quoique encore blessés, chevauchant le royaume, et parcourant les plaines, repoussant l’ombre et grandissant dans la lumière.

Sur leur blason était inscrit :

« Les armes avec lesquelles nous combattons ne sont pas charnelles ; mais elles sont puissantes, par la vertu du Dieu, pour renverser des forteresses. Nous renversons les raisonnements et toute hauteur qui s’élève contre la connaissance de Dieu, et nous amenons toute pensée captive à l’obéissance de Christ. Christ, l’étendard de la victoire. »

Fin

Ce conte a été publié dans notre recueil de nouvelles intitulé « Combat Spirituel ».

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