Feuilleton d'Hermas

Episode 6: Où la mission de la Dame avance à pas de géant, et pourtant…

Prends garde quand ton pas est trop facile
Que ta route est trop lisse, comme sur de l’huile
Cela signifie que tu marches non sur la terre
Mais que tu tombes à pic, accroché à l’air

Qu’elle était belle ma Dame, qu’elle était belle ! Les maquilleuses avaient réussi à gommer les tatouages de ses joues, on ne les voyait plus que de près, et encore la Dame portait maintenant un voile comme les mariées. Elle était vêtue de blanc et de bleu, des rangées de perles partaient de son cou et descendaient jusqu’à sa ceinture, jusqu’à ses bras, ses poignets. A ses pieds, des anneaux d’or faisaient du bruit à chacun de ses pas, et son visage, ah son visage… Elle était belle, du genre de beauté qu’elle avait probablement avant d’être lancée sur les routes, cette beauté orientale qui vous coupe le souffle. Les cheveux noirs, le regard brillant, les lèvres pulpeuses. Elle ressemblait à ces déesses vierges des temps anciens, celle qui anéantissaient les lubriques par sa pureté, et encourageaient les veuves par son exemple.

« Maintenant, » dit le gouverneur Démocrite avec respect « ma Reine, je me charge de vous sélectionner le meilleur auditoire qui soit. En deux semaines, la cité sera à vous. Faites-moi confiance ».

Le soir même, la Dame discourait devant les sénateurs et notables de la cité. Ils applaudirent à tout rompre, et demandèrent davantage de détails. A la fin du discours, lorsque la foule se dispersait, certains notables paraissaient effectivement être intéressés par ce que disait la Dame, et se précipitèrent pour lui demander davantage de détails. Les gardes du palais s’interposèrent avec rapidité pour empêcher ces nouveaux partisans de parler à la Dame.

« Mais pourquoi ?! » se fâcha la Dame.

« Pour préserver vos forces, ma Reine. » expliqua le gouverneur Démocrite, qui ne nous quittait plus d’une semelle « Si vous vous laissez aborder par tous les individus qui veulent interagir avec vous, vous perdrez bien vite votre énergie. N’oubliez pas : la proclamation passe avant tout. Je vais m’occuper d’eux, ne vous en faites pas. Vous pouvez me faire confiance. »

Elle se laissa convaincre par les arguments. Le lendemain, elle proclama depuis le balcon du palais. Vu tout le cérémonial qui introduisait le discours, il y avait forcément du monde avant même que ma Reine ne paraisse sur le balcon. Elle proclama, le message plut au vu des applaudissements et des hourras et elle rentra dans le palais sans même avoir discuté avec un seul d’entre eux. Démocrite justifia cela par le besoin de sécurité, qu’elle était trop précieuse pour qu’on la laisse à la portée du premier ruffian venu. En retour la Dame exigea de pouvoir proclamer non depuis le palais seulement, mais dans la rue. Cela lui fut accordé.

Ce fut en grand équipage et avec une escorte nombreuse qu’elle proclama dans la rue le lendemain. Vu le nombre de gardes et de courtisans qui nous avaient accompagnés, il aurait presque été tout aussi bien de le refaire depuis le balcon du palais. Néanmoins, elle voyait malgré tout son « public » de plus près, et beaucoup parmi eux étaient des misérables. Il y eut un moment où elle rompit le cordon de sécurité et discuta directement avec l’un d’entre eux. Lorsque Démocrite et son capitaine des gardes arriva, elle avait un regard courroucé :

« Je viens d’apprendre que cet homme n’a aucun toit où dormir ! »

« Certes, c’est une réalité regrettable » se justifia Démocrite « mais dans une cité moderne c’est le genre de choses inévitables. Que vous importe son toit ou sa nourriture ? Le royaume de votre époux… »

« Le royaume de mon époux c’est aussi le manger et le toit ! Vous dites être un serviteur de l’Empereur ? »

« Hum… oui c’est ce que j’ai dit oui. » dit Démocrite avec un malaise.

« Alors gouvernez cette ville comme si l’Empereur était déjà en place. Trouvez lui un toit. »

« Mais bien sûr ! Excusez-moi, c’est par déformation professionnelle que j’hésitais. Non seulement je vais donner à ce malheureux un toit, mais je m’occupe personnellement de faire construire aux frais de la mairie des logements gratuits pour tous ! »

Tempêtes de hourra, et tous maintenant voulaient sincèrement écouter la Dame. A la fin du mois, Démocrite fit visiter un chantier à la Dame où il montra les immeubles qui étaient sortis de terre à un endroit, et des immeubles déjà finis à un autre. Elle put même interroger un couple qui profitait de ces nouveaux logements, avec une grande satisfaction.

Après cet épisode, le gouverneur nous encouragea fortement à ne plus parler qu’aux élites. Il disait que c’était là que l’on pouvait avoir le plus d’influence, et que c’était là aussi que les partisans de l’Usurpateur étaient les plus nombreux et les plus puissants, qu’il était absolument nécessaire de frapper fort et ici.  La dame acquiesça et elle passa bien un mois à faire le tour des grandes maisons de la ville pour présenter et défendre le règne de son époux. Étant donné qu’elle parlait à des gens éduqués à la gestion de domaines et de cités, la Dame passa une grande énergie et beaucoup de temps à discuter de plans d’irrigation, de techniques de documentations pour bibliothèques, et de cent autres sujets aussi techniques que pointus. Je me souvenais alors de la proclamation qu’elle avait fait à Sklavia, qui vous transperçait la tête et s’adressait directement aux tripes, et à quel point la réaction à ce message était une question de vie ou de mort. Lorsqu’on s’adressait à ces hauts messieurs, on avait l’impression que l’Usurpateur n’existait plus, que l’on discutait de la vie ordinaire de la cité. Malgré ces réserves, j’étais très satisfait parce que le règne de l’empereur avançait, que la Dame pouvait enseigner jusqu’en haut lieu, et que les portes semblaient toute grandes ouvertes.

Un soir, elle rentra dans sa chambre, exténuée par sa journée. Elle avait couru en tous sens, proclamé à trois endroits différents, et encore débattu le soir avec le sénateur Méthi. Lorsqu’elle passa le seuil de sa chambre, elle abandonna directement sa démarche altière et noble et se courba comme chargé sous un immense fardeau. Etant son serviteur, je fermais la porte derrière nous et l’aidait à enlever le plus lourd de son attirail d’apparat. Alors que je décrochais soigneusement les rivières de perle de ses habits, elle me dit avec satisfaction.

« Hermas, je suis contente de nous : nous progressons bien n’est ce pas ? »

« Je suis surpris moi aussi par la facilité de notre mission. »

« J’avais peur de Démocrite au départ, mais il s’avère être un allié fidèle et fiable. »

« Un bon serviteur de l’Empereur » acquiescai-je

« Je pourrai être fière de mon travail je pense. »

« Bien sûr, ma Reine ».

J’allai ranger les rivières de perle dans leur écrin. Ensuite, je m’attaquai au voile et à la couronne qui ceignait la tête de la Dame. Elle avait un demi-sourire, jusqu’à ce que ses yeux s’écarquille et qu’elle hurle de terreur. Le genre de terreur pure qui secoue les fondements de votre cœur.

Comme ce qui l’effrayait était derrière moi, je tournai le dos.

Le Défenseur était là, et autour de lui vibrait une fureur à renverser des mondes.

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