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La bande à Zoé

Réponse au défi d’écriture n°33 : « Un monde au bord de la fin ».

Sigur et Félixérie baissaient tous deux les yeux, face au regard autoritaire de Zoé, cette étrange petite fille rousse qui hante les cauchemars de Thanatos.

  • Sigur et Félixérie : deux adolescents Blésois, camarades de classe. Ils ont eu l’imprudence de nager dans la Loire et se sont noyés… Noyés, pas tant que cela. Ils se sont réveillés sur leur plage de prédilection, mais dans un monde environné de ténèbres : la Ligérie.
  • Thanatos (la Mort) : géant invincible, empereur autoproclamé de Ligérie d’où il a fait disparaître la lumière. Il s’est également proclamé dieu. Il a interdit l’écriture et la musique, sauf pour lui-même.
  • Parlons un peu d’Alexandre Nikolaïevitch Scriabine, le compositeur préféré de Thanatos. Sa musique inspirée de l’occultisme est capable de manipuler les esprits.
  • Parlons surtout de Zoé (la Vie), jeune Parisienne, elle aussi arrivée en Ligérie par accident, elle possède d’étonnants pouvoirs : elle peut modifier sa taille et surtout produire de la lumière en agitant sa longue chevelure. Convaincue d’être investie d’une mission divine, elle est l’ennemie jurée de Thanatos.

« Soyons prêts pour la dernière bataille, dit Zoé. Je vous ai appelés pour combattre à mes côtés. Je vaincrai Thanatos et je le tuerai, pourtant l’un de vous deux me trahira, mais celui qui m’aura trahie me sauvera. »

Zoé savait de quoi elle parlait. Thanatos, qui est un rusé, savait que Sigur aimait la « grande » musique. Il a su exploiter ce trait de son caractère pour gagner sa confiance et son amitié. Ils parlaient musique. Sigur, brusquement conquis par Scriabine écoutait maintenant en boucle le « Poème de l’extase ». Il était devenu scriabinodépendant et le tyran manipulait son esprit.

Peu après cet entretien avec Zoé, Sigur vole un cheval et quitte en secret le camp des rebelles, établi dans les ruines du château de Chambord, pour rejoindre celui de son nouveau maître.

Mais on ne parle pas que de bataille à Chambord. Sur la pelouse est érigé un chapiteau blanc sous lequel les gitans, autour de Django, alphabétiseur et pasteur clandestin, célèbrent tout aussi clandestinement un culte à Baro Dével. Plusieurs gadgé ont rejoint cette église de toile : Zoé, Félixérie, Nicole Niclou, espionne repentie, assassinée par Sandra et ressuscitée par l’imposition des mains de Zoé.

Ah oui ! J’ai oublié de vous les présenter, ces deux-là ! Alfred Ovzebigue-Badehouolfe, dit Frédo, un colosse redoutable, et sa non moins redoutable copine, Sandrine Auffaringite, dite Sandra-la-Teigne. Ils ne s’intéressent pas aux choses spirituelles, mais partout où ça cogne, ils sont dans le coup. Indispensables sur le plan militaire, ils font partie de la bande à Zoé.

Sigur est amoureux de Félixérie qui l’aime en retour, mais Thanatos lui a reconnecté les neurones :

« C’est ta pire ennemie. Débrouille-toi pour la tuer pendant la bataille. »

****

Le jour décisif arrive enfin : l’armée de l’empereur a franchi la Loire et pénètre la forêt de Boulogne.

Choc de front, les épées se heurtent à grand bruit. Les cavaliers tombent à grands cris. L’armée de Thanatos, plus nombreuse, progresse à travers champs. La Salamandre recule et se replie. Mais la victoire est versatile.

Dans l’impitoyable combat, Sigur et Félixérie, l’épée au poing, se retrouvent face à face. Quel duel !

« À nous deux, hérétique maudite ! dit Sigur.

– Prépare-toi à mourir, traître infâme ! » répondit Félixérie.

« C’est ta pire ennemie. Tue-la !… Tue-la !… Tue-la ! » crie l’esprit de Thanatos. Mais une autre voix bouscule sa pensée, celle de son cœur :

« Quelle jeune fille merveilleuse ! Comme elle est belle ! Et quel courage ! »

Pendant que le fer se heurtait à grand fracas et que les étincelles jaillissaient dans l’air, ils s’invectivaient allègrement :

« Attends un peu, ma jolie, que je te cloue au premier chêne venu comme un papillon.

– Tu es un renégat. Je n’ai vraiment pas mérité de tomber amoureuse d’un type comme toi. »

Cette dernière parole fit à notre ami l’effet d’un coup de poing dans l’estomac. Il en oublia le combat. Félixérie en profita pour porter un coup horizontal qui l’aurait décapité s’il ne s’était baissé. Il recula encore, se prit les pieds dans une racine et tomba.

« Je ne frappe pas un homme à terre. Debout ! »

Sigur se relève, le combat reprend.

« Moi aussi, je t’aime, Félixérie. »

Félixérie tomba sur le dos. Sigur lui plaça la pointe de son épée sur la gorge.

« Est-ce que tu veux m’épouser, Félixérie ? »

Elle se dégagea par un bon coup de pied dans le ventre de son amoureux.

« Quand j’aurai passé mon bac. »

L’épée de Sigur se fiche dans un hêtre. Félixérie plante la sienne dans le sol.

« Cessons de nous battre. Nous nous aimons. Embrasse-moi. »

Sigur lui fendit la lèvre d’un coup de poing. Félixérie aspira le sang avec la langue.

« C’est comme cela que tu embrasses les filles, toi ? »

Le duel dans le cerveau de Sigur était plus intense encore : la haine que lui dictait Thanatos contre l’amour que lui dictait son cœur.

Sigur frappa de nouveau Félixérie. Elle riposta par un uppercut qui l’étala. Nos deux amoureux échangèrent toute leur panoplie de gros câlins : gifles, baffes, torgnoles, beignes, ainsi de suite.

Sigur avait immobilisé son adversaire, les épaules contre le sol.

« Tu la tiens, cette garce ! hurlait Thanatos. Tue-la, maintenant. Allez ! Vas-y ! Cogne ! »

Toujours excité par cette voix intérieure, Sigur frappa et frappa encore, ponctuant chaque coup de poing par un :

« Je t’aime !… Je t’aime !… Je t’aime !… »

Le fer bat de nouveau le fer. Félixérie, disciple de Cyrano, est au meilleur de sa forme.

« Tiens bien ta broche, Laridon. À la fin de l’envoi, je touche ! »

Sigur la tient mal, sa broche. Un coup puissant envoie son épée voler dans les airs. Félixérie, deux poignards dans les yeux, la pointe de son arme contre sa gorge, le coince contre un chêne.

« Je te laisse choisir, mon chéri. Dans quel sens veux-tu que je te coupe en deux ? En long, en large, ou en diagonale ?

– Déconne pas, Félixérie. C’est sérieux ! Je t’aime, je veux t’épouser.

– Pas tant que tu serviras cet escogriffe de Thanatos. Tourne-toi ! Mains derrière la tête ! »

Sigur s’exécuta. Félixérie le poussa, la pointe de l’épée entre deux dorsales.

« Avance ! Tu es mon prisonnier. L’avantage de cette situation, c’est que selon nos règles, personne n’a le droit de te tuer, sauf moi, s’il m’en prend la fantaisie. »

****

La bataille s’achève à l’avantage des rebelles, mais la guerre n’en est pas moins terminée. Sigur, prisonnier de guerre et prisonnier de cœur, enfin libéré de l’emprise diabolique de Thanatos et de sa musique, se repent. Zoé lui pardonne, et il se réconcilie avec son amie. Elle est d’ailleurs bien occupée à soigner les blessés et ressusciter les morts, pas seulement ceux de son camp. Elle se prépare surtout au dernier combat, programmé à Orléans.

L’armée commandée par Sigur et Frédo investit la place du Martroi. C’est alors que surgit une arme effrayante, inconnue des Ligériens : un char d’assaut, piloté par Laure Anjade, devenue impératrice et générale en chef. L’armée de Zoé s’enfuit, terrorisée. Sigur se retrouve seul face à ce canon pointé vers lui, armé d’une fronde et d’une boule de pétanque. Seule Félixérie est demeurée à ses côtés.

La fronde tournoie, la sphère de métal percute le tank. Laure éclate de rire.

« Feu ! »

Laure abaisse le levier. Une énorme boule de feu, accompagnée d’un fracas de tonnerre, surgit de la base du canon. Le souffle de l’explosion projette son corps au-dessus des toits. Il ne reste plus du char qu’un amas de métal broyé.

« Peux-tu m’expliquer ce qui s’est passé ? demanda Félixérie.

– C’est très simple : j’ai envoyé le projectile à l’intérieur du canon. Il a bloqué l’obus, ce qui a provoqué l’explosion.

– Génial ! »

Le dragon mort, les guerriers se rassemblent à nouveau. Thanatos n’a pas oublié le rendez-vous. Zoé non plus. Elle dépasse son adversaire d’une tête.

Elle se met à danser. Sa longue chevelure, élevée par la force centrifuge, se gonfle de lumière. Il fait jour comme par un après-midi d’été. Les amis de Zoé l’acclament, tandis que ses ennemis ne peuvent supporter son éclat. Les uns s’enfuient, les autres se jettent à plat ventre, le visage collé contre le sol.

Zoé danse et tourne toujours. Thanatos comprend que sa flamboyante crinière est devenue une arme dangereuse, mais il avait pris la précaution de porter des lunettes de chaudronnier.

Zoé danse, et tout en dansant, elle frappe de son pied gracieux le visage de Thanatos, envoyant ses lunettes voler jusqu’à Saran.

Aveuglé, l’empereur déjà déchu cache son visage derrière ses mains.

Zoé ne danse plus : elle cogne.

Une volée impressionnante de gifles et de coups de poings. Thanatos est incapable de riposter. Il s’écroule lourdement.

Péniblement, le géant se relève. Toujours aveuglé, il envoie quelques coups de poings dans l’air. Zoé les esquive facilement. Elle rit.

S’étant suffisamment amusée de l’impuissance de son ennemi, elle tire une nouvelle salve de torgnoles. Thanatos tombe à nouveau.

Zoé danse et rit, elle s’amuse comme une petite folle. Thanatos, lui, ne trouve pas ce jeu amusant du tout. Il se relève, Zoé frappe. Il tombe et se relève à nouveau, instable sur ses jambes tremblantes, haletant comme un chien assoiffé.

Les amis de Zoé scandent son nom avec un enthousiasme frôlant le délire. La petite fille en colère tient à présent le tyran à sa merci. Un dernier uppercut l’étend définitivement au tapis.

Zoé fait plusieurs tours sur elle-même, levant ses deux mains rougies par le sang du vaincu. Puis elle s’accroupit près de lui, saisit sa tête gémissante, la cale sur son genou. Elle élève sa main qui, telle un couperet, lui brise la nuque.

****

De la bouche de Thanatos s’écoule un ruisseau d’encre noire : les ténèbres. Les partisans du vaincu s’y précipitent. À mesure qu’il s’enrichit d’âmes, ce ruisseau se transforme en large rivière qui les entraîne dans l’abîme.

Quant aux Ligériens qui auront choisi la voie de la lumière, ils accompagnent Zoé et ses compagnons jusqu’au mont Gerbier-de-Jonc. Une échelle miraculeuse apparaît au sommet de la montagne. Elle les conduit jusqu’au royaume céleste.

Les derniers passagers ayant embarqué, Sandra et Frédo s’engagent à leur tour, Nicole et Django leur emboîtent le pas. Félixérie se prépare à l’ascension. Mais à peine a-t-elle posé le pied sur le premier échelon que l’échelle se dérobe aussi mystérieusement qu’elle est apparue.

« Et nous, alors ?

– Ce monde ne compte désormais plus que trois habitants.

– Zoé, si c’est une blague, elle ne m’amuse pas du tout.

– Pas de panique ! Nous rejoindrons nous aussi le monde céleste, au terme d’une vieillesse que nous espérons heureuse. »

Nos trois amis s’acheminent à présent jusqu’au mont Mézenc d’où la vue s’étend sur un océan.

« Regardez ! dit Zoé. Je vous l’avais bien dit : la Ligérie sera détruite, ainsi que tout le reste du monde. C’est pourquoi l’humanité a rejoint, soit le monde des ténèbres, soit celui de la lumière.

– Qu’est-ce qui se passe ?

– La mer monte. Orléans, Blois, la Beauce et la Sologne sont engloutis depuis longtemps. Regardez ! À présent, Le Puy-en-Velay est en train de disparaître à son tour. Il est temps d’atteindre notre dernière étape : le lac d’Issarlès. »

Baignade à trois dans les eaux pures de ce lac volcanique. Chacun est aspiré vers le fond et refait surface là même où il s’était englouti.

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Lire le roman complet : https://www.lilianof.fr/romans/sylduria/livre-iv-ligerie

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