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L’horloge dans la vallée 

Par Alexis Dutrieux, en réponse au défi d’écriture sur l’habitude

La phénoménale horloge de Saint-Waast, petit village reposant au creux d’une vallée, n’avait pas cessé de fonctionner un seul instant depuis son installation par des moines horlogers et de puissants marchands. Elle n’avait jamais perdu une seule seconde. Pas un tic sauté, pas un tac entravé. Les moines avaient mis au point un mécanisme stupéfiant qui lui permettait de n’avoir jamais besoin d’être remonté. Les rouages, d’une précision sans égal, étaient constitués d’un métal indestructible et inusable. Elle était lubrifiée par son propre mouvement. Sa cloche d’airain, monumentale, cachée en son antre derrière le cadran majestueux, sonnait l’heure plus précisément qu’aucune autre pièce d’horlogerie. Ses aiguilles, façonnées dans l’or le plus pur, rythmaient la vie des habitants de la vallée depuis plus de 5 siècles. 

Mais personne n’y prêtait plus vraiment attention depuis longtemps. Ses tics et ses tacs, et le bourdonnement profond de sa cloche étaient devenus le battement presque imperceptible du cœur védastien. Tous vivaient au rythme immuable de l’horloge. Chaque tâche de la journée était effectuée avec la précision d’un horloger. Mais plus personne ne s’intéressait à celle qui fut jadis la reine de la vallée. 

Puis un matin, plus de tic, ni de tac, ni même l’onde d’une cloche, dans un Saint-Waast baigné de brume. Un à un, les villageois sortirent de leurs chaumières, sonnés par le silence assourdissant. Tous restèrent là, immobiles, perdus, comme vidés d’eux-mêmes. Ils ne pouvaient plus rien faire à part scruter le silence pour un tic, un tac ou pour le son d’une cloche. Mais rien. 

La brume se leva, mais tous restèrent cois, les regards hagards, figés, fixés sur l’horloge qui s’élevait, comme morte, dans le ciel de Saint-Waast. Et il en fut ainsi pendant des secondes, des minutes, des heures, des jours, des semaines, des mois et qui sait… des années ou des siècles peut-être… Comment pourrait-on le savoir sans l’horloge pour nous l’indiquer ?

Certains racontent qu’un démon aurait placé un grain de sable dans le mécanisme. D’autres prétendent qu’il s’agirait d’un ange. 

Mais pour un moment, fut-il d’une seconde ou de 1000 ans, les védastiens fixèrent leurs yeux sur celle qui rythmait autrefois leurs vies. Ils se détournèrent, le temps d’un silence, des tâches qu’ils s’étaient imposés depuis des siècles au son de l’échappement de son mécanisme. Les rues et les champs de Saint-Waast se remplirent de vie sauvage. Le tic et le tac furent remplacés par le chant des oiseaux et le bruissement des insectes dans les hautes herbes. Le braiment des ânes et le hennissement des chevaux remplaça le tintement horaire, et le chant du coq, l’angélus aux aurores. 

Les rires et les chants des enfants remplirent le village. Le lierre recouvrit rapidement la tour, puis un chêne poussa en son sein. Ses branches percèrent ses parois et le cadran pour couvrir tout le village et le protéger de la pluie et du soleil. Les enfants y bâtirent des cabanes, les oiseaux, leurs nids. Dans son épais feuillage, on n’entendait que le bruissement discret de ses feuilles dans la brise de la vallée.

Un villageois, puis dix, puis cent, puis mille, reprirent conscience. Un souffle frais, régénérant, avait rempli leurs poumons. Leur sang se mit à parcourir leurs veines en rythme avec la sève de l’arbre puissant. Ils entonnèrent des chansons qu’aucun homme n’avait jamais entendues, écrivirent de leurs voix des notes nouvelles sur les portées invisibles du vent. Le silence était rompu.

Ils vécurent à jamais au rythme de leurs cœurs renouvelés et des riches mélodies qui s’envolaient vers la cime du grand chêne, sous la protection de ses branches lourdes de feuilles qui ne flétrirent jamais. 

Alexis Dutrieux

3 commentaires sur “L’horloge dans la vallée 

  1. Merci pour ce texte ! J’apprécie le style et la richesse du vocabulaire, c’est très important pour ce format de texte court. Le thème est omniprésent : quoi de mieux qu’une horloge entêtante pour symboliser l’habitude ? C’est une excellente idée de départ, bravo !

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