7H22
Jean-Paul Rouzet terminait son petit-déjeuner. Il était déjà parfaitement tiré à quatre épingles dans son costume taillé sur mesure. Son élégante cravate écossaise était nouée avec soin. Il s’était réveillé, comme chaque matin, à 7H00. Il s’était douché rapidement, s’était habillé et s’était préparé un café noir accompagné d’une tartine de confiture à la fraise.
Il débarrassa la table, prit une bombe de laque sur l’étagère et la pulvérisa sur ses cheveux bruns qui commençaient à se clairsemer. Il sculpta à la main ce qu’il pouvait avec la précision d’un artiste. Le contour du miroir s’illumina d’un bleu électrique et lui dit :
– Bonjour Jean-Paul. J’espère que vous allez bien ce matin. Vous êtes splendide. Votre coiffure est une réussite, malgré le manque de matière première.
La voix de synthèse avait le ton de l’humour. Jean-Paul Rouzet resta un instant interdit et se demanda s’il avait bien fait d’acheter hier soir ce miroir connecté sur Amazon. Il le renverra sans doute au prochain drone.
– Personne n’a le droit de blaguer sur ma calvitie, bougonna-t-il.
Le miroir répondit, d’une voix beaucoup plus robotique :
– Je m’excuse si ma remarque précédente vous a dérangé ou offensé de quelque manière que ce soit. Ce n’était pas mon intention. Je comprends que la calvitie peut être un sujet sensible pour certaines personnes, et il est important de respecter les sentiments et les limites des autres en matière de blagues ou de commentaires sur des sujets sensibles.
Jean-Paul Rouzet souffla. Son enceinte connectée s’illumina à son tour pour lui rappeler sa lecture quotidienne.
– Bonjour Alexa, lis-moi le verset du jour, dit-il d’une voix encore légèrement pâteuse.
– Bien sûr. Le verset du jour est “Revenez pour écouter mes reproches ! Je veux déverser mon Esprit sur vous, je veux vous faire connaître mes paroles.” Proverbe 1 verset 23. Voulez-vous que je vous lise également la médiation quotidienne et la prière guidée ?
– Oui, merci. Tu me diras également les actualités et mon agenda du jour.
Quelques minutes après, il glissa son smartphone dans la poche dédiée à cet effet, salua son épouse et ses enfants, puis s’engouffra dans sa voiture froide.
8H30
Il n’était jamais en retard. Ses collègues connaissaient sa précision de métronome. Il prenait toujours le même chemin pour rejoindre son ordinateur, le poste n°12 de l’open space. Jean-Paul Rouzet était invariablement courbé sur son smartphone, avec des écouteurs Bluetooth dans les oreilles. Il s’asseyait sur sa chaise de bureau ergonomique sans faire le moindre bruit. Lorsque ses deux écrans étaient allumés, il lâchait son smartphone des yeux pour fixer des tableaux et des courbes. Son métier passionnant consistait à veiller à la performance et à la sécurité du réseau de l’entreprise.
Cette routine quotidienne laissait peu de place à l’imprévu et cela tombait bien, car tout était prévu dans la vie de Jean-Paul Rouzet. Jusqu’à ce jour de novembre 2028, jour funeste pour certains, jour salutaire pour d’autres, où un événement tragique bouscula le cours de l’habitude : Jean-Paul Rouzet s’assit sur un chat.
En effet, Simba, le beau chat balinais de Marina Laframboise, avait abandonné le rebord de la fenêtre pour squatter l’éco-cuir reluisant de la chaise du poste n°12. Mal lui en prit !
Le chat, en s’écrasant, fit un petit feu d’artifice de bulles de savon légères.
08H31
Marina Laframboise occupait le poste n° 3 et connaissait par cœur le dos de Jean-Paul Rouzet, jusqu’à la légère courbure de sa scoliose. Elle portait de grandes lunettes trop larges pour son visage et un tailleur trop petit pour son corps. Elle ne souriait jamais, sauf les jours de paye. Ses livres préférés étaient ceux de la bibliothèque rose, surtout la série des Barbie (elle pleurait à tous les coups).
La pauvre n’eut pas le temps de prévenir le drame. Bouche bée, elle vit pourtant le postérieur plutôt musclé de son collègue se poser au ralenti sur le pauvre animal. Elle était tellement abasourdie qu’elle ne vit pas la chaise de son collègue reculer brusquement et heurter son propre bureau dans un bruit sourd.
Le choc se répercuta à vitesse normale sur sa propre chaise qui roula tout droit vers la fenêtre ouverte (protocole COVID-28). Marina Laframboise bascula dans le vide, la bouche toujours grande ouverte.
Elle profita de sa chute en s’arrêtant à chaque étage. Elle avait toujours pensé que tous les bureaux étaient les mêmes que ceux de l’étage 19. En réalité, ceux de l’étage 8, par exemple, étaient beaucoup plus luxueux. Elle s’y arrêta un instant et discuta avec un homme qui travaillait dans l’immobilier et connaissait ses classiques :
– L’important, ce n’est pas la chute, c’est l’atterrissage, lui dit-il d’un air satisfait.
Quelle gentillesse ! Ce monsieur s’inquiétait sincèrement pour son sort. Une chute du 19e étage ne laisse personne indifférent, en général. Marina Laframboise répondit :
– Ne vous inquiétez pas, cela se termine dans une envolée de bulles de savon.
L’agent immobilier, rassuré, changea de sujet. Ils parlèrent, le plus sérieusement du monde, de résidences secondaires, de chats et de belles piscines.
L’atterrissage arriva inévitablement et fit le bonheur de plusieurs enfants qui passaient par là et se mirent à courir après les bulles pour les éclater.
08H32
L’un des enfants, trop occupé à courir après une immense bulle virevoltante, ne vit pas la silhouette qui circulait à grande vitesse sur le trottoir pour rentrer chez elle. Diane Verninac avait pourtant les cheveux rouge vif, agrémentés de dreadlocks plus ou moins décolorés. Ses nombreux colliers tintaient naturellement, au rythme de ses bottines en chanvre bio. D’habitude, on la repérait de loin.
Le choc l’arrêta net devant sa porte. L’enfant rebondit sur elle, sans se faire mal. Un objet rectangulaire et sombre s’envola de sa poche et fit quelques sauts périlleux dans l’air. L’enfant, avec une agilité incroyable, parvint à l’effleurer et à dévier légèrement sa course, mais ce ne fut pas suffisant. Le smartphone se brisa en mille morceaux sur l’asphalte en formant une flaque brillante.
L’enfant ne s’excusa pas auprès de Diane Verninac. Au lieu de ça, il s’agenouilla au milieu des débris de l’appareil et éclata en sanglots. Ses larmes se transformèrent en torrent, ce qui créa une inondation sans précédent dans tout le quartier. Diane Verninac perdit tous ses meubles ce jour-là, ainsi que ses albums photos et ses livres préférés de Houellebecq.
14H00
Après avoir passé la matinée à écoper son appartement, Diane Verninac était très contrariée. En abîmant ses bottines dans les débris du smartphone, elle eut une idée, qu’elle trouva lumineuse.
Elle se rendit à la ZAD du chantier de la nouvelle autoroute pour mobiliser quelques amis.
Elle trouva aussi plusieurs engins de chantier, avec leurs conducteurs, et commença par détruire toutes les antennes-relais de la ville. Avec des cisailles de la dernière guerre trouvées sur le chantier, une équipe se chargea de couper tous les câbles électriques qui se trouvaient sur leur passage. Cela ne fit aucune victime par électrocution, fort heureusement.
En quelques heures, ils parvinrent à mettre la petite ville tranquille en blackout total.
17H00
Jean-Paul Rouzet ne réalisa pas tout de suite que ses écrans venaient de s’éteindre. Après l’incident du chat, il avait recalé sa chaise et scruté ses courbes, comme d’habitude. Il était rapidement rentré dans un état de demi-sommeil, qu’il maitrisait bien (cela lui avait demandé beaucoup d’entraînement).
C’est seulement lorsque son collègue du poste n°42 poussa un petit cri d’affolement que la panique se déclencha sur l’open space. La suite fut un enchevêtrement de jambes, de bras et de bulles de savon. Bien sûr, l’ascenseur ne fonctionnait plus. L’escalier de service n’avait pas servi depuis… personne ne le savait, mais il fallait descendre les 19 étages à pied.
Jean-Paul Rouzet, heureusement, pratiquait la course à pied une fois par semaine et parvint en bas sans perdre trop de bulles. Sa voiture électrique ne démarra pas et il fut contraint de rentrer chez lui à pied.
18H00
Sur le chemin, l’attention de Jean-Paul Rouzet fut attirée par une enseigne non lumineuse sur sa route. Il ne l’avait jamais vu. On pouvait y lire :
« Librairie, Les exquis mots »
Il ne comprit pas le jeu de mots, mais il avait froid et décida de rentrer. C’était le seul magasin qui était resté ouvert suite à la panne générale. En effet, un immense patio laissait entrer la lumière naturellement dans la boutique et le libraire tenait ses comptes sur papier.
Il fut surpris de trouver beaucoup de monde, mais il comprit vite que tous ces gens étaient là pour la première fois, comme lui. Ils regardaient les livres comme si c’était des animaux sauvages prêts à leur sauter à la gorge.
Jean-Paul Rouzet vit un enfant au visage triste et gonflé (il devait avoir perdu un être cher) saisir L’écume des jours de Boris Vian avec crainte et fascination. Il choisit lui-même plusieurs romans aux couvertures colorées et une belle Bible imposante, avec les notes d’études.
Ce soir, il lira un chapitre entier. Et peut-être même deux, s’il n’est pas trop fatigué…
Fin
David, 01 novembre 2023
J’espère que cette petite incursion dans l’absurde et le surréalisme ne vous aura pas déplu. Elle m’a paru intéressante pour ce défi d’écriture sur l’habitude. Dites moi (franchement) en commentaire ce que vous en avez pensé !

😍🤩 C’est drôle, original, léger comme les bulles, déjantée… on s’amuse beaucoup ! Le décalage entre la rigueur, la précision et puis l’humour et la déraison fonctionne très bien !
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Merci beaucoup Cœur de mots ! Je me suis beaucoup amusé en l’écrivant, donc je suis content de voir que cela t’amuse aussi 😅 bonne journée à toi 😘
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Excellent ! plein de messages dans ce texte où l’on banalise de véritables drames en bulles de savon, le bug de l’an 2000 à retardement qui ramène tout le monde dans une librairie. Presque digne d’un Dupontel « sanctifié » je précise…à regarder avec modération et en replay de préférence pour passer sur les scènes « un peu » scabreuses. Mon livre préféré c’est la voleuse de livre de Markus Zusak . J’aime me promener dans une librairie où l’on sent l’odeur du papier neuf, quand elle n’est pas couverte par les huiles essentielles entêtantes. Bravo pour l’imagination et l’humour !
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Merci beaucoup Débora ! 😊 J’aime bien en général les Dupontel, il y a une vraie dimension artistique et sensible dans ses derniers films. Quant à « La voleuse de livre », je ne l’ai pas encore lu, mais cela ne devrait pas tarder, il vient de remonter tout en haut de la pile grâce à toi. A ce propos, c’est aussi un des livres préférés de la Plumes Messagère, : https://plumessagere.com/2023/10/25/7-lecons-decriture-par-markus-zusak/
Bonne journée 😘
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Merci pour le lien que j’étudierai avec plaisir. Le film « la voleuse de livre » est très bien interprété aussi ! A voir !
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