Nouvelles/contes, Prose

Ephéméride

Vendredi 10 janvier

« Quatre-vingt seize kilos 800. »

Le chiffre est tombé, lourd, tel une mauvaise copie de collégien sur la table de l’élève penaud. Je descends de la balance. Je voudrais être ailleurs, je sens une vague de honte monter de ma poitrine et envahir mes tempes, mon front, jusqu’à faire perler de petites gouttes de sueur à la lisière de mes cheveux.

« La dernière fois que nous nous sommes vus, il y a trois mois, vous pesiez quatre-vingt neuf kilos. Ne pensez-vous pas que cela soit un problème ? »

La honte se mêle de colère. Ce n’est pas pour cela que je suis allée consulter ce médecin. Je la vois depuis quelques mois parce que j’ai mal au dos. J’ai pris du poids parce qu’à cause de mon mal de dos, je ne peux plus rien faire. C’est tout.

« Avez-vous déjà calculé votre IMC ?

– Non, je ne pense pas… »

Enfin si, je l’ai déjà calculé, il y a longtemps, et c’était déjà trop. Depuis j’ai arrêté d’essayer de contrôler. Elle tapote sur son ordinateur, et un autre coup de massue me tombe sur la tête.

« Votre indice de masse corporelle est à 37,5. A partir de 30, on parle d’obésité. Je souhaiterais que vous rencontriez ma collègue médecin nutritionniste. Elle a une approche de l’obésité qui s’intéresse avant tout à la personne et son alimentation plutôt qu’aux chiffres. Cela peut être l’occasion pour vous de réfléchir à votre comportement alimentaire, en général les problématiques de poids sont très liées aux questions psychologiques.

– Je vous ai déjà dit que ma prise de poids est liée à la baisse de mon activité physique depuis que j’ai mal au dos. Cela ira mieux quand j’aurai résolu mon problème de dos. »

La consultation se termine. Je quitte le cabinet médical sans m’attarder. La colère m’a donné un regain d’énergie, à moi qui en manque tant d’habitude, et lorsque je rentre à la maison, j’ai moins de peine que d’ordinaire à passer le balai dans la cuisine et vider le lave-vaisselle. Tout en sortant les assiettes, je ressasse les échanges que j’ai eus ce matin avec ce médecin. La colère a du mal à céder.

Mon regard se pose sur le paquet de chips que j’ai acheté pour l’apéritif prévu demain avec nos voisins. Je l’ouvre. Je picore, finis de vider le lave-vaisselle, je reprends le paquet, picore encore un peu, puis peu à peu je sens un bien-être m’envahir, alors j’arrête de réfléchir, me mets en pilotage automatique, et avant d’avoir pu reconnecter mes neurones je termine le paquet. De toute façon il ne restait presque plus rien. Alors quasiment aussitôt la sensation d’apaisement fait place à un profond dégoût, dégoût de moi-même, de mon absence de maîtrise, de mes bourrelets, de mes vêtements trop petits, de mon  reflet dans la glace…

Il est 11h10. Je dois partir chercher Thomas et Lucien à l’école dans dix minutes. Je mets le couvert à la hâte, réchauffe le plat que j’avais préparé à l’avance et sors dans l’air brumeux de cette matinée de janvier. Le froid humide me crispe à nouveau le dos. Le médecin m’a conseillé de marcher. Honnêtement, j’essaie, mais cette douleur me rappelle sans cesse à l’ordre. Et la pâleur de ce matin d’hiver me décourage. J’avance doucement, perdue dans mes pensées, distraitement je salue les mamans à la sortie de l’école. Lucien est en pleine forme, il me parle de la récré, de ses copains, des dinosaures. En allant chercher Thomas, je croise Anne, la voisine, c’est l’institutrice des CM1. Elle me confirme sa présence pour l’apéritif de demain soir, avec Gilles son mari.

Nous nous attablons, les garçons et moi. Je n’ai pas faim, mais c’est l’heure, alors je mets de nouveau le pilote automatique, et en débarrassant je finis même les assiettes des petits. Nouveau coup de lance-flammes de culpabilité. J’essaie sans succès de l’étouffer et essuie la table pensivement.

Les enfants sont de nouveau à l’école. Il faudrait que je fasse un peu de repassage. Mais je n’ai plus l’énergie. Je repense encore à mes échanges de ce matin. Ce médecin semble faire un lien entre mon vécu et ma prise de poids. Je n’aime pas son intrusion dans ma vie privée. Mais peu à peu mes yeux se remplissent de larmes. Je sais que je ne m’aime pas. Je ne sais pas si quelqu’un m’a jamais aimée, je n’en ai pas le souvenir en tout cas. Mes parents m’ont toujours qualifiée de « boulotte », et je n’ai jamais trouvé cela très affectueux.

Aussi loin que je me souvienne, je n’ai reçu que très peu de marques d’acceptation. Au long de mon enfance, quelques rares personnes me renvoient cependant un souvenir lumineux. Il y a Mme Fauvy, ma maîtresse de CM2. Je me souviens d’un cours de natation où la monitrice ne cessait de me houspiller parce que je ne nageais pas assez vite, elle se moquait de moi et du rouge écarlate de mes joues alors que je peinais à atteindre l’extrémité du bassin. Alors les mots d’encouragement de Madame Fauvy me reviennent, comme un baume :

« Bravo Justine ! Tu as encore progressé depuis la semaine dernière ! Tu as réussi à faire quatre allers-retours ! »

Ce genre de propos valorisants n’existait pas à la maison. Particulièrement de la bouche de mon père. Pour lui il aurait été naturel que je sois parfaite, et le curseur était placé tellement haut que c’était comme un idéal impossible à atteindre. Ma chambre n’était jamais assez rangée, mes notes jamais assez bonnes, mon attitude à l’égard de mes petits frères jamais exemplaire.

Et j’étais trop grosse. Si seulement je pouvais lui dire ! Papa ! J’ai tellement besoin de me savoir aimée de toi ! J’ai tellement besoin d’affection de ta part ! Mais il est trop tard. Papa est mort il y a deux ans. Emporté en quelques mois par un cancer du pancréas. Il ne m’a jamais dit ce que j’ai attendu toute ma vie. Même à la fin. De mon côté, je n’étais pas sûre de vouloir m’approcher de lui pour lui donner l’occasion de me dire autre chose. J’ai fait le minimum syndical. Une visite hebdomadaire. C’était déjà beaucoup plus que ce que faisaient mes deux frères, absorbés par leurs vies professionnelles. Mais je n’ai pu que l’observer jaunir de semaine en semaine, comme si l’amertume qu’il avait dans le cœur s’était répandue partout jusque sous sa peau.

Samedi 11 janvier

Il est 18h45. Les voisins vont arriver d’une minute à l’autre. J’ai réussi à faire le ménage dans la maison, même s’il a fallu retourner au supermarché acheter des petites choses pour l’apéritif. Alexis, mon mari, ne m’a pas trop aidée, absorbé qu’il était par l’organisation  du prochain tournoi de basket du club dont il est vice-président. Mon dos est tendu, mais lorsque j’ouvre la porte après que le coup de sonnette ait retenti dans toute la maison, mon visage est serein.

Gilles tient dans sa main une bouteille, quant à Anne, elle m’offre un calendrier. Elle semble s’excuser un peu :

« C’est un calendrier éphéméride, sur lequel est proposé chaque jour un verset biblique avec un petit commentaire. La Bible contient plusieurs dizaines de livres, et un verset est un tout petit passage tiré d’un de ces livres.

– Merci, c’est un  peu comme des pensées philosophiques, ou certains calendriers proposant de la méditation ?

– Si tu veux. Enfin, tu verras. »

Nous nous installons confortablement au salon. Les garçons sont un peu agités et il faut les restreindre pour qu’ils ne dévorent pas tout l’apéritif en moins de 30 secondes. Gilles et Anne n’ont pas d’enfant, bien qu’ils semblent avoir tous les deux bien dépassé les 40 ans. Nous discutons de choses et d’autres, de l’école, du village, de l’implication de Gilles au conseil municipal et de celle d’Alexis au sein du club de basket.

Gilles semble de nature joviale. Il a les tempes grisonnantes, pas très grand, et il ose facilement quelques blagues pour détendre l’atmosphère.

Anne est jolie, mince, posée, souriante. Je pourrais être agacée par son côté trop parfait, trop lisse, mais elle sait aussi être vraie, c’est ce qui m’empêche de la détester intérieurement. Sans que j’aie posé la question, elle nous explique en posant son regard doux sur Thomas et Lucien :

« C’est parfois difficile d’être enseignant et de voir tous les jours les enfants des autres, alors qu’on a été privé soi-même de ce bonheur. Gilles et moi nous sommes mariés il y a 23 ans. J’étais jeune et je pensais que j’étais juste faite pour être maman. Alors vivre successivement trois fausses couches dans les 4 premières années de mariage a été une épreuve qui a labouré mon cœur. On m’a par la suite diagnostiqué un problème de coagulation. Je n’ai jamais réussi à me résigner, et j’ai très longtemps pensé que le miracle était possible… »

Elle prend une gorgée de muscat et personne n’ose reprendre la parole. Ces quelques secondes de silence finissent par s’évanouir alors que Lucien se rue vers nous :

« Regarde, maman, mon Playmobil, il marche ! »

Nous sourions tous, attendris par ce petit bonhomme qui se réjouit de l’originalité de son Playmobil à l’entrejambe cassé.

Dimanche 12 janvier

J’ai accroché le calendrier dans la cuisine. Cela donnera l’occasion à Thomas, qui est au CP, de s’exercer un peu à la lecture de la date, et plus si affinités. Je suis allée directement à la date du jour, en jetant les 11 autres feuillets dans le bac de recyclage.

Le verset dit :

Je contemple le ciel, que tes doigts ont façonné, les étoiles et la lune, que tes mains ont disposées, et je me dis : qu’est-ce que l’homme pour que tu en prennes soin, et qu’est-ce qu’un être humain pour qu’à lui tu t’intéresses ? Psaume 8:4-5

En effet, cela semble être un peu comme des pensées philosophiques, mais avec une connotation de foi. C’est intéressant.

Lundi 13 janvier

« Que la grâce et la paix vous soient accordées par Dieu notre Père et par le Seigneur Jésus-Christ. » 1 Corinthiens 1:3

Je ne sais pas trop ce que ce terme de grâce veut dire. En revanche, je sais que j’aspire à la paix. L’atmosphère est si souvent tumultueuse à la maison ! J’ai du mal à supporter les cris des garçons, et leurs bagarres incessantes… Et puis je sens bien que cet épuisement physique que je ressens est lié à une tension interne que je n’arrive pas à contrôler. J’essaie de me raisonner, mais régulièrement des pensées m’assaillent :

« Tu es nulle, tu ne vaux rien ! Tu es incapable de te maîtriser et c’est pour cela que tu es grosse ! Tu n’arrives même pas à gérer ton foyer alors que tu ne travailles pas à l’extérieur ! Tu manques de patience envers tes enfants, et d’ailleurs souvent, tu ne les écoutes même pas, perdue que tu es dans tes pensées ! »

C’est une telle pression, cette injonction de la société me sommant d’être une maman parfaite, patiente, dynamique, organisée… Je me sens tellement loin de cela… Et pourtant ce n’est pas faute d’essayer.

Mardi 14 janvier

Merci d’avoir fait de moi une créature aussi merveilleuse : tu fais des merveilles, et je le reconnais bien. Psaume 139:14

Sans que je puisse contrôler quoi que ce soit, la colère que je combats quotidiennement avec tant d’énergie refait surface. Quel orgueil que de se définir ainsi ! Je m’imagine le soir, quand Alexis rentre du travail et me demande comment je vais, lui répondre :

« Parfait ! Tout va bien ! Tu sais bien que je suis quelqu’un de formidable ! »

Tout n’est pas bon à prendre dans ces feuillets, il faudra que je le dise à Anne.

Justement je la croise à 16h30, à la sortie de l’école. Cette fois je n’ai pas eu le courage de faire les 700 mètres qui me séparent de l’école à pied, et j’ai pris la voiture. Une énième petite brique qui vient s’ajouter au mur de ma nullité. J’attends qu’elle ait pris congé de ses élèves, ce qu’elle fait d’ailleurs de façon singulière : elle leur serre à chacun la main en les regardant dans les yeux et en leur disant un mot personnel. Il y a un profond respect pour les élèves dans ce petit rituel du soir. Elle a quelque chose qui me rappelle Madame Fauvy. Je me dirige vers elle.

« Salut, Anne ! J’ai accroché ton calendrier dans la cuisine, et tous les matins Thomas lit la date du jour. C’est sympa, mais quand-même il y en a qui ont les chevilles qui enflent un peu, là-dedans, tu ne trouves pas ? Tu as lu le verset du jour ?

– Oui je l’ai lu, et même si cela peut te paraître étrange, c’est un verset que j’aime beaucoup, parce qu’il reflète la façon dont Dieu nous voit, et non pas l’image que nous avons de nous-mêmes.

– Tu crois vraiment que Dieu nous voit comme cela ? Tu ne penses pas qu’il est un brin plus critique à notre égard, quand on voit de quoi l’homme est capable ?

– Tu as raison de penser que le mal est attaché au cœur de l’homme, car c’est aussi ce que la Bible dit. Mais si tu veux tu pourrais venir prendre le café demain à la maison avec les enfants, et nous en rediscuterons.

– D’acc. A demain ! »

Mercredi 15 janvier

Oui Dieu a tant aimé le monde qu’il a donné son fils, son unique, pour que tous ceux qui placent leur confiance en lui échappent à la perdition et qu’ils aient la vie éternelle. Jean 3:16

Anne ouvre la porte et m’invite à entrer. J’ai tenté ce matin d’arborer mon visage serein, même si la nuit a été très mauvaise en raison d’une recrudescence de mes douleurs. La maison est accueillante et il y règne une atmosphère paisible. Est-ce parce qu’il n’y a pas d’enfants qui y courent dans tous les sens ? Est-ce la sobriété de la décoration ? Nous nous installons tout simplement dans la cuisine. Thomas et Lucien sont tranquillement installés sur un coin de table et font des coloriages. Anne nous verse à chacune un café bien chaud.

« J’ai repensé à ce que tu m’as dit hier, commence-t-elle. Tu parlais de la noirceur du cœur de l’homme. En fait elle est décrite tout au long de la Bible. La première partie de la Bible parle de l’histoire d’amour entre Dieu et son peuple, le peuple d’Israël, qui n’a cessé de se détourner de son créateur, malgré la façon miraculeuse dont Dieu l’a extirpé de situations très délicates à maintes reprises. Le mal qui est attaché à nous malgré nous est appelé péché dans la Bible. Nous lisons dans le nouveau testament, la deuxième partie de la Bible que « Tous ont péché, en effet, et sont privés de la glorieuse présence de Dieu » (Romains 3:23). Pourtant l’amour de Dieu pour nous est si fort, si grand, qu’il a lui-même pourvu une réponse à cette tragique séparation, que pourtant nous avions choisie nous-mêmes en voulant vivre selon notre propre volonté.

Cette réponse a quelque chose à voir avec Jésus ? Il me semble que le verset de ce matin parlait de quelque chose de ce genre.

Exactement ! Jésus, c’est Dieu qui s’est fait homme, a vécu une vie sainte sur cette Terre où tous les hommes avant et après lui avaient échoué, et a accepté de mourir afin de payer le prix que nous aurions dû payer à cause de notre péché.

Ok, la thèse de la nullité de l’homme me va, celle du sacrifice aussi, mais cela ne colle pas avec le verset qui était sur le calendrier hier. Je ne crois absolument pas que l’homme soit une créature merveilleuse. Je crois surtout que l’homme est bien pourri.

En effet, peut-être est-ce le moment pour toi d’aller un peu plus au fond des choses. Voudrais-tu que je te prête une Bible ? »

Je frémis intérieurement. Je suis plutôt quelqu’un d’ouvert, mais je trouve que les choses vont un peu vite et j’ai peur qu’Anne ne m’embarque contre mon gré sur une pente un peu glissante. Pour ne pas la froisser, je décide cependant d’accepter. Après tout, ce n’est pas parce qu’on me prête une Bible que cela m’oblige nécessairement à la lire. Quand elle revient du salon, je suis surprise de la taille du livre qu’elle me tend, il est à peine plus gros qu’un livre de poche. Par contre les pages sont toutes fines et c’est écrit assez petit.

« Très bien, Anne, merci, mais ça doit prendre quand-même un peu de temps à lire, non ?

– Oui, et ce qui se trouve au début n’est pas nécessairement le plus accessible non plus. Si tu veux découvrir le cœur du message biblique, tu peux lire les évangiles, ce sont les 4 premiers livres du Nouveau Testament, qui parlent de la vie de Jésus sur terre. L’évangile de Luc est très narratif et très bien pour une découverte, mais celui que je préfère, c’est l’évangile de Jean…

– Ah oui, pourquoi ?

– Parce que dans tout ce qui est raconté au sujet de Jésus, on sent transparaître son immense amour pour chacun de ceux qu’il a côtoyés de près ou de loin lors de son passage sur terre. Et à travers ces récits, son amour pour nous aussi… »

Cette idée me met un peu mal à l’aise. En prenant la Bible, je me dis en moi-même que je commencerai plutôt par l’évangile de Luc…Enfin si toutefois je commence…

A la fin de ce moment, Anne me propose de revenir plus régulièrement. J’hésite. J’entends déjà Alexis me demander dans quoi je me suis embarquée… Mais ce moment m’a fait du bien. Alors j’accepte. Je rentre à la maison. C’est marrant, j’étais tellement absorbée que j’en ai oublié mon mal de dos.

Mercredi 5 février

Et, comme un père est rempli de tendresse pour ses enfants, l’Eternel est plein de tendresse pour ceux qui le révèrent. Psaume 103:13

Je range un peu la maison et demande aux garçons de mettre leur manteau pour aller rendre visite à Anne. Ce matin je me sens un peu mal, parce que j’ai englouti ce qui restait du paquet de céréales des enfants en rangeant la cuisine, juste parce que j’étais un peu énervée. Mes compulsions alimentaires ont généralement lieu quand je suis seule et reproduisent toujours ce terrible schéma apaisement/culpabilité.

Cela fait maintenant plusieurs semaines qu’Anne et moi nous rencontrons toutes les semaines. Je n’ai pas lu les évangiles, parce que je ne voulais pas perdre le contrôle des événements. Et en fait ça m’a rassurée de voir qu’Anne ne faisait pas une fixation là-dessus. D’une simple relation de voisinage, nos échanges ces quelques dernières semaines ont fait de nous des amies. Je crois qu’on peut dire cela. Je suis même très surprise de m’être à ce point ouverte. Je pense que je ne parle jamais de mon poids à personne. Enfin, avec le recul, je me dis qu’Anne avait bien dû s’apercevoir que je ne me sentais pas très bien dans ma peau.

Bref. Ce matin, autour de cette tasse de café chaude, je me confie. Je lui parle de mon enfance, du sentiment de dévalorisation, voire d’humiliation de se voir dans le regard de l’autre, de ma prise de poids depuis quelques années, et des sommets que j’ai atteints depuis deux ans… Je ne sais même pas comment je finis par parler de mon père.

Comme de nouveau ce verset du jour m’a bousculée ce matin ! Je ne connais pas la tendresse dont il est question, alors imaginer que Dieu puisse faire preuve de tendresse envers moi, c’est au-delà de mes capacités…

Heureusement que les garçons jouent aux Playmobils un peu plus loin dans le salon parce que je finis en larmes.

Anne ne dit pas grand-chose. Elle me regarde avec la même profondeur que lorsqu’elle salue ses élèves à la fin de la classe. Puis elle pose ses mains sur mes épaules. Au début je me sens très mal parce que cela me fait ressentir encore davantage mon volume à côté d’elle.

Et puis je lâche prise, et je pleure, pleure et pleure encore, jusqu’à ce que ce soit terminé. C’est la première fois depuis des mois ou même des années qu’en perdant le contrôle je ne ressens pas une culpabilité intense.

« Veux-tu que je prie pour toi ? me demande doucement Anne. »

J’acquiesce. Je ne saisis pas tout ce qu’elle dit. Mais alors que sa voix s’élève doucement, peu à peu je me sens apaisée, comme consolée.

Jeudi 20 février

Jésus faisait le tour de toute la Galilée, il enseignait dans les synagogues, proclamait la bonne nouvelle du règne des cieux et guérissait ceux qu’il rencontrait de toutes leurs maladies et de toutes leurs infirmités. Matthieu. 4:23

Depuis quelques jours je lis l’évangile de Luc. Jésus est en fait très différent de l’image que je m’en faisais. Il utilise beaucoup de métaphores pour se faire comprendre de ses interlocuteurs. Il fait beaucoup de bien autour de lui. Il déteste l’hypocrisie. S’il existe vraiment, peut-être qu’il pourrait m’apporter quelque chose dans la vie.

Vendredi 21 février

Vous connaîtrez la vérité, et la vérité fera de vous des hommes libres. Jean. 8:32

 Il est 3 heures du matin. Je me réveille, mon dos me fait mal. Je commence à en avoir assez. Toujours les mêmes problèmes, et jamais de solution. Je quitte la chambre sur la pointe des pieds et descends au salon. J’ouvre la Bible. J’en suis au chapitre 15 de l’évangile de Luc. L’histoire est connue. Je l’ai entendue étant enfant, elle est souvent appelée la parabole du fils prodigue. Cette histoire me bouleverse. Est-il possible qu’un père accoure à la rencontre de son fils, après toutes les bêtises que celui-ci a faites ?

Une fois de plus je me sens submergée par l’émotion. C’est comme s’il y avait une lutte en moi. Je suis partagée entre l’envie de croire en ce Dieu bon, qui accorde son pardon, et l’incrédulité qui me pousse à rejeter ces textes, à les qualifier de fables. Je sais que quelque part au-dessus de ma tête rôde le souvenir de mon père. Je sais qu’il n’est pas étranger à cette lutte qui se joue en moi. Je ne sais pas si je dois faire confiance à ce que m’a dit Anne. Je voudrais croire que Dieu est un Dieu d’amour. Mais même s’il l’est vraiment, je sais bien que je ne suis pas digne de cet amour. Je finis par m’endormir, épuisée, sur le canapé. La lumière de la lampe m’éclaire de sa douce lueur.

Samedi 22 février

Car nous n’avons pas à lutter contre des êtres de chair et de sang, mais contre les Puissances, contre les Autorités, contre les Pouvoirs de ce monde des ténèbres, et contre les esprits du mal dans le monde céleste. Ephésiens. 6:12

« Allô, Anne, comment tu vas ?

– Je vais bien, Justine, et toi ?

– Ca va bien, enfin je ne sais pas trop… Je me demandais si tu étais disponible pour que je passe te voir ce matin ?

Pas de problème. Gilles est parti au marché mais j’avais un peu la flemme avec cette météo pas terrible, alors je suis restée à la maison. Il faut juste que je prenne une douche et je suis à toi dans 10 minutes. »

Lorsque j’arrive devant la porte, Anne m’attend déjà sur le perron. Cela me rappelle ma lecture de la nuit. Une agréable odeur de pâtisserie flotte dans la maison.

« J’ai fait des scones pour le petit déjeuner, tu connais ? Ce sont des petits gâteaux anglais. Je t’en offre un ? »

Bien qu’ayant déjà pris un petit déjeuner, il m’est difficile de résister à une telle tentation. Tout en tartinant mon petit pain de confiture, je commence à raconter à mon amie mon expérience de la nuit passée.

« Tu sais, je ne sais plus trop où j’en suis. Je ne sais pas où est la vérité. Beaucoup trop de choses me paraissent injustes dans la Bible. Et dans ma vie aussi… J’aurais envie d’accepter la vie de Jésus en moi, mais en même temps j’ai tellement de problèmes, je me bats sans cesse avec ces voix qui me disent que je suis nulle et avec cette immense culpabilité… Je me sens épuisée, comme si je m’étais littéralement battue.

Justine, tu m’émerveilleras toujours. Encore une fois tu as raison de parler de ta nuit en terme de combat. Parce que c’est bien cela dont il s’agit. As-tu lu le verset du jour ? »

Une fois n’est pas coutume, j’ai complètement oublié de lire le feuillet d’aujourd’hui. Anne le saisit et relit les paroles d’Ephésiens 6:12.

« Je ne comprends pas très bien ce dont il s’agit. De la chair, du sang, des principautés… tout cela est bien mystérieux.

– Ce que cela veut dire, Justine, c’est qu’il y a un combat qui fait rage, à l’heure actuelle. De l’issue de ce combat dépend la façon dont tu vivras le reste de tes jours sur terre, mais aussi ce qu’il adviendra de toi après ta mort. C’est un combat énorme, et des puissances célestes se déchaînent pour que tu le perdes. Si tu veux tout savoir, Justine, je me suis aussi réveillée vers 3 heures ce matin. Lorsque cela m’arrive j’ai l’habitude de demander à Dieu si par hasard il m’aurait réveillée pour prier pour quelqu’un. Et cette nuit j’ai pensé à toi. J’ai bien senti qu’il y avait une lutte. »

Cette révélation m’ébranle. Il y a quelque chose qui me paraît surnaturel dans le fait qu’Anne ait prié pour moi juste au moment où je luttais pour trouver la vérité. Avoir la foi impliquerait-il de vivre des choses aussi incroyables que cela ?

« Tu sais, Justine, Dieu est vraiment tout-puissant et souverain. Il agit comme il le veut. Mais cela fortifie ta foi comme la mienne de voir que son Esprit peut nous conduire dans la prière en faveur d’une personne lorsqu’elle en a besoin. On appelle parfois cela le combat spirituel. A vrai dire il n’a pas commencé la nuit dernière, car depuis que nous nous rencontrons, je prie régulièrement pour toi, afin que Dieu t’éclaire et te montre son projet pour ta vie. Et je pense que le combat qui se livre en toi ne concerne pas uniquement ta conversion à la vie chrétienne, mais d’une façon beaucoup plus globale, la façon dont tu te vois et certaines de tes relations un peu compliquées. »

Anne a fait mouche. En même temps, elle finit par bien me connaître. Mais je crois qu’elle a raison. Elle reprend :

« Tu as aussi besoin de connaître la vérité sur ton identité et quelles armes tu peux utiliser pour combattre ces pensées d’accusation qui t’assaillent et qui sont des mensonges.

– D’accord, Anne, mais maintenant, je fais quoi ?

– Il faut que tu apprennes petit à petit quelle est ton identité en Christ.

– Mon identité en Christ ?

– Oui. Ainsi celui qui est uni au Christ est une nouvelle créature : ce qui est ancien a disparu, voici : ce qui est nouveau est déjà là.[1]En plaçant ta foi en Dieu, tu deviens un être nouveau. Tu te rappelles la créature merveilleuse du psaume 139 qui t’avait fait bondir il y a quelques semaines ? C’est toi ! Tu as été bouleversée par Luc 15, il faut maintenant que tu acceptes d’être bouleversée par Jean 15. Veux-tu que nous priions ? »

J’accepte une nouvelle fois. Mais aujourd’hui, je m’adresse moi-même à mon créateur, et je rends les armes ; je l’accepte comme Seigneur de ma vie. Je ne sais pas où cela me conduira. Il faudra certainement faire face à des défis. Mais c’est sur ce chemin que je veux désormais marcher. J’ouvre les yeux. La paix est revenue. Et avec elle une grande joie. Et l’amour… C’est vrai, il faut que je lise l’évangile de Jean maintenant.

Vendredi 20 mars

 Enracinez-vous en lui, construisez toute votre vie sur lui et attachez-vous de plus en plus fermement à la foi conforme à ce qu’on vous a enseigné. Agissez ainsi en adressant à Dieu de nombreuses prières de reconnaissance. Colossiens 2:7.

Au cours des semaines écoulées j’ai lu tout l’évangile de Jean. J’ai beaucoup pleuré. J’ai continué à lire, je pourrais même dire dévorer la parole de Dieu. Maintenant je lis les épîtres. Je commence à comprendre certaines choses sur Dieu, sur la vie chrétienne, je sais aussi que je dois pardonner à mon père pour le tort qu’il m’a fait. Je sais que j’ai besoin d’aide. Depuis une quinzaine de jours j’assiste à une rencontre chez des amis de Gilles et Anne, où l’on échange autour de la Bible. J’ai demandé à Alexis de m’accompagner la prochaine fois. Il faudrait qu’on trouve une baby-sitter.

Aujourd’hui, c’est le printemps. Depuis quelques jours, j’ai recommencé à marcher. J’avais totalement laissé tomber, alors que c’était la seule chose que le médecin m’avait absolument recommandé de faire pour pouvoir aller mieux. J’ai commencé à garder les feuillets de mon calendrier plutôt que de les jeter, et quand un verset me parle, je l’emporte avec moi, et tout en marchant, j’essaie de le mémoriser. Anne me dit que je fais des bonds de géant.

Je trouve que j’ai encore beaucoup de chemin devant moi, mais petit à petit des choses changent. Mes douleurs sont moins invalidantes, alors que pourtant je n’ai rien changé à mon traitement, et je ne pense pas que ce soit déjà le résultat de mes marches. Mes craquages alimentaires deviennent moins fréquents. Et quand cela arrive, je sais que je peux en parler à Dieu, lui demander son pardon, et ne pas vivre dans la culpabilité. J’ai quand-même pris rendez-vous avec le médecin nutritionniste. C’est plus facile d’accepter de l’aide quand on sait dans quelle direction on veut aller. Je crois que même Alexis voit qu’il se passe quelque chose. Lui n’a jamais été désobligeant concernant mon poids mais je pense qu’il était encore plus résigné que moi. Je crois que ça lui fait du bien de voir que je sors de ma déprime. Que je mincis. Que je suis plus patiente avec les enfants, plus joyeuse à la maison… j’espère pouvoir lui donner envie de rencontrer Jésus, lui aussi.

Le verset du jour recommandait d’adresser à Dieu des prières de reconnaissance. Aujourd’hui je remercie Dieu d’avoir mis Anne sur mon chemin. Sans ce petit calendrier qu’elle a osé m’apporter, probablement rien de tout cela ne serait arrivé. Je sais aussi qu’elle continue le combat à mes côtés pour que je devienne adulte dans la foi. Et j’espère tenir ce rôle à mon tour vis-à-vis de ceux que Dieu mettra sur mon chemin.

***

 Epaphras, […], en serviteur de Jésus-Christ, combat sans cesse pour vous dans ses prières, pour que vous teniez bon, comme des adultes dans la foi, prêts à accomplir pleinement la volonté de Dieu. Colossiens 4:12.

Fin


[1] 2 Corinthiens 5:17.

Fin

Par Feuille de chêne, une nouvelle écrite dans le cadre de notre grand concours de nouvelles 2020.


1 réflexion au sujet de “Ephéméride”

  1. J’ai pris énormément de plaisir à lire cette nouvelle, qui aborde avec simplicité et authenticité tant de problèmes auxquels on est peut être confronté au quotidien (problèmes de poids, culpabilité de ne pas être à la hauteur des attentes etc.). Et quel magnifique rappel que Dieu veut nous sortir de là et entamer ce beau processus de guérison !

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