Le peuple qui vit·Prose

Chapitre 2 – Cabrol ou la tournée inachevée

Carnet d’Élie : Visite Aubert. Nodules sur Chouette, six. Trois litres de moins. Prélèvements envoyés.


Mon père s’appelle Élie Veyrac et il est en prison depuis mars. Je suis partie avec un carnet de croquis et un sac de crayons voir ceux qui l’ont connu, et je rapporte ces portraits pour Plumes Chrétiennes. La dernière fois, c’était Fernande et ses feuilles mortes. Cette semaine, c’est le facteur Cabrol.


Édouard Cabrol habite la dernière maison de Nant avant le pont. Il m’attendait sur le seuil, avec une veste bleue à col pâle. Ses cheveux, roux autrefois, avaient viré au gris. Sa barbe, en revanche, n’avait pas changé. Longue, épaisse, partagée en deux pointes sur la poitrine, elle gardait dans ses plis des reflets roux. C’était elle que je reconnaissais d’abord, quand j’étais petite.

— Tu as grandi, Lucie.

— Un peu, ai-je dit en riant.

Il avait gardé quelque chose du facteur de mon enfance. Autrefois, quand il montait au Roc Blanc, j’entendais sa voiture jaune avant de la voir. Le moteur peinait tant dans les montées ! Je plantais là ce que je faisais et je courais vers la boîte aux lettres rouillée, clouée de travers sur son piquet.

Il me donnait parfois les timbres décollés des lettres de mon père. J’en faisais des fenêtres ou des visages minuscules sur mes dessins. Quand je demandais d’où une lettre était partie, il répondait qu’il ne savait pas. J’ai compris plus tard que je n’étais pas la seule à guetter son passage.

En décembre, il distribuait les calendriers. Une année, il en apporta un avec un phare, blanc et rouge, planté sur sa pointe de rochers. Mon père l’accrocha dans la grange, au-dessus du tableau électrique. Je me souviens lui avoir demandé :

— Pourquoi un phare ? On n’a pas la mer, ici. Moi, je préfère les calendriers avec des chiens ou des chats.

Cabrol avait réfléchi.

— On n’est jamais tout à fait loin de la mer.

J’aimais cette phrase. Celui-là resta des années dans la grange, jusqu’à ce que le papier se décolore et que les mois se détachent un à un.

Dans sa cuisine, une femme se tenait près de l’évier. Elle s’est retournée à moitié quand nous sommes entrés.

— Clara, ma femme.

Je ne savais pas qu’il y avait une Madame Cabrol. Dans ma tête, le facteur n’appartenait qu’à sa voiture. Elle était petite, les cheveux ramenés en chignon bas et le dos un peu voûté. Elle m’a saluée d’un signe de tête et a déposé deux verres, une bouteille de sirop et une autre d’eau sur la table.

— Je vous laisse, a-t-elle dit.

Elle a pris un panier de linge sur une chaise et elle est sortie par la porte du jardin. Par la fenêtre, je l’ai vue étendre un drap, en lissant chaque pli.

Cabrol m’a servi un sirop, n’a rien pris pour lui, puis s’est assis en face de moi, les mains à plat sur le plastique de la toile cirée. Ses doigts larges et longs semblaient peints.

Je lui ai dit ce que je cherchais : ce que mon père avait reçu, et de qui. Il m’a écoutée sans m’interrompre. Son visage n’a pas bougé, mais ses yeux se sont tournés vers la fenêtre.

— Ton père recevait beaucoup de courrier ?

— Je ne sais pas. Je me souviens de vous avoir vu souvent, donc je suppose.

Il s’est levé, a ouvert un buffet, en a tiré des cahiers noirs aux coins rouges et les a alignés devant moi.

— C’est Clara qui les range, a-t-il dit. Par année. Elle n’en a jamais lu une ligne.

Dehors, le drap bougeait à peine.

Il y notait ses recommandés : dates, adresses, numéros, signatures. Il avait commencé le jour où une lettre avait été déclarée perdue. L’affaire avait traîné, chacun avait rejeté la faute sur l’autre, et on avait fini par lui demander s’il était bien certain d’avoir fait son travail. Il en avait conclu qu’une parole ne suffirait pas toujours. Depuis, il datait jusqu’aux pages presque vides.

— Au moins, on peut regarder si on trouve Élie Veyrac là-dedans.

J’ai feuilleté. L’écriture changeait à peine d’une année à l’autre, les chiffres étaient nets, les noms serrés contre la marge. Certains étaient soulignés.

Au mois d’octobre 2025, celui de l’abattage, je me suis arrêtée. La page portait un jour, samedi 18, et rien d’autre. Pas d’adresse, pas de numéro. Un chiffre avait été commencé, puis raturé jusqu’à trouer le papier. Cabrol a vu où j’en étais.

— Tu trouves ce que tu veux ?

Je me suis soudain demandé si je n’abusais pas. Ces cahiers étaient un morceau de sa vie privée. J’ai tourné les pages plus lentement. Il ne m’a rien dit.

Sa tournée partait de Nant, passait par Sauclières, puis Lapanouse, où il s’arrêtait parfois chez Fernande, et remontait vers les dernières fermes. Il connaissait les chiens et les boîtes de chacun. Il savait aussi qui guettait une réponse. Il s’arrêtait volontiers chez l’un ou l’autre pour discuter brièvement, sans jamais montrer qu’il était pressé. Quand il est parti à la retraite, cela a laissé un grand vide. Cela ne se voyait pas dans ses cahiers.

Il aimait aussi les bêtes, du moins celles qui bordaient son chemin. Au Roc Blanc, il y en avait une qui l’attendait chaque jour à la clôture du dernier pré, dès qu’elle entendait sa voiture : une vache claire, avec deux ronds roux autour des yeux, comme des lunettes de chouette. C’est de là que lui venait son nom, la Chouette. Il s’arrêtait, baissait la vitre, lui parlait un peu et repartait.

— Les lettres ordinaires, je ne les notais pas. Ça aurait fait des pages.

J’ai cherché juillet 2025. Il se rappelait avoir apporté à Élie un courrier sur les prélèvements, sans pouvoir jurer que c’était celui-là. Pas de signature, et le cahier ne gardait que les recommandés. Le reste dépendait de sa mémoire, qui se défaisait par endroits, selon ses propres mots.

Puis nous sommes arrivés à septembre. Le mardi 16, il avait remis à mon père une grande enveloppe kraft de la préfecture de l’Aveyron, cachet officiel en haut à gauche. Deux cent dix grammes. Il avait demandé à mon père de signer.

— Il a appuyé comme un sourd.

Il se rappelait aussi comment mon père avait pris l’enveloppe : soigneusement, mais la main tremblante. Il avait dit merci, puis il était rentré. Cabrol n’avait pas vu son visage quand il l’avait ouverte.

Ce jour-là, la camionnette blanche du voisin, Marty, était dans la cour et gênait le passage. Marty m’avait confirmé sa visite au Roc Blanc ce mardi-là.

Après l’abattage, Cabrol avait continué sa tournée. Les factures, les catalogues, les publicités que mon père ne regardait plus. Un jour de novembre, Élie l’avait attendu au portail.

— Tu saurais où habite un certain Valette, vers Rodez ? Un ingénieur.

Il avait précisé : pas son bureau, chez lui. Cabrol avait cherché dans son répertoire des communes, puis dans un annuaire plus ancien, et fini par trouver une maison au bout d’une route, à l’écart du bourg. Le lendemain, il était repassé le dire.

— Il m’a remercié. Il n’a rien demandé d’autre.

Il ne s’était pas senti autorisé à chercher pourquoi. Il rendait un service simple : trouver une adresse, donner un renseignement. Ce que les gens faisaient ensuite de ce qu’ils recevaient n’appartenait plus à sa tournée.

J’ai écrit Valette dans mon carnet de croquis.

— Tu n’as jamais su ce qu’il recevait ? ai-je demandé.

— Non. Je distribuais le courrier, Lucie. Je ne le lisais pas, m’a-t-il répondu avec le sourire.

Un silence s’est installé. Alors seulement, nous avons commencé à parler vraiment.

— Chez Fernande, on guettait. Chez les Marty, on redoutait. Chez ton père, je n’ai jamais su. Il signait, il disait merci. Il était toujours égal, droit et gentil. Trente ans. Je l’admirais, oui, c’est le mot, ne fais pas cette tête. Un homme qui n’attend rien de personne, droit et heureux… Son bonheur allait jusqu’à l’empêcher de vieillir. J’ai même fini par lui en vouloir, je crois.

Ses mains avaient changé de place sur la toile cirée.

— Le jour de l’abattage, je suis monté. Le courrier de Roc Blanc, je le montais toujours avant dix heures. Tout le monde savait, on en parlait depuis des jours au village. J’aurais pu le laisser au bureau, ou ne pas le porter. Je me suis dit que c’était le courrier. Je me suis arrêté avant le dernier virage, à l’endroit où la route lâche la forêt et où l’on voit la ferme entière, avec le Roc Blanc derrière. Il n’y avait pas de vent. J’ai baissé la vitre. Je n’ai pas coupé le moteur.

Il s’est interrompu. Dehors, le drap ne bougeait plus.

— Tu connais le ciel du causse, certains matins ? Blanc d’un bout à l’autre, comme de la cire. Les pierres étaient blanches aussi, et sur tout ce blanc, des lumières orange et bleues qui tournaient sans un bruit. J’ai compté les véhicules. Douze. Des fourgons de gendarmerie, des camionnettes, une voiture de commandement, les gros camions, et une machine jaune sur chenilles, rangée le long de la cour comme si elle y avait toujours été. Des hommes en combinaison allaient et venaient devant l’étable. De là-bas, ils avaient l’air légers. Personne ne courait. Ils connaissaient leur affaire.

Il a frotté son pouce contre l’ongle de l’index.

— Je cherchais les tracteurs. On disait au village que les Marty monteraient, qu’il y aurait du monde en travers du chemin. Il n’y avait personne. Il n’y avait que ton père, seul, debout contre le mur de la grange, un chien collé à sa jambe. Il n’a pas bougé pendant tout le temps où je suis resté là. Tout ce monde pour un seul homme.

— Ce jour-là, il avait fermé sa porte à tout le monde.

— À un moment, dans la file qui traversait la cour, une tête s’est levée vers la maison. La Chouette. Je l’ai reconnue à ses ronds roux, à la queue du lot. Elle a meuglé une fois, longtemps, comme une bête qui appelle. Personne n’a levé les yeux. Deux hommes l’ont reprise par le licol, sans la brusquer, presque avec égards. C’est ça que je n’oublie pas. Ils n’ont pas eu un mot dur, pas un geste de trop. Il y avait de la douceur dans tout ça, et c’était ça le plus difficile. Ils faisaient leur travail proprement, dans l’ordre, avec des gestes qu’on devinait appris. Quand tout le monde fait bien son travail, il n’y a plus personne à qui en vouloir.

Il a levé la main, puis l’a reposée.

— La buée des moteurs montait droite dans l’air froid, et l’odeur descendait jusqu’à moi : le gazole, le désinfectant, l’étable. Tu sais ce que j’ai pensé ?

Je n’ai pas répondu.

— J’ai pensé : cette fois, lui aussi.

Il a regardé ses doigts.

— C’est tout. Cette fois, lui aussi. Il avait reçu quelque chose qu’il n’avait pas demandé. Et je regardais, et je trouvais ça… Je ne sais pas si tu vas comprendre. Tout ce blanc, ce ciel de cire, ces lumières qui tournaient sans bruit sur les pierres, et ces hommes si calmes, et cette machine, et cette bête qui appelait, et lui, seul contre son mur, qui ne bougeait pas. C’était comme un orage qu’on regarde de derrière une vitre : on ne risque rien, et on ne peut pas détourner les yeux. J’ai trouvé ça beau. Je savais bien ce que c’était, pourtant.

Il a repoussé le verre que je n’avais pas touché, puis il a repris :

— C’était beau. Que Dieu me pardonne. Quelque chose jubilait en moi. Pas de la joie, non. Pas ça.

Il pleurait, je crois.

— Est-ce que tu l’avais souhaité ?

— Souhaité !

Le mot est resté entre nous un moment.

— Non. Je vous ai pleurés, ton père, ta mère, ton frère, toi, les bêtes. Pleurés pour de bon, Lucie. Mais, au milieu de mes larmes, il y avait cette sorte de jubilation coupable. Je me suis souvenu du starets Zossime, dans les Frères Karamazov. À peine était-il mort que son corps avait commencé à sentir. Ceux qui l’avaient envié, ceux que sa sainteté gênait, s’étaient réjouis de cette odeur. Ils y voyaient la preuve que Dieu lui-même le désavouait. Dostoïevski écrit que les hommes aiment la chute du juste et sa honte. J’aurais préféré ne pas comprendre cette phrase. Je n’ai jamais souhaité aucun mal à Élie.

Je connaissais ce penchant. Enfant, j’avais vu une camarade tomber. Avant de courir vers elle, quelque chose en moi avait jubilé. Quelques secondes seulement. Cabrol a levé les yeux vers moi.

— Tu comprends ? Je n’avais pas cessé de les aimer. C’est peut-être ça, le pire. Surtout les bêtes. Qu’on m’explique que c’est pour le bien du troupeau, que les prélèvements ne suffisent plus et qu’il faut aller plus loin, je peux l’entendre. Mais pas comme ça. Pas à ce prix-là.

La toile cirée gardait la marque de ses paumes. Il a repris, plus bas.

— Je ne sais pas ce que c’est, l’enfer. Paraît que c’est de ne plus pouvoir aimer. Alors j’y étais peut-être. Je suis descendu de voiture et j’ai marché dans le fossé, je me suis mis à genoux, les mains dans la terre, et je l’ai embrassée comme un gosse, en pleurant. Elle sentait la poussière. J’ai prié pour que Dieu me pardonne.

Cabrol a tendu le bras vers le cahier de 2025, sans l’ouvrir.

— Cette page-là, je ne l’ai pas perdue. Je l’ai barrée. Le courrier de Roc Blanc, je l’ai rapporté sur le siège et je l’ai monté le lundi. Mais la tournée de ce samedi-là, je ne l’ai pas finie. La seule en trente-huit ans.

La porte du jardin s’est ouverte. Clara se tenait sur le seuil, le panier vide contre la hanche. Elle a posé le panier, traversé la cuisine, et sa main est venue se poser à plat sur l’épaule de son mari, sans un mot, très brièvement. Il s’est raidi, mais il a laissé faire.

Il a repris le cahier et a cherché encore, comme pour s’assurer que les autres pages tenaient.

Je pensais au phare de la grange, aux mois qui s’étaient détachés un à un, aux lumières orange tournant sur la pierre blanche. On n’est jamais tout à fait loin de la mer. Je n’ai pas demandé ce qu’il avait voulu dire ce jour-là, ni s’il s’en souvenait.

Je me suis demandé ce que mon père avait trouvé dans cette enveloppe. Un arrêté, des formulaires, une date : je pouvais tout imaginer, et rien vérifier. J’aurais voulu en connaître le contenu.

Avant de partir, j’ai demandé s’il avait gardé d’autres papiers.

Il a secoué la tête. Je n’ai pas insisté. Je l’ai remercié sur le seuil. Clara m’a accompagnée jusqu’au portail. Elle regardait la route.

— Ce soir-là, il est rentré avec de la terre jusqu’aux genoux. Je n’ai rien demandé. Il a mangé sa soupe. Des semaines plus tard, il m’en a parlé un peu, une nuit. Ce qu’il vous a raconté ce matin, il ne m’en avait jamais dit autant. C’est un homme bon, vous savez.

Je n’en doutais pas. Du portail, le pont se voyait entre deux maisons. Une voiture l’a traversé, puis le calme est revenu. J’ai salué Clara et je suis reparti.

Le soir, j’ai téléphoné à ma mère. Je lui ai parlé du cahier, de l’enveloppe de la préfecture, de la signature creusée dans le papier. Elle m’a laissée finir.

— L’enveloppe était déjà sur la table le vendredi 12 septembre.

Elle en était sûre. Elle rentrait d’une garde à Millau, elle avait trouvé le courrier près du carnet de comptes, sans l’ouvrir. Élie était dehors, aux bêtes.

J’ai repris mon calendrier. Le 12 septembre 2025 tombait bien un vendredi. Le 16, un mardi.

— Tu es certaine de la date ?

Elle n’aurait pas confondu ce jour-là avec un autre. Je lui ai demandé si ce n’était pas une autre lettre, reçue avant celle que Cabrol avait remise. Un silence, puis elle a dit qu’elle ne le croyait pas.

Je n’ai pas cherché à la convaincre. Erreur de mémoire, seconde lettre, courrier déplacé : aucune de ces possibilités ne l’emportait sur les autres.

J’ai écrit les deux dates l’une sous l’autre dans mon carnet de croquis.

Posée sur une table le vendredi, remise en main propre le mardi : la même enveloppe, peut-être.

Je n’ai rien barré.

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