Prose·Récits, dialogues

Lettre à Myriam… (2)

Puis un jour le bruit a couru que Jésus et ses disciples allaient se rendre à Jérusalem. J’ai décidé de me secouer, de faire quelque chose pour me débarrasser de mon carcan de questions, de tristesse et d’angoisse ! J’avais besoin de revoir mes garçons, d’en savoir plus sur cet homme qui semblait les avoir ensorcelés. Et je suis partie voir par moi-même ce que valait ce Jésus ! Avant de quitter la maison, ton père, avec un clin d’œil, m’a conseillé de ne pas oublier les couvertures pour Jacques et Jean !

Les nouvelles allaient vite dans la région et on savait à peu près toujours où se trouvait Jésus. Je ne m’attendais pas à une telle foule dans son entourage. Avec tout ce monde comment retrouver mes garçons ? Alors je questionnais les uns et les autres :
– Vous n’avez pas vu mes fils ?
– Vous connaissez Jacques et Jean, les fils de Zébédée de Capernaüm ?
– Vous ne pourriez pas me dire où je peux trouver ceux qu’on surnomme « les fils du tonnerre ?
Et puis soudain je les ai vus ! Ils étaient tout près de ce Jésus qui prêchait… il paraît que ce qu’il racontait ça s’appelle des paraboles.
Le royaume des cieux ressemble à une graine de moutarde qu’un homme a prise pour la semer dans son champ. C’est la plus petite de toutes les semences ; mais quand elle a poussé, elle dépasse les autres plantes du potager et devient un arbuste, si bien que les oiseaux du ciel viennent nicher dans ses branches.
Je me disais que c’était une bien jolie histoire. Mais qu’est-ce que cela pouvait bien vouloir dire ? Une minuscule semence donnerait un arbre si grand qu’il pourrait abriter des oiseaux ? Je ne comprenais rien à la botanique… je n’avais pas la main verte !
Voici encore à quoi ressemble le royaume des cieux : des pêcheurs ont jeté en mer un filet qui ramasse toutes sortes de poissons. Une fois qu’il est rempli, les pêcheurs le tirent sur le rivage, puis ils s’assoient autour et trient leur prise : ce qui est bon, ils le mettent dans des paniers et ce qui ne vaut rien, ils le rejettent. C’est ainsi que les choses se passeront à la fin du monde : les anges viendront et sépareront les méchants d’avec les justes et ils les précipiteront dans la fournaise ardente où il y aura des pleurs et d’amers regrets.
Là je comprenais mieux ! Le monde la pêche je le connais depuis longtemps ! Tirer les filets, trier les poissons… j’ai vu faire cela depuis mon enfance …
Mes neurones se sont mis en action !
Cela voudrait-il dire que mes fils sont dans les mailles du filet de Jésus ? Qu’ils vont être triés ? Jésus pourrait-il les rejeter ?
J’étais affolée… je devais faire quelque chose… je voulais que Jésus garde Jacques et Jean au moment du tri !
Quand le Fils de l’homme aura pris place sur son trône glorieux, vous qui m’avez suivi, vous siégerez, vous aussi, sur douze trônes pour gouverner les douze tribus d’Israël. Tous ceux qui auront quitté, à cause de moi, leurs maisons, leurs frères ou leurs sœurs, leur père ou leur mère, leurs enfants ou leur terre, recevront cent fois plus et auront part à la vie éternelle.
Je ne comprenais pas du tout ce que cela voulait dire, mais je savais que mes garçons avaient tout quitté pour suivre Jésus. Ces paroles les concernaient directement et ils avaient certainement envie de se retrouver dans ce royaume avec lui…
Je me suis précipitée vers mes fils, je les ai entraînés tout près de Jésus devant lequel je me suis inclinée en disant :
« Est-ce que je peux te demander une faveur ? »
« Que veux-tu que je fasse pour toi ? », m’a-t-il répondu
Je me suis enhardie :
« Promets-moi que mes deux fils, Jacques et Jean, seront assis l’un à ta droite, l’autre à ta gauche quand tu seras roi ! »
J’ai entendu un murmure de mécontentement au milieu des autres disciples. Jacques et Jean ne savaient plus où se mettre ! Jésus a simplement répondu :
 « Vous ne savez pas ce que vous me demandez ! Pouvez-vous boire la coupe que moi je vais boire ? »
Comme un seul homme mes fils ont répondu :
« Oui nous le pouvons. »
A nouveau des grondements et des exclamations ont fusé du côté des disciples.
Jésus a poursuivi :
« Ma coupe vous la boirez, mais pour ce qui est de s’asseoir à ma droite et à ma gauche ce n’est pas moi qui décide. C’est mon Père qui est dans les cieux qui les a préparées. »
Je me suis éloignée avec mes fils… Jésus a appelé près de lui les 10 autres disciples mécontents et indignés et leur a dit :
 « Si quelqu’un veut être grand parmi vous, qu’il soit votre serviteur, si quelqu’un veut être le premier parmi vous, qu’il soit votre esclave. Car, de même, le Fils de l’homme n’est pas venu pour se faire servir, mais pour servir et donner sa vie en rançon pour beaucoup.
L’heure est venue où le Fils de l’homme va entrer dans sa gloire. Vraiment, je vous l’assure : si le grain de blé que l’on a jeté en terre ne meurt pas, il reste un grain unique. Mais s’il meurt, il porte du fruit en abondance. Celui qui s’attache à sa propre vie la perdra, mais celui qui fait peu de cas de sa vie en ce monde la gardera pour la vie éternelle. Si quelqu’un veut être à mon service, qu’il me suive. Là où je serai, mon serviteur y sera aussi. Si quelqu’un est à mon service, le Père lui fera honneur. »
Je m’interrogeais sur toutes ces paroles. La coupe ? Un grain de blé qui meurt ? Qu’est-ce que cela voulait dire ? Jésus semblait si sérieux et solennel en disant ces mots ! Comme j’aurais voulu n’avoir jamais fait cette demande ! Je pressentais beaucoup de souffrances… Jésus et mes fils allaient être pris dans quelque chose de terrible ! Ah ! j’en avais la nausée…

Durant les jours suivants j’ai suivi discrètement toute cette troupe de gens qui, depuis le début, accompagnait Jésus partout où il se rendait…
Cette dernière semaine ! La soirée de fête à Béthanie chez Lazare et ses sœurs, l’entrée triomphale de Jésus à Jérusalem monté sur un âne, cette foule qui l’acclamait comme un roi en criant « Hosanna! » … cette même foule qui, quelques jours plus tard hurlait « Crucifie-le !  » devant le palais de Pilate…
Cette dernière semaine qui m’a amenée à Golgotha au pied de la croix où ils avaient cloué Jésus ! Je me suis retrouvée avec Marie de Magdala, Marie la mère de Jacques et Joseph, ainsi que Marie la mère de Jésus. Il y avait aussi beaucoup de curieux et de moqueurs. Mais tous les autres avaient abandonné celui qu’ils appelaient « Maître ».
Non, il y avait bien un disciple… Jean qui soutenait Marie dans sa douleur de voir son fils mourir sur la croix.
Après toutes ces années j’ai encore dans mes oreilles le cri poussé par Jésus au moment de sa mort… Tout s’est obscurci…
J’étais désemparée, pleine de questions! Et le royaume dont il parlait ? Tout ça c’était fichu maintenant qu’il était mort ? Le royaume… fini, envolé ? Je pensais que Dieu avait dû se tromper… ou alors Jésus n’était pas celui qu’il prétendait être, le Fils de Dieu et le Messie !
Nous avons, de loin, suivi un membre du Grand Conseil des Juifs, Joseph d’Arimathée, qui avait demandé à Pilate l’autorisation d’enlever le corps de Jésus pour le mettre dans son propre tombeau non loin de Golgotha, avant le sabbat et la fête de Pâques. Nous avions décidé de revenir le dimanche matin avec des aromates pour l’embaumer.

Donc très tôt le dimanche matin nous nous sommes rendues au tombeau. L’énorme pierre qui le fermait était roulée sur le côté. Nous avons pénétré à l’intérieur… Le tombeau était vide ! Les linges mortuaires étaient à leur place, mais Jésus n’était plus dedans… !!! Deux personnages étincelants étaient subitement là, à côté de nous… Nous étions très effrayées, mais ils nous ont dit : « Pourquoi cherchez-vous parmi les morts celui qui est vivant ? Il est ressuscité ! »
C’est là devant le tombeau vide mes pensées se sont éclaircies et que j’ai compris la petite graine de moutarde ! La minuscule semence qui germe pour donner un arbre énorme. La coupe c’était sa mort ; le grain de blé avait été enterré, la vie de Jésus avait été semée pour que puisse grandir ce royaume dont il parlait ; la rançon…je comprenais que Jésus venait de donner sa vie pour libérer beaucoup d’hommes… Mais il avait triomphé de la mort ; il était vivant et  je savais que j’allais pouvoir participer activement à construire ce royaume ! J’étais toujours une femme simple, l’épouse d’un pêcheur… extérieurement je n’avais pas changé, mais ma vie avait désormais un sens. Non plus à travers mes enfants comme je le croyais avant, mais au service du Dieu vivant qui avait tout donné pour moi. Je ne voulais pas lui prêter mes garçons quand ils ont suivi Jésus, mais lui a donné son Fils unique pour moi. Oui j’ai compris que Jésus était mort sur la croix pour moi, pour que je participe à son royaume de vie éternelle.

Tu sais Myriam, beaucoup me disent qu’ils auraient aimé vivre à l’époque de Jésus quand ils entendent parler de ses enseignements et ce qu’il a fait. Alors je réponds à ces gens :
« Heureusement il n’y a pas besoin de vivre à son époque pour le connaître et le rencontrer. Cela limiterait le nombre de personnes au bénéfice de sa mort et sa résurrection ! Il est monté au ciel et a envoyé son Saint-Esprit.
Il suffit de croire qu’il a donné sa vie pour toi, de lui dire que tu as besoin de lui et que tu veux le suivre. Alors toute ta vie sera transformée. Tu ne seras plus jamais la même personne.
Mais, attention, Jésus n’a pas promis une vie facile, sans problème aucun. Son royaume n’est pas le pays des Bisounours où tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil. On n’y chante pas toute la journée « Nous irons tous au paradis ».
Suivre Jésus peut être source de difficulté et de moqueries. Le prix à payer est parfois immense. Sa présence dans notre vie nous invite à des choix et à des ruptures avec notre ancienne manière de vivre, avec notre ancienne manière de voir les choses.
Le royaume d’amour et de paix auquel Jésus nous invite nous demande peut-être de renoncer à certains de nos projets, à refuser de décider pour nous-mêmes, à lâcher prise pour laisser agir le Seigneur, à accepter d’être serviteurs à l’image de Jésus.
Nous ne comprendrons pas, de notre vivant, tous les plans de Dieu. Parfois les paroles de Jésus peuvent poser question.
Trois décennies après il reste peu de gens ayant personnellement rencontré Jésus. Seules des personnes de mon âge s’en souviennent encore. Mais j’ai entendu dire que des biographies de Jésus ainsi que des lettres écrites par Jean, par Pierre et Paul circulent dans les synagogues et les églises, ces nouveaux lieux de rassemblement de ceux qu’on appelle maintenant chrétiens. Ces choses ont été écrites pour édifier les croyants et faire connaître Jésus. Nous ne devons pas nous en priver !

Ma chère Myriam j’ai été bien bavarde. Mais cela fait du bien de regarder en arrière et de louer le Dieu du ciel pour ce qu’il a fait dans nos vies et de nos vies !

Photo: détail du vitrail de Chagall « La paix » (Chapelle des Cordeliers à Sarrebourg)

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