Avec nos petites brouettes nous aidons nos parents à cueillir les salades, les tomates, les poireaux, les oignons…Le jeudi c’est jour de marché, maman nous y emmène pour les vendre sur son stand de fruits et légumes. Pendant ce temps nous jouons aux billes avec d’autres copains, les filles jouent à la marelle ou à la corde à sauter. Les bâtiments colorés qui entourent la place, semblent se réjouir de voir tout ce monde. Le dimanche papa nous emmène à la pèche. Nous attrapons les plus belles sauterelles qui serviront d’appât. Nous cueillons aussi des bouquets de pâquerettes. Qui fera le plus gros ? Isaac ou moi ? Assis au bord de la rivière, nous comptons les poissons dans la bourriche. Ce soir nous mangerons une bonne friture. Le murmure de la rivière nous apaise et nous restons tranquillement assis à côté de notre père, admiratifs de sa belle prise. Nous rentrons joyeusement, arborant fièrement de loin nos bouquets à notre mère, qui nous attend sur le pas de la porte. Tout cela se passe dans une atmosphère paisible, nous sommes loin de nous douter ce qui nous attendra des années plus tard…
Les visages terrifiés, ils se bousculent, des cris des pleurs, on ne s’entend plus…Je perçois la voix de mon frère qui nous hurle dessus : « N’y allez pas, c’est un piège, n’y montez pas, ce sont des wagons à bestiaux ! » On nous pousse dans les wagons, femmes enfants, vieillards en haillons…il braille : « N’y allez pas, n’y allez pas ! ». On lui tire dessus. Il s’écroule, il est resté sur le quai, son dernier mot sera « Shalom ! »
Le train s’ébranle, derrière un panache de fumée blanche…
Entassés dans un wagon, à côté de moi les gens se meurent, les enfants pleurent. « J’aurais dû écouter Daniel ! ». Nous roulons durant des heures, des jours. Les plus faibles s’effondrent, une puanteur s’élève, nous avons peine à respirer, sous le rythme des klang-klang klang-klang du train qui traverse les rails. Un sinistre crissement, annonce la fin du voyage.
On vocifère : « Rauss ! Schneller ! Schneller ! » *
Nous sortons comme des bêtes hébétées par un long voyage, sous les coups et les « schneller ! ». On sépare hommes, femmes et enfants sous les cris déchirants. Je lève les yeux et je vois une sombre fumée, qui s’échappe d’une grande cheminée, laissant une odeur âcre dans son sillage. Les uns sont dirigés vers la grande cheminée, les autres vers des baraquements qui nous serviront de dortoirs, de latrines…Nous sommes, nous a-t-on dit dans un camp de travail…des gens disparaissent, nous sommes sans nouvelles de nos proches. Que signifient ces grandes cheminées ?
Je suis un rescapé et voici ce que j’ai écrit quelques années après :
LES OMBRES
Peuple harcelé
Où êtes-vous allé ?
Pourquoi tant de haine ?
Dans la nature humaine
Peuple torturé
Ombres éthérées
Folie sans limite
Cervelle déconfite
Qui tue sans remord
Se rit de la mort
N’assouvit sa faim
Occit le défunt
Qui s’en va silencieux
Dans les bras de Son Dieu
Tandis que sur terre
Finit son calvaire
Ce Bras étendu
Vers cette main tendue
N’est pas resté sourd
A tes appels au secours
Toi qui reste en vie
N’en sois pas ravi
Retiens bien ceci
Tu n’es qu’en sursis
Viendra bien ton tour
De goûter au four
Alors en enfer
Éternel calvaire
Que la repentance
Et Son Amour immense
T’emmènent dans Ses Voies
Tu y as encore droit
Toi le rescapé
A l’âme éclopée
Que le pardon
Ôte les chardons
La passion de Christ
Te rendra moins triste
Il porta les mêmes souffrances
Sans aucune désobéissance

Sur le quai (2e partie)
Quelqu’un me transporte, je suis inanimé. On me soigne, on me nourrit, on me dit « chuut ! » Je ne comprends pas la langue, on chuchote. Je vais mieux. Mais un jour j’entends « wehk gehen »* » on me fait signe de partir. Ils me donnent quelques victuailles et je pars. Qui étaient mes mystérieux sauveurs ? je ne le saurai jamais. Je déambule dans les rues. Il me faut trouver une cachette. J’entends des tirs çà et là, des morts jonchent la route.
J’entends les pas d’une troupe, où aller ? Je fais le mort. Je me relève. Je trouve une bouche d’égout dans laquelle je m’engouffre. Je ne suis pas le seul à avoir trouvé cette cachette. Une bande d’affamés se précipite sur ma nourriture. Ils ne me laissent rien et dévorent le peu que j’avais. Ici c’est chacun pour soi. Il fait noir, ça pue, j’aurais préféré mourir sur le quai. On ne voit pas le temps passer. Mais un jour on entend « rauss ! rauss ! » Nous sommes débusqués. Ils sortent tous les mains sur la tête. Par je ne sais quel miracle, j’arrive à me terrer dans un coin sombre et je reste seul dans cette bouche d’égout. Plus rien à manger, plus rien à boire. J’entends des tirs de grenade, des lance-flammes, des cris qui me font horreur. J’ai peur. Je ressens de fortes secousses dans ma cachette. Les jours passent et je sombre à nouveau dans un état subcomateux. La faim et la soif me tenaillent et me font sortir de ma cachette. Je ne sais plus qui je suis, ni quel jour nous sommes !
Un spectacle de désolation se dresse sous mes yeux ! Tout n’est que ruine ! quelques fumées sortent encore des bâtiments. Je marche, je pleure, je tombe. Je détrousse les morts pour y trouver quelque nourriture ou de l’eau. Il y a des Allemands parmi eux. Je découvre leur refuge parmi les ruines, ils sont partis ! J’y trouve quelques restes de nourriture, des bouteilles d’alcool, un fond d’eau dans une baignoire…Je me saoule, je dors plusieurs jours. Je me réveille et je pleure. Il ne reste plus rien, ni personne au dehors. J’ai froid. Je crie « où êtes-vous tous ? » Je deviens fou.
Les ruines de la place du marché se dressent devant moi comme des monstres qui voudraient me dévorer. Tout est si gris, pas la moindre verdure.Où suis-je ? où est passé ma ville ? où est ma famille ? je titube…au loin je vois de l’eau, c’est la mer ? un lac ? j’y cours ! c’est une flaque d’eau. Une pâquerette émerge de la mare. Je la cueille. La vie reprends toujours le dessus. Je m’évanouis. On me mets sur un brancard. Des hommes en blanc me transportent.
Je demande en mauvais allemand : « wo gehen wir* ? »
Ils me répondent en russe : « hôpital »
– C’est la fin du monde ?
-Non, c’est la fin de la guerre.
Quelques années plus tard nous visitons mon frère et moi le musée Polin avec beaucoup d’émotion.
Rien de nouveau sous le soleil, les hommes sont toujours pareils…Version 2026 on ne dirait plus « Rauss, Schneller » mais une langue que je ne sais ni lire ni écrire…
*dehors, plus, plus vite ! * il faut partir ! *où allons-nous ?
