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Petites-Pailles

Ce matin-là, le vent soufflait fort. Il emportait au loin les feuilles mortes et les brindilles, il s’engouffrait en sifflant entre les lattes disjointes des granges et des masures. Dans l’une d’elles se trouvait Petites-Pailles. Petites-Pailles aimait le vent. Il la faisait vibrer. Elle était heureuse de vivre dans une maisonnette ouverte à tous les courants d’air. Qu’aurait-elle fait dans un appartement bien isolé ? Elle y serait morte d’ennui, c’est sûr ! D’ailleurs, c’est pour cela qu’elle était partie. Elle avait fui la vie des hommes pour trouver la liberté. Petites-Pailles soupira d’aise. Elle avait bien fait, vraiment. Ici, elle se sentait vivante. Elle se releva, étira toutes ses pailles, de la plus grande à la plus petite et ouvrit la porte. Elle fit quelques pas à l’extérieur et aussitôt une étrange musique se fit entendre. Petites-Pailles soupira à nouveau, radieuse. Elle se tourna sur elle-même jusqu’à ce que les sons qui s’échappaient d’elle fussent les plus beaux possible.

–  Qu’est-ce que tu fais là ?

Petites-Pailles sursauta. Qui donc osait la déranger ? Elle ouvrit les yeux. Devant elle, se tenait un vélo.

– Qu’est-ce que tu fais là, par terre ? redemanda le curieux.

–  Je m’expose au vent, pour chanter. Et toi ?

–  J’accompagne Lucette.

Une alarme tinta dans l’esprit de Petites-Pailles.

– Qui est Lucette ? demanda-t-elle méfiante.

– Regarde, elle cueille des mûres près de la cabane abandonnée.

Petites-Pailles lorgna dans la direction indiquée et se plaqua aussitôt au sol. Lucette. Il ne fallait pas qu’elle la retrouve ! A haute voix, elle s’exclama :

–  Ce n’est pas une cabane abandonnée ! prétendit-elle scandalisée. C’est la mienne ! C’est là que je vis !

– Oh ma pauvre ! C’est terrible !

– Non, c’est merveilleux, coupa sèchement Petites-Pailles.

Elle se tortilla pour trouver une meilleure position. Le vent avait légèrement changé d’orientation. A nouveau, un étrange sifflement se fit entendre. Petites-Pailles sourit, satisfaite, puis elle consentit à discuter un peu avec le vélo, si bien qu’elle en oublia Lucette.

Celle-ci revint un peu plus tard, fixa sur le porte-bagage un panier rempli de mûres. Elle allait enfourcher sa bicyclette quand son regard tomba sur Petites-Pailles.

– Oh ! s’exclama-t-elle ravie, une flûte de Pan ! Elle va s’abîmer si je la laisse ici !

Lucette se baissa pour ramasser l’instrument et Petites-Pailles se trouva soudain enlevée dans les airs.

– Non ! hurla-t-elle. Non ! Laisse-moi ! Je ne veux pas être ton esclave !

Lucette n’avait cure des protestations de la flûte. Elle la tenait amoureusement dans les mains et auscultait tous ses tuyaux. Elle l’avait immédiatement reconnue. C’était la flûte qu’elle avait perdue voici quelques temps. Elle n’avait même pas eu le temps de l’essayer. Comment donc avait-elle pu atterrir ici ? Peu importait. Elle la porta à ses lèvres.

– Non ! s’égosilla Petites-Pailles. Repose-moi tout de suite ! Je veux encore entendre le vent chanter dans mes tuyaux, je ne veux pas être muselée, apprendre les notes et suivre des partitions ! Je veux être libre !

Un son grave, doux et long emplit la campagne. Petites-Pailles sursauta. Venait-il vraiment d’elle-même ? Aussitôt, un second son le suivit, à peine plus aigu.

– Olala ! s’exclama Lucette, on voit bien que tu n’as longtemps plus servi. Il faudra que je m’occupe de toi.

Petites-Pailles se retrouva dans une sacoche du vélo. Elle tressautait sur le chemin de pierres et réfléchissait. Les deux sons que Lucette avait tirés d’elle ne la quittaient plus. Ils étaient plus beaux, plus envoûtants que tous ceux qu’elle n’avait jamais connus.

Plus tard, Petites-Pailles se trouva à nouveau prisonnière des mains de Lucette. Un lutrin était posé devant elle. Et une partition. Pleine de notes compliquées. Petites-Pailles les regarda affolée. Je ne veux pas ! couina-t-elle. Je ne veux pas être obligée de faire tout ce que veut cette femme ! Je ne veux pas appartenir à quelqu’un ! Je veux être libre ! Je veux jouer dans le vent ! Petites-Pailles se mit à sangloter.

Lucette caressa son bois doux et porta l’instrument à ses lèvres. Elle commença par une mélodie toute simple, qu’elle joua par cœur. Petites-Pailles cessa de pleurer. C’était beau. Lucette enchaîna avec un deuxième morceau, plus compliqué. Petites-Pailles sourit timidement. Finalement, ce n’était pas aussi terrible qu’elle se l’était imaginé. Lucette tourna la page. Une nouvelle partition apparut. Petites-Pailles couina quelques fois, parce qu’elle n’était pas habituée à ce genre d’exercice, mais prit vraiment plaisir à la musique.

Une heure plus tard, Lucette s’assit sur le canapé et posa la flûte verticalement sur un papier absorbant. Elle se regardèrent longtemps. En fait, j’ai été bête de m’enfuir, songea Petites-Pailles. Je me sens bien plus libre et vivante en suivant les notes de la partition ou en laissant Lucette souffler dans mes tuyaux… Le vent n’était qu’un pauvre ersatz, incapable de me faire véritablement chanter. J’ai été bête et égoïste et entêtée et orgueilleuse en pensant que je savais mieux que Lucette ce pour quoi j’existais. J’existe pour Lucette. Petites-Pailles déglutit. Si je laisse Lucette m’employer comme elle veut, cela donne une musique si magnifique… Une musique qui la rend heureuse… Une musique qui me rend heureuse… En fait, si je lui obéis, c’est pour notre bonheur à toutes les deux… Petites-Pailles soupira une fois de plus, puis prit courageusement la parole.

– Pardon Lucette, murmura-t-elle.

Lucette la regarda attentivement.

– Pardon. Je regrette beaucoup d’être partie.

Lucette lui sourit chaleureusement :

–  Demain, on recommence, d’accord ?

Petites-Pailles approuva.

– Et plus nous jouerons ensemble, plus ce sera beau, tu verras.

– J’ai hâte, murmura Petites-Pailles.

– Moi aussi, avoua Lucette.

2 réflexions au sujet de “Petites-Pailles”

  1. « – Et plus nous jouerons ensemble, plus ce sera beau, tu verras. » Quelle belle phrase, qui vient conclure un texte très réussi ! C’est clair que nous aimons souvent nous contenter de petites notes bien pâles, au nom de la « liberté » ! Combien de fois aussi nous résistons à la grâce, mais Dieu pose son regard sur nous et sa main puissante nous attire à Lui. Nous réalisons alors que notre ancienne nature était bien pâle, et même terrifiante. Je pense que cette histoire pourra certainement parler à tous, du plus petit au plus grand, un grand merci !

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    1. Merci David, tu as parfaitement compris ce que je voulais exprimer. J’espère que moi aussi je me laisserai de plus en plus employer par le Seigneur… J’avais l’ébauche de cette histoire en tête depuis très longtemps, mais je n’avais jamais essayé de l’écrire. Merci de m’en avoir donné l’occasion.

      Aimé par 1 personne

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