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Jef Van De Mollendijk

(Une histoire belge)

J’écoutais Carmen pour au moins la centième fois. C’est l’histoire d’un homme déchiré entre deux femmes dont l’une est franchement sympathique et l’autre une vraie chipie.

Et si l’histoire se passait maintenant ? Et si Carmen habitait quelque part entre Mons et Tournai ? Et si Don José s’appelait Jef Van De Mollendijk ? Et si l’on pouvait se passer du toréador ? Et s’il n’y avait pas de coup de couteau à la fin ? Et si c’était avant tout une histoire d’amour ?

Bien entendu, je vais y ajouter une bonne pincée de sel de la terre, n’en déplaise aux pontifes de la déesse Laïcité.

C’est parti !

***

Il est joyeux et souriant, notre ami Jef Van De Mollendijk. Il a, d’ailleurs, de bonnes raisons d’être heureux : il est en train de savourer une moule-frites sur une terrasse de la Grand-Place de Péruwelz, et tout en dégustant sa gueuze, il tient la main de Rachel, une jeune fille délicieuse aux boucles blondes et aux yeux d’azur que tous ses camarades lui envient.

Avant de parler d’amour, ils parlent de banalités :

« Ta semaine de travail s’est-elle bien passée ?

– C’est toujours pareil. J’imaginais le métier de policier un peu plus varié. Je commence à connaître l’autoroute de Wallonie comme si je l’avais moi-même construite. Et de ton côté ?

– Si tu crois que c’est mieux ! La seule différence entre nous deux, c’est que je suis obligée de sourire aux clients, alors que toi, tu es obligé de leur tirer une tête de cochon. »

Après avoir parlé de banalités, ils parlent d’amour. Pendant qu’on apporte le café, Jef présente à la jeune fille un écrin habillé de velours rouge qu’elle ouvre délicatement. Elle y découvre un solitaire éblouissant.

« Oh ! Jef ! Tu t’es enfin décidé !

– Veux-tu m’épouser, Rachel ?

– Oh ! Oui ! Depuis le temps que tu tournes autour de moi, j’ai eu le temps d’y réfléchir. »

Il est vrai que Jef et Rachel ne se sont pas aimés sur un coup de foudre, ayant grandi dans la même classe de l’athénée royal depuis l’âge de quatorze ans, ils ont pris le temps de se connaître. Jef n’était pas très doué pour les mathématiques, mais il se rattrapait sur les lettres, contrairement à sa camarade. Ils prirent ainsi l’habitude de se rencontrer chez l’un ou chez l’autre pour partager leur savoir. Ils se retrouvaient aussi pendant les vacances pour parcourir les RAVeL à bicyclette. Une solide amitié s’était donc enracinée entre les deux jeunes gens.

Le temps de l’adolescence s’écoula ainsi. Quand Rachel a trouvé son emploi de caissière au Delhaize de Bonsecours, Jef, qui venait d’être admis à la police de Mons-Borinage ne tarda pas à changer ses habitudes de consommation. Au lieu d’aller comme autrefois faire ses achats à Colruyt, il passait s’approvisionner à Delhaize, et au moment de payer, il choisissait soigneusement sa file. C’est à ce moment qu’ils ont vraiment compris qu’ils s’aimaient, mais Jef, qui n’est pas enclin à la précipitation, a encore attendu deux ans avant de la demander en mariage.

Le jeune homme a pourtant manqué une fois de compromettre leur amour par son impatience et sa maladresse.

Rachel venait d’avoir dix-neuf ans. Après l’incontournable anniversaire fêté en compagnie d’une foultitude de copains et copines, Jef avait voulu l’inviter à passer quelques moments agréables au Petit Salon.

« Garçon, une chauve-souris et une TSJ, s’il vous plaît. »

Le serveur, qui connaissait bien leurs habitudes leur apporta un café noir sans sucre et une Leffe blonde. Je vous expliquerai à l’occasion le rapport entre cet amer breuvage et la pipistrelle. Pour vous aider un peu, je vous donne un premier indice : Johann Strauss. Quant à TSJ, cela signifie Tout Sauf Jupiler. Jef caresse du pouce et de l’index la coupe humide, son amie comprend qu’il hésite à dire quelque chose d’important. Il se décide enfin :

« Voilà déjà un an que tu es majeure et responsable, j’ai pensé qu’il serait temps de passer à l’action.

– Comment ça ? Passer à l’action ? Qu’est-ce que tu veux dire par là ?

– Eh bien ! Toi et moi… tous les deux… ne me dis pas que tu n’as pas compris.

– J’ai très bien compris, et ma réponse est non.

– C’est moi qui ne comprends plus ! Si tu m’aimais vraiment…

– Je t’en prie, mon petit Jef, ne joue pas sur cette corde-là, elle est complètement désaccordée. D’autres m’ont déjà fait ce genre de proposition, et non seulement je leur ai dit non, mais je leur ai imprimé mes cinq doigts sur la figure. Toi, je te dis non et c’est tout. Et tu veux savoir pourquoi c’est tout ? Parce que je t’aime vraiment. Remarque, si tu veux absolument en recevoir une, ça peut toujours se négocier.

– Rachel…

– Maintenant, je te renvoie ta bonne raison. Si tu m’aimes vraiment, il faut que tu me le prouves, et ce n’est pas sur un lit que tu vas me le prouver. Quand on aime quelqu’un, on cherche à lui plaire et on le respecte, et quand celle qu’on aime dit non, on s’incline devant son refus.

– Mais je t’aime…

– Alors si tu m’aimes, demande-moi ma main, et je te laisse méditer sur l’alternative : soit je te dis non, et tu ne seras pas plus avancé, soit je te dis oui, et quand tu m’auras épousée, tu feras de moi ce que tu voudras, mais pas avant. Une fille comme moi, ça se mérite, non ? »

Malgré son indignation, Rachel conservait de la douceur dans le ton de sa voix et de la pondération dans ses propos. Jef, au contraire, blessé dans sa virilité, commence à s’échauffer la bile.

« Tu me traites comme un baraki ! Voilà combien de temps que nous nous aimons ? Et tu m’autorises tout juste à te caresser la pointe des cheveux. J’en ai assez à la fin ! Tu veux que je te dise, tout ça c’est depuis que tu vas dans ton église, que tu t’es fait baptiser et que tu prends la cène. Ce sont tes parents et ton pasteur qui t’ont fourré ces idées-là dans la tête.

– Jef, tu te fâches inutilement. Je ne t’ai jamais rien caché sur ma foi. Il n’est pas interdit de s’aimer, mais le Seigneur nous a donné quelques règles, pour notre bien. Je ne peux pas me dire chrétienne et accepter des parties de trampoline avec n’importe qui.

– Parce que je suis n’importe qui ! Moi !

– Ce n’est pas ce que j’ai voulu dire.

– J’en ai assez entendu ! Je me casse !

– Va-t’en si tu veux. Tu me reviendras, de toute façon. »

Jef se dressa d’un bon et sortit furieux, renversant sa chaise et attirant l’attention des autres consommateurs. Rachel n’avait plus qu’à payer la note, elle rentra chez elle en sanglots, sa mère la serra dans ses bras et la consola. Jef lui aussi rentra à la maison, sans saluer personne, il s’enferma dans sa chambre et claqua la porte. Ses parents ne posèrent pas de question ; ils avaient compris qu’il s’était fâché avec sa petite amie. Resté seul sur son lit, il passa toute la soirée à ruminer :

« Non, mais, pour qui elle se prend cette petite bourgeoise ? Pour Jeanne d’Arc ? Qu’elle aille au diable ! Elle pourra toujours me supplier, elle n’est pas près de me revoir. Je n’aurai pas de peine à en trouver une plus jolie et qui fera moins de manières. »

Il avait beau essayer de se convaincre qu’il avait cessé de l’aimer et qu’elle n’était pas si belle que cela, il savait bien que Rachel était la plus belle jeune fille de l’univers et qu’il l’aimerait toute la vie. Il s’efforça de rompre tout contact avec elle : plus de visite, plus de téléphone, plus de courriel. Il s’empressa de la retirer de ses amis face-de-bouc et reprit l’habitude d’aller faire ses courses à Colruyt. Un jour, il la croisa rue Astrid, accompagnée de sa mère. Il mourait d’envie d’aller se jeter dans ses bras et de la couvrir de baisers, mais il fit semblant de ne pas l’avoir vue et changea de trottoir.

« Ne te fais pas de souci pour lui, ma chérie, ce garçon n’est vraiment pas intéressant. Jolie comme tu es, tu n’auras pas de mal à trouver un meilleur parti. »

Quelques jours se sont encore écoulés après cette malencontreuse rencontre et la colère de Jef avait commencé à s’estomper. Il se mit à réfléchir. Les neurones fonctionnent beaucoup moins bien quand on est en pétard. Il dut admettre que Rachel n’avait pas tout à fait tort. S’il ne veut pas la perdre, il faut qu’il respecte ses convictions, et puisque c’est si important pour elle de rester intacte jusqu’au jour de son mariage, il doit se plier à ses choix.

Il hésita, puis se décida enfin à l’appeler sur son téléphone fixe. C’est sa mère qui décrocha.

« Allo ! euh… c’est Jef. Est-ce que je pourrais parler à Rachel ?

– C’est à elle de décider si elle veut vous parler ou non. »

Il entendit la voix éloignée de la jeune fille.

« Oh ! Oui ! Passe-le-moi ! »

C’était plutôt rassurant.

« Rachel, je voudrais qu’on se parle. Où peut-on se rencontrer ?

– On ne peut pas se parler maintenant ? Le téléphone a été inventé pour ça.

– Oui, bien sûr, on peut se parler tout de suite, mais ce que j’ai à te dire, j’aimerais mieux te le dire en face.

– C’est d’accord, viens prendre le thé chez moi, mais je te préviens, ma mère sera là pour assister à la discussion. »

Jef fut à l’heure au rendez-vous. Il ne manqua pas d’apporter une belle composition florale.

« Je me suis comporté comme un goujat, lui dit-il. Je te demande pardon. Est-ce que tu veux encore de moi ?

– Évidemment, grand nigaud, répondit-elle en le serrant dans ses bras. Je t’avais bien dit que tu me reviendrais.

– Bien, dit la mère, puisque vous voilà réconciliés, je vous laisse tous les deux, mais ne faites pas de bêtises.

– Ne t’en fais pas, maman, s’il dépasse les limites que je lui ai fixées, je le tue. »

Depuis cet incident, Jef et Rachel ne se sont plus jamais querellés. Aujourd’hui, il vient de lui demander sa main et elle lui a dit oui. Vous imaginez comme il se sent soulagé, mais il existe une clause suspensive non négligeable à ce contrat. La jeune fille ne se contentait pas de suivre ses parents à l’église, elle s’était engagée personnellement dans la foi et croyait de tout son cœur que Jésus-Christ s’était laissé crucifier pour qu’elle soit sauvée. Son baptême à l’âge de dix-huit ans était le fruit d’un choix personnel, elle mettait sa jolie voix et ses talents de guitariste au service de son Sauveur en participant aux activités musicales de l’église, elle enseignait aussi les enfants. Depuis leur réconciliation, Jef avait accepté de l’accompagner un dimanche à l’église.

« Juste une fois, et c’est bien pour te faire plaisir, » avait-il précisé.

Mais cette première visite a vaincu d’emblée ses préjugés. Foin des supermarchés de la foi à la mode Mac Donald auxquels les médias nous ont habitués à assimiler le monde évangélique. Le culte se déroule avec une étonnante simplicité, pas de statues, pas de vitraux, pas de ciboires, pas d’aubes ni de soutanes. On commence par chanter quelques cantiques anciens ou nouveaux, généralement choisis par l’assistance. Pendant que la cène est distribuée et que l’offrande est collectée, les membres de la communauté élèvent librement la voix pour honorer Dieu, puis le prédicateur monte en chaire bible en main. Après avoir salué l’assistance et lu un texte de l’Écriture, il apporte un enseignement simple, mais percutant. Quand la célébration est finie, tout le monde se retrouve pour un moment convivial autour de la cafetière.

Jef avait apprécié cette première approche, il trouvait ces chrétiens fort sympathiques et il se montra de plus en plus assidu aux rassemblements de l’église.

Rachel est vraiment très amoureuse de son ami, mais une question récurrente l’agite : où en est-il au niveau de la foi ? L’apôtre Paul, dans sa deuxième épître aux Corinthiens, déconseille très vivement d’épouser un incroyant. Et si Jef ne se convertissait jamais, ou pis encore, s’il se « convertissait » uniquement pour gagner ses faveurs. Elle s’était montrée claire sur ce point :

« Je ne pourrais pas t’épouser tant que tu n’auras pas fait la paix avec Dieu, mais comme tu le sais, il faut que ça se passe dans ton cœur, entre Jésus et toi. Si tu te faisais baptiser pour mes beaux yeux, ce serait une catastrophe pour nous deux.

– Rassure-toi, mon amour, je n’ai pas encore pris la décision que tu attends de moi, mais j’ai beaucoup avancé, seulement je veux être aussi honnête avec lui qu’avec toi. Si je prends le baptême, ce ne sera pas pour tes beaux yeux de saphir, ce sera d’abord pour Jésus. »

***

La police a décidé de faire du zèle sur l’autoroute E 42. Leurs deux véhicules tapis à l’entrée de l’aire de service de Saint-Ghislain, les représentants de l’ordre attendent leurs proies. Les informations parviennent dans les récepteurs :

« Une véoué immatriculée 1-FZM-798, 135 km/heure. Une moto, 1-KVL-451, 240 km/heure.

– Deux cent quarante ! s’écrie Jef. Il n’a pas froid aux yeux, celui-là !

– Vous vous en occupez, lui dit son chef. Moi je m’occupe de la véoué dans l’autre véhicule.

– Oui, chef ! »

La motocyclette fautive ne tarde pas à apparaître dans le paysage. Jef s’avance et fait signe de s’arrêter. Le bolide freine, bloque ses roues qui crissent, dérapent et impriment sur l’asphalte les marques de leur gomme fumante. L’engin s’immobilise, la roue avant à quelques centimètres du genou du jeune policier qui a fait preuve d’un sang-froid remarquable. La pilote enjambe sa monture, la cale sur sa béquille, elle ôte son casque et secoue la tête pour remettre en ordre sa longue chevelure d’obsidienne.

Jef ne s’attendait pas à pêcher un tel requin dans ses filets. La fille campée devant sa moto, les jambes légèrement écartées, le défie de son regard d’émeraude. Elle est enveloppée d’un blouson entrouvert et d’une jupe très courte de cuir noir. Il croit voir en face de lui Brigitte Bardot, du temps de sa splendeur, devenue brune, ne craignant personne sur sa Harley Davidson. Incapable de supporter l’éclat de ses yeux, il abaisse les siens, parcourant son corps dans toute sa longueur, enveloppant du regard ses jambes moulées dans des cuissardes et ses cuisses admirablement galbées, puis remonte ce long fleuve jusqu’à l’océan de son décolleté dans lequel il boit la tasse. Il lui faudra quelques secondes pour refaire surface.

« Euh… Police de Mons-Borinage. Savez-vous que sans une tenue adaptée, vous risquez des blessures très graves en cas de chute ? Même à trente kilomètres/heures, votre corps serait déchiqueté. Et vous savez à quelle vitesse vous rouliez ?

– Non, je n’en sais rien. Je ne peux pas regarder à la fois la route et le tableau de bord.

– Ne me prenez pas pour un imbécile ! Cette phrase-là, je l’entends cinquante fois par jour. Deux-cent-quarante kilomètres/heures ! Et vous ne vous êtes pas rendu compte que vous rouliez un peu vite ?

– Deux-cent-quarante ? Ce n’est rien, ça. Avec cet engin-là, je peux monter à deux-cent-nonante, trois cents avec le vent dans le dos.

– Attention ! Vous n’êtes pas loin de l’outrage à représentant de la loi. Ça pourrait vous coûter cher. Sortez-moi les papiers du véhicule, certificat d’immatriculation, assurance, permis de conduire, et suivez-moi. »

Jef fit asseoir la jeune fille dans la camionnette et inspecta ses documents.

« Vous vous appelez Carmen Planckaert, vous êtes née le quatorze avril nonante-six à Tournai. Vous avez donc dix-neuf ans. Vous habitez rue du Bas-Coron houit, à Péruwelz.

– Puisque c’est écrit.

– Faites bien attention, mademoiselle ! Vous prenez votre plaisir à me chercher, mais vous allez me trouver ! Je vais m’occuper de votre cas !

– Et vous ? Vous vous appelez comment ?

– Qui ça ? Moi ? Euh… C’est Jef… Jef Van De Mollendijk.

– Van De Mollendijk ! Et vous allez me dire que vous êtes wallon, avec un nom pareil ! »

La réplique de Carmen lui fit l’effet d’un coup de poing dans la figure. Comment lui, un policier connaissant son métier, avait-il pu manquer de professionnalisme au point de répondre à cette question ? À partir de cet instant, il avait perdu sa position dominante. Cette petite insolente venait de culbuter son autorité.

« Moi, c’est Planckaert, comme la dynastie de coureurs cyclistes. Ça, c’est un vrai nom wallon. Mais moi je préfère la moto. Si j’avais les guiboles d’Eddy Merckx, je plairais sûrement moins aux hommes. Et ne me dites pas qu’elles vous déplaisent, mes jambes, vous n’arrêtez pas de les regarder depuis un quart d’heure. Vous n’êtes qu’un gros porc concupiscent. »

Cette fois-ci, Carmen lui a porté le coup de grâce. Elle vient de le ridiculiser à mort. Encore heureux qu’il soit seul avec elle et qu’aucun de ses collègues n’ait assisté à la scène ! Pendant qu’il tape son procès-verbal, elle achève sa victime en le mitraillant de son redoutable regard, à la fois autoritaire et séduisant. Jef sort le document de l’imprimante. Quant à l’océan que nous venons d’évoquer, il y a fait naufrage.

« Je vous ai fait un rapport. Outre l’excès de vitesse, j’ai aussi mentionné l’absence d’équipement de protection. Un casque intégral, ce n’est pas suffisant. Je préfère ne rien dire au sujet de votre attitude insolente et provocatrice. Vous recevrez un courrier. Attendez-vous à des sanctions lourdes. Voici vos papiers. Tâchez de rouler un peu moins vite. Vous finirez par vous tuer.

– C’est ce que je désire : mourir avec ce fauve d’acier entre mes cuisses. Je n’ai pas peur de l’au-delà, je sais où je vais : en enfer. »

Pendant que Carmen s’éloigne et enfourche à nouveau sa Harley, Jef s’assied, la tête dans ses mains. Que lui est-il arrivé ? Jamais une femme, si belle soit-elle, ne l’avait ainsi déstabilisé. Il sortit enfin de la fourgonnette. Son chef, qui vient justement d’en terminer avec le conducteur de la Volkswagen, l’interpelle :

« Où est la fille ?

– Elle est repartie.

– Comment ça ? Repartie ? Sur sa moto ?

– Euh… oui.

– Habillée comme ça ?

– Oui.

– Est-ce qu’elle a soufflé dans l’alcotest ?

– Euh… non ? J’ai oublié…

– Vous avez oublié ! Depuis le temps que vous travaillez avec nous, vous êtes censé connaître les procédures. D’abord, il fallait la soumettre à l’alcotest. Deuxièmement, dans un cas pareil, on confisque le permis de conduire et on immobilise le véhicule. Elle aurait téléphoné à quelqu’un pour venir la chercher, ce n’est plus notre problème. Vous allez en entendre parler, de cette histoire-là. C’est moi qui vous le dis. »

Au terme de cette pénible journée, Jef retrouva enfin sa fiancée. Rachel reconnut tout de suite à son visage qu’il était contrarié.

« Qu’est-ce qui ne va pas, mon chéri ?

– J’ai fait une bêtise à mon travail. Je crois que je vais me faire virer.

– Tu peux m’en dire un peu plus ?

– Non, je ne préfère pas. Plus tard, peut-être.

– Je comprends, mais ne t’en fais pas. Nous allons prier ensemble. Le Seigneur a certainement d’autres plans pour toi. »

***

Jef fut convoqué en conseil de discipline et, conformément à ses craintes, il fut révoqué.

« Au moins, nous voilà fixés, dit Rachel. Ne t’inquiète pas. Dieu ne ferme jamais une porte sans en ouvrir une autre. Fais-lui confiance. C’est une épreuve pour ta foi. »

La douceur et la gentillesse de sa fiancée ne tardèrent pas à lui faire recouvrer sa bonne humeur et son courage. Il profitait de ce repos forcé pour être aux petits soins pour elle. Il cherchait un nouveau travail, mais n’en trouvait pas.

Carmen avait marqué une forte impression sur Jef. Leur rencontre venait de dévier la trajectoire de sa vie, mais il pensait qu’il suffirait de quelques jours pour estomper ce sentiment. Ce n’était, après tout, qu’une contrevenante comme il en avait déjà verbalisé des centaines, même si celle-ci était douée d’une forte personnalité assortie d’un redoutable pouvoir de séduction. Cependant, plus les jours s’écoulaient et plus l’image de la motocycliste s’incrustait dans son esprit. Il ne se passait pas une heure sans qu’il pense à elle, et cette pensée le transportait d’une vive émotion. Il aimait pourtant Rachel et désirait ardemment l’épouser. Il faudra bien qu’il oublie cette furtive amazone, mais elle s’imposait dans sa pensée comme une reine tyrannique. Il ne se contentait plus de la revoir telle qu’elle lui était apparue sur l’autoroute ; il l’imaginait, s’envolant sur sa motocyclette par-dessus des précipices infranchissables. Il l’imaginait, ayant troqué sa moto contre un fougueux destrier et son casque intégral contre un heaume, l’épée au poing, terrassant à elle seule une centaine d’ennemis. Chaque fois qu’il va faire ses courses à Delhaize, il fait un petit crochet par la rue du Bas-Coron dans l’espérance de l’y apercevoir. Enfin, la présence même de la jeune fille qu’il aime tant ne suffit plus à détourner sa pensée. Quand il caresse la blonde chevelure de Rachel, il lui semble nager dans le fleuve des cheveux noirs de Carmen. Quand Rachel l’enlace de ses bras, il se voit prisonnier dans ceux de Carmen. Quand Rachel lui donne un baiser, il croit souder ses lèvres sur la bouche de Carmen, brûlante comme un fer rouge. Quand il plonge dans le doux regard bleu de Rachel, il se noie dans les yeux verts de Carmen.

***

Pour se changer les idées, les amoureux avaient décidé d’emporter chacun sa tente dans la voiture de Jef et d’aller camper quelques jours au Coq, la seule station balnéaire de la côte belge qui a plus ou moins échappé au massacre à la bétonnière. La Belgique ne possède que soixante kilomètres de côte, ce qui est amplement suffisant, vu ce qu’elle en a fait. Ils venaient de quitter Péruwelz et s’engageaient dans la ligne droite qui précède l’entrée d’autoroute lorsqu’ils virent, à la sortie du rond-point de Roucourt, une jeune femme, habillée de cuir et chaussée de cuissardes, qui attendait la compassion d’un conducteur charitable.

« Tu devrais t’arrêter, dit Rachel qui n’est pas encline à la jalousie, évitons-lui de mauvaises rencontres. »

Le véhicule s’immobilise, Rachel abaisse la vitre. Jef reconnaît l’auto-stoppeuse. Il a une énorme envie de démarrer en mode Francorchamp et la planter sur pied.

« Je vais à Courtrai.

– Nous ne passons pas loin, répond Rachel. Montez, je vous en prie. »

Carmen s’installe sur la banquette arrière, à son tour elle reconnaît le conducteur.

« Tiens ! Mais quelle surprise ! Jef Van Kriekebeek !

– Van De Mollendijk ! corrige Jef en insistant sur l’accent tonique.

– Jefeke ! Je ne m’attendais pas à te revoir.

– Moi non plus, et si je vous avais reconnue à temps, j’aurais foncé.

– Tu n’es pas gentil, mon petit condé d’amour. »

Il y eut quelques secondes de silence.

« C’est ta fiancée ? demande Carmen.

– Non, répond sèchement Rachel, je suis sa mère. »

Cette fois, le silence dure plusieurs minutes, c’est Jef qui le rompt.

« C’est dangereux, pour une jeune fille seule, de rester comme ça sur le bord de la route.

– Monsieur aime donner des leçons à ce que je vois. C’est dangereux de foncer à moto les cuisses à l’air, c’est dangereux de se planter toute seule sur le bord de la route. Mais c’est grâce à toi que je me suis fait sucrer mon permis, je te rappelle.

– Et c’est grâce à vous que je me suis fait virer de la police, je vous signale. Nous sommes quittes. »

Les occupants de l’automobile n’échangèrent plus un mot jusqu’à l’étape, dans la banlieue de Courtrai. Avant de prendre congé, Carmen enroula ses bras autour du cou du conducteur et lui baisa les deux joues.

« Merci, Jefeke. Tu es un amour. »

Jef redémarra, abandonnant la jeune provocatrice sur le bas-côté.

« Euh… Rachel, il faut que je t’explique quelque chose.

– Pas besoin d’explication, j’ai compris.

– Non, tu n’as pas compris.

– Tu as gaulé cette fille dans ton radar et tu lui as fait sauter son permis. Après, je ne sais pas ce que tu lui as fait, mais elle s’est vengée en te faisant virer de la police.

– Elle ne s’est pas vengée. Je n’ai pas respecté les procédures en ce qui la concernait. En tout cas, le résultat est le même, c’est à cause d’elle que je me suis fait virer. »

Un nouveau silence envahit l’habitacle.

« Il y a tout de même une chose que je ne comprends pas et que j’aimerais que tu m’expliques : après ce qui s’est passé, vous devriez vous détester. Comment se fait-il qu’elle te tutoie, qu’elle t’appelle par le diminutif de ton diminutif, qu’elle te balance du “condé d’amour”, et que pour terminer en apothéose, elle te donne une baise sur les deux joues ? Elle est française ?

– Non, sûrement pas. Elle habite Péruwelz.

– Ça ne répond pas à ma question.

– Tu me demandes si elle est française.

– Je te demande ce qui justifie ces familiarités. Tu as gardé les vaches avec elle ?

– Mais je ne sais pas, moi ! De toute façon, c’est une dévergondée. Elle a fait ça exprès pour me mettre dans l’embarras et pour te rendre jalouse, et sur ce coup-là, elle a gagné.

– Je ne suis pas jalouse. »

Carmen a réussi à plomber leur sortie en amoureux. Rachel élève rarement la voix, même quand elle est fâchée. Elle n’adressa plus la parole à Jef jusqu’à leur retour à Péruwelz.

***

Rachel décida enfin de mettre un terme au supplice qu’elle avait imposé à son ami. Elle accepta donc la réconciliation et lui parla de nouveau, essayant d’oublier l’incident qui l’avait mécontentée. Cependant la tristesse n’avait pas quitté son visage.

« Cette nuit, j’ai fait un affreux cauchemar, lui confia-t-elle. J’étais attachée sur un autel, dans une sorte de temple, il y avait deux grands cierges qui brûlaient sur une table, de part et d’autre d’un Bafomet. Alors, j’ai vu arriver cette mystérieuse auto-stoppeuse, belle et laide à la fois, le teint bleuâtre, le visage crispé par la haine, une infinie cruauté dans le regard. Elle avait une immonde tête de bouc tatouée sur le ventre. Elle m’a frappée de coups de couteau jusqu’à découper ma poitrine et en retirer mon cœur. Le plus terrible, c’est que je le voyais palpiter entre ses mains et que j’étais encore vivante. Je ne savais pas si je criais ou si je rêvais que je criais. C’est ma mère qui m’a réveillée, elle m’a prise par les épaules, moi, je croyais que c’était cette fille qui m’empoignait. Je lui ai griffé les bras jusqu’au sang.

– Je comprends. Tu te fais trop de souci à cause de cette défenestrée du système. Je te jure qu’il n’y a rien eu entre Carmen et moi.

– Ne jure pas, s’il te plaît. Que votre oui soit oui et que votre non soit non. Ce qu’on y ajoute vient du malin[1]. Et il y a des détails que tu t’obstines à me cacher.

– D’accord, je n’ai jamais voulu te dire ce qui s’est passé avec elle dans la camionnette, et qui a conduit à ma révocation, parce que ce n’est pas du tout à mon honneur, que j’en ai honte et que j’ai peur que tu me méprises. Voilà ! Mais je te j… je t’assure que je ne l’ai pas touchée. Enfin…

– Enfin ? dit-elle en fronçant les sourcils.

– Seulement avec les yeux…

– Jefeke, notre Seigneur n’a-t-il pas dit que celui qui pose sur une femme un regard de convoitise est aussi coupable que s’il avait forniqué avec elle ?[2]

– Je sais… Elle m’a traité de gros porc concupiscent, et c’est ce que je suis. Je te demande pardon.

– Mon Dieu n’est pas un dieu rancunier, c’est à lui que tu dois demander pardon. En ce qui me concerne, je ne suis pas rancunière non plus, mais il faut me promettre de ne plus jamais revoir cette Carmen, encore moins de prononcer son nom devant moi.

– C’est promis, mon amour, plus jamais je ne la reverrai, plus jamais. »

Jef laissa reposer sa tête sur la poitrine de sa fiancée apaisée.

« J’entends ton cœur qui bat. Quelle merveilleuse musique ! »

***

Cette sérénité amoureuse fut malencontreusement troublée par une mélodie dans la poche de Jef, celui-ci n’avait pas activé le haut-parleur, mais Rachel distinguait la conversation :

« Allo ! Jefeke ! C’est Carmen.

– Carmen… Carmen… non, je ne vois pas. Vous devez faire erreur.

– Ne me prends pas pour une idiote, Jef, tu sais très bien qui je suis : Carmen, la fille à la moto. Ce n’est pas parce que ta blondasse est à côté de toi que tu dois faire semblant de m’ignorer.

– Écoute, Carmen, je ne sais pas te parler maintenant. D’ailleurs, je ne veux pas te parler du tout. Je ne veux plus jamais te revoir ni t’entendre.

– Tu ne sais vraiment pas ce que tu perds, mon petit condé d’amour. Tu ne rencontreras jamais deux filles comme moi dans ta vie. Alors réfléchis bien. Je te rappelle plus tard. Gros bisous. »

Rachel ne voulait pas que Carmen l’entende éclater en sanglots. Elle se retint jusqu’à ce que la conversation soit terminée. Son ami avait beau l’étreindre, il était incapable de la consoler. Elle dit enfin, à travers ses larmes :

« Il vaut mieux nous séparer pour aujourd’hui. Il faut vraiment que je prie pour toi… pour nous deux. »

Rachel se retira dans sa chambre. Sur son vieux bureau de lycéenne éclairé par une lampe d’architecte, elle avait étendu sa Bible ouverte au livre du prophète Esaïe, au chapitre soixante-et-un. Elle lut à haute voix :

« L’esprit du Seigneur, l’Éternel, est sur moi, car l’Éternel m’a oint pour porter de bonnes nouvelles aux malheureux ; il m’a envoyé pour guérir ceux qui ont le cœur brisé, pour proclamer aux captifs la liberté, et aux prisonniers la délivrance ; pour publier une année de grâce de l’Éternel, et un jour de vengeance de notre Dieu ; pour consoler tous les affligés ; pour accorder aux affligés de Sion, pour leur donner un diadème au lieu de la cendre, une huile de joie au lieu du deuil, un vêtement de louange au lieu d’un esprit abattu, afin qu’on les appelle des térébinthes de la justice, une plantation de l’Éternel, pour servir à sa gloire. »

Maintenant, elle prie. Une prière silencieuse, un secret entre Jésus et elle, une confidence intime à celui qu’elle aime le plus au monde.

Carmen prie, elle aussi. Oui, elle prie.

Dans sa cave sombre et humide qu’elle a transformée en chapelle, à peine éclairée par deux grands cierges posés sur une table, elle prie. Entre les deux cierges, la figurine d’une tête de bouc en ivoire, épouvantable dans la pénombre, semble la surveiller. Au lieu de la Bible ouverte repose sur la table une planche de bois verni. En place de prophéties sont imprimés un alphabet, les chiffres de 0 à 9, et, tout au milieu, les mots « oui » et « non ». Le front baissé, les mains jointes comme une communiante en aube noire, Carmen prie en silence. Puis elle pose sur la planche ouija un palet de cèdre qu’elle maintient avec l’index et le majeur. Ce ne sont pas ses doigts qui guident le palet, c’est le palet qui conduit ses doigts, d’abord sur la lettre R, puis sur la lettre A, puis encore sur le C, enfin sur le H, le E et le L.

« Rachel, murmura-t-elle, c’est elle que tu veux que je détruise ? Ce sera un vrai plaisir. »

Elle ouvrit le tiroir de sa table-autel et en tira une arme dans laquelle elle introduisit le chargeur d’un geste volontaire.

« Non, lui dit une voix sinistre venue des profondeurs, pas comme ça, c’est trop facile. Je veux qu’elle souffre. »

***

Le lendemain, le téléphone de Jef sonna. C’était Carmen.

« Je t’avais pourtant dit que je ne voulais plus entendre parler de toi. Tu as tort d’insister.

– Et pourquoi, s’il te plaît ? C’est à cause de la Rachel ? C’est elle qui fait la loi ? Tu en as peur, c’est ça ? Tu as peur qu’elle te fasse une scène ? Ou qu’elle te quitte ? Ou qu’elle te batte ?

– Comment sais-tu qu’elle s’appelle Rachel, d’abord ?

– Ce n’est pas compliqué, les bonniches du Crucifié s’appellent toutes Rachel, ou Esther, ou Rébecca.

– Pourquoi l’appelles-tu “bonniche du Crucifié” ?

– C’est bien ce qu’elle est, non ?

– Pourquoi est-ce que tu la détestes ?

– Tu l’as vue dans son église, cette bigote hypocrite ? Elle commence toujours son petit laïus quand la coupe arrive au quatrième rang sur la droite, et elle commence toujours par les mots “Seigneur Jésus, mon âme te loue, mon cœur t’adore”.

– Comment tu sais ça ?

– Je sais des tas de choses sur elle que tu serais surpris de savoir. Et je sais aussi des choses sur toi que tu ne voudrais pas que je raconte à tout le monde.

– Le jour où tu t’es fait ! Non, je t’en supplie. J’en ai trop honte.

– Il ne s’agit pas de ça ! Des choses que tu ne sais pas que je sais. Alors, tu ferais bien d’accepter mes propositions.

– C’est du chantage, Carmen ! Mais je ne cèderai pas. Tu m’entends ? Tu peux dire tout ce que tu veux, je ne te donnerai pas ce plaisir. Jamais !

– Ne t’énerve pas comme ça, mon petit flicounet d’amour. Je ne te mets pas le revolver sur la tempe, je t’invite seulement à monter chez moi boire un verre, et nous pourrons en discuter tranquillement, en tête-à-tête, rien que toi et moi. »

Elle prononce ces derniers mots sur un ton doucereux.

« J’ai promis à ma fiancée de ne plus te revoir.

– Eh bien ! va la retrouver, ta mère supérieure ! Ne viens pas pleurer après. Je t’aurai prévenu. »

Elle coupa la communication. Jef la rappela aussitôt.

« C’est bon, tu as gagné. Cet après-midi, à quinze heures, chez toi, ça te convient.

– C’est parfait. »

Jef se rendit à pied à son rendez-vous. Il craignait que Rachel ou quelqu’un de ses amis reconnaisse sa voiture stationnée dans la rue du Bas-Coron. Il longeait les maisons, regarda bien à droite et à gauche avant de sonner au numéro huit. Heureusement, Carmen ouvrit aussitôt. Le cœur du jeune homme sursauta. Ce n’est plus la motocycliste bardée de cuir et de clous qu’il voyait en face de lui, mais une élégante jeune fille aux longs cheveux noirs, enveloppée dans une robe dessinant les contours de sa taille, libérant ses épaules et ses bras, un fourreau vert assorti à la couleur de ses yeux. De son côté motard, elle avait cependant gardé ses bottes à cuissarde autour desquelles gravitaient tous les fantasmes de Jef.

« Ne reste pas planté comme ça sur le trottoir. Entre. Tu aurais tout de même pu venir avec un bouquet ! Ça ne fait rien. Tu y penseras la prochaine fois. »

Jef s’exécuta. Une fois qu’il fut entré, elle verrouilla la porte. Une bouteille de bourbon l’attendait sur la table.

« Je suis son otage, pensa Jef. Qu’est-ce qu’elle me veut exactement ? Qu’est-ce qu’elle va faire de moi ? »

« Buvons d’abord un petit verre, pour nous mettre à l’aise avant de parler.

– Si tu veux, mais juste un petit. Oh ! Pas tant que ça ! »

Carmen le servit généreusement. Il but néanmoins jusqu’au fond du verre. Elle lui en servit un second. La crainte que lui inspirait cette rencontre laissait place à un sentiment de confiance et de sécurité.

« Alors ? Qu’as-tu de si secret à me dire ?

– À part le fait qu’à vingt ans passés, tu es encore innocent, je n’ai rien de sensationnel à t’apprendre. C’est une ruse pour t’attirer dans mes filets.

– Eh bien ! C’est réussi.

– Par contre, tu ferais mieux de la surveiller ta Rachel d’un peu plus près. Ce n’est pas parce qu’elle va à l’église que c’est une petite sainte. Tu te souviens du jour où elle a repoussé tes avances. Tu l’avais vachement mal pris. Je peux te dire qu’avec d’autres elle fait moins sa petite madone. »

« Elle ment, pense le jeune homme, quelle petite vipère ! Le pire, c’est qu’elle sait tout de ma vie. Elle me tient à sa merci. »

« Je demande à voir.

– C’est tout vu.

– Laisse-moi partir, maintenant. J’en ai assez entendu.

– Un dernier verre, pour te faire oublier ce que je viens de dire ?

– Euh… oui, volontiers, mais vraiment le dernier.

– Un peu de musique ?

– Oui pourquoi pas ? »

Carmen programma un éclairage intime et un morceau de musique, de cette musique à la guimauve et au saxophone qui ne sert qu’à danser l’un contre l’autre. Et Jef se frottait contre Carmen, et la sueur leur rendait la peau collante. La jeune femme l’emprisonnait dans ses bras comme un aigle tenant sa proie entre ses serres.

« Il fait chaud ici, dit-elle, tu ne trouves pas ?

– C’est à cause du Bourbon. Nous avons peut-être un peu forcé la dose.

– Ne dis pas de bêtises et aide-moi un peu à descendre cette fermeture ! »

Jef obéit, caressant lentement du bout du doigt la colonne vertébrale de sa cavalière. Le vêtement de soie tomba aux pieds de la jeune femme. De nouveau face à elle, il poussa un cri de frayeur.

« Carmen ! Rhabille-toi. Ça me fait peur, ce truc ! »

Une hideuse tête de bouc était tatouée sur son ventre, comme dans le cauchemar de Rachel. Ce bouc semblait le suive du regard. Voilà donc la signification de ce rêve : cette ignoble séductrice s’apprête à offrir son amie en sacrifice à Satan, et Dieu l’en avait avertie.

« C’est mon Bélial qui t’effraie comme ça ! Il n’a jamais mordu personne, ce n’est que de l’encre. Moi, par contre, je mords, je griffe, je frappe et s’il le faut, je tue.

– Tu es une sorcière !

– Et alors ? Ta Rachel ne t’a jamais autorisée à découvrir son abdomen ?

– Il n’y a pas de danger.

– Demande-lui si elle n’a pas un crucifix tatoué sur elle.

– C’est un blasphème ! Je ne te permets pas ! Rachel n’a pas de crucifix, ni sur son cou, ni au-dessus de son lit. Sa foi est vivante. Elle porte le Christ au fond de son cœur.

– Au fond de son cœur ! Ce que tu peux être naïf ! Moi, ce que je veux, c’est te faire échapper à son emprise néfaste. Tu n’as pas compris ce que c’est que sa religion ? Toute une série de règles, d’obligations et d’interdictions. Elle a commencé à faire de toi son esclave, et ce n’est pas fini ! Sers plutôt Belzébuth. Il te donnera la santé, la richesse, le pouvoir, la célébrité. Tu posséderas l’objet de tous tes désirs. Il te donnera l’amour. Je t’initierai à tout cela. Je ne te décevrai pas.

– Arrête ! Tu es possédée du diable et tu veux me posséder à mon tour. Laisse-moi m’en aller, maintenant. Je dois partir.

– C’est cela. Va retrouver ta Sainte Rachel ! J’aurai sa peau, de toute façon. Un dernier pour la route ?

– Ah non ! Ça suffit comme ça !

– Allons ! Quoi ! Un dernier, pour que nous n’ayons pas l’air de nous quitter fâchés.

– Oui, mais alors, cette fois, c’est bien le dernier. »

Carmen libéra son prisonnier. Jef ne savait plus très bien où finissait la rue et où commençait le trottoir. Il parvint néanmoins à trouver le chemin jusqu’au Delhaize.

« Tiens ! voilà ton fiancé ! Dis donc, il a l’air d’en avoir constaté une puissante. Ce n’est pourtant pas dans ses habitudes. »

Jef, en effet, avait perdu la notion de la ligne droite et de la verticale. Il comptait sur le chariot pour le maintenir debout, ce qui aurait pu être une bonne combine si celui-ci n’était pas équipé de roulettes. Une fois dans le magasin, il vociférait une Brabançonne en flamand approximatif. Puis, de la même voix égosillée, il se mit à chanter :

« La fleur que tu m’avais jetée
Dans ma prison m’était restée… »

Rachel, qui possède une bonne culture musicale, avait reconnu la chanson.

« Carmen ! » murmure-t-elle.

Jef perdit l’équilibre, poussant son chariot qui, dans sa course, brisa plusieurs bouteilles de bière.

« Je comprends que c’est pénible pour toi, dit la collègue de Rachel, mais je n’ai pas le choix, j’appelle la sécurité. »

Aussitôt, deux vigiles empoignèrent le jeune homme ivre et le jetèrent sur le parc de stationnement.

« Excusez-moi, dit Rachel, je reviens tout de suite.

– S’il vous plaît, répondit le client. »

Tout le monde suivait la jeune fille des yeux, profitant du spectacle gratuit. Elle se précipita sur son fiancé, lui asséna une puissante paire de gifles, un coup droit et un revers. Le diamant qu’il lui avait offert lui griffa la joue. Elle l’ôta de son doigt et le lança au visage de Jef.

« Tiens ! Reprends ça ! Je n’en veux plus ! »

Rachel retourna à sa caisse. Jef ramassa l’anneau et s’éloigna tête baissée. La honte, autant que les gifles, avait rougi ses joues.

***

Notre infortuné camarade rejoignit sa maison. Il s’écroula sur le lit, demeura immobile. Puis, prenant le courage de se relever, il appela son amie sans obtenir de réponse. Il rappela tous les quarts d’heure. Après la cinquième tentative, la jeune fille avait terminé sa journée de travail et décrocha enfin.

« Rachel, je…

– Comment oses-tu encore m’adresser la parole ? Tu t’es donné en spectacle devant mes collègues et mes clients. Tu m’as couverte de honte. Je ne veux pas d’un poivrot. Retourne chez ta Carmen, puisque c’est elle qui t’a mis dans cet état. Disparais de ma vie, je ne veux plus jamais te revoir.

– Rachel, pardonne-moi, je… »

Elle avait raccroché. De rage, Jef jeta au sol son téléphone mobile, qui se brisa. Bien qu’il ne fût pas dégrisé, tant s’en faut, il sauta dans sa voiture et parvint miraculeusement en vie au canal. Il descendit en titubant sur le chemin de halage. Il ruminait de sombres idées.

« De toute façon, elle ne veut plus me voir, elle ne m’aime plus. Et d’ailleurs elle ne m’a jamais aimé. Et moi, comme une gourde, je lui ai offert un diamant. Encore heureux que je l’aie récupéré. Et si elle m’aimait vraiment, elle ne m’aurait pas jeté comme une vieille chaussette trouée. Et si c’était une vraie chrétienne, elle me pardonnerait. Tout ça parce qu’elle m’a vu un tout petit peu bourré. Carmen a bien raison, ce n’est qu’une petite rouée, elle n’a pas besoin de moi, elle trouve ce qu’il lui faut ailleurs. Sa religion, c’est de l’hypocrisie ; Dieu a tant aimé le monde qu’il a donné son Fils et tout le bastringue, tout ça c’est du pipeau, du baratin pour attirer les gens dans leur église et leur demander du pognon. Allez, finissons-en ! Rachel m’a trahi et sans elle je ne sais pas vivre. Je t’aime, Rachel ! je t’aime ! Adieu, ma chérie, demain, on retrouvera mon cadavre dans le canal et ce sera ta faute. Tes remords n’y changeront rien. »

Et le voilà qui se penche au-dessus de l’eau. Il hésite. L’alcool donne du courage. Il se prépare à plonger… un bruit de moteur détourne son attention.

« Oh ! non ! Pas elle ! »

Et si ! C’est elle ! Carmen Planckaert, pilotant à la Jéhu sa Harley Davidson sur l’étroit sentier, risquant de transformer la tentative de suicide en accident. Elle freine, les pneus crissent, la moto dérape.

« Alors, Jefeke ! On dirait que j’arrive à temps. Chaque fois que j’ai le dos tourné, tu fais des carabistouilles.

– Cette piste est réservée aux cyclistes et aux cavaliers.

– Je suis une excellente cavalière, et tu le sais très bien.

– Laisse-moi mourir tranquille.

– Mourir tranquille ! Tu vas te précipiter dans la mort alors que moi, je t’offre la félicité.

– Tu m’as forcé à boire. Résultat des courses : Rachel m’a plaqué, et en plus, elle m’a collé un aller-retour devant tout le monde.

– Je ne t’ai pas forcé à boire. Je t’ai proposé à boire. C’est tout de même différent. Je ne t’ai pas obligé à te poivrer la tronche et ce n’est tout de même pas ma faute si tu ne tiens pas l’alcool. Et tu devrais me remercier : du même coup, je t’ai débarrassé de ta pétasse blonde. Et je suis là pour la remplacer, tu verras la différence. Je vais t’initier aux plaisirs de l’amour. Peut-être pas ce soir, tu es trop zat. Je vais te montrer de quoi je suis capable. Après, si tu n’es pas satisfait de mes services, tu pourras toujours aller te noyer. »

Jef se mit à réfléchir. Finalement, à choisir entre le canal et Carmen…

« Allez, je te ramène chez toi, tu n’es pas en état de conduire. Je te rappelle demain. Cale-toi derrière moi et accroche-toi bien. Ça va décoiffer. »

***

Le lendemain, Jef avait la tête emprisonnée dans un casque de béton. C’est qu’il n’était pas accoutumé à boire de l’alcool.

Rachel avait perdu l’appétit, le sommeil et la bonne humeur. Elle avait chassé son fiancé qui l’avait bien cherché, mais elle savait bien qu’elle ne cesserait jamais de l’aimer.

Le téléphone sonna chez Jef. Il le laissa sonner, puis il se décida, se leva à grand peine. Et si c’était Rachel qui était disposée à accepter sa demande de pardon ?

Il a beaucoup de mal à parler, sa langue ressemble à un sac de plâtre.

« Allo ?

– Jefeke ? C’est Carmen. Comment vas-tu depuis hier soir ?

– Je suis malade. J’ai la tête en plomb.

– Pas étonnant, après une cuite pareille. Quand tu seras requinqué, tu feras ta valise. Désormais, tu habites chez moi.

– Mais…

– Il n’y a pas de mais ! Ta fiancée t’a plaqué, je ne vois pas ce qui pourrait encore t’empêcher de devenir mon amant. Et tu vas gagner au change, crois-moi. »

Voilà notre ami spontanément guéri de sa gueule de bois. Un bon verre de Spa pétillante et le voilà sur pieds. Jef, cette fois, n’avait pas oublié de descendre chez la fleuriste acheter quelques roses. Il ne craint plus de garer sa voiture rue du Bas-Coron. D’ailleurs, Rachel ne connaît pas sa nouvelle adresse. Et même si elle le savait…

La demeure de Carmen lui semble changée depuis sa première visite. Elle est sombre, la décoration en est sinistre, des bibelots sur les meubles rappellent toutes sortes de mythologies : Thor, armé de son marteau, Horus, le dieu à la tête de hibou, Anubis le dieu à tête de chien, et le plus effrayant de tous : Moloch, l’idole dévoreuse d’enfants. Deux haches d’armes croisées ornent le manteau de la cheminée. Carmen, elle-même, pour lui sembler plus séduisante, a changé sa coiffure dans la matinée. Elle a rasé la totalité de son crâne, à l’exception d’une crête teinte en rouge qui descend le long de son corps jusqu’aux hanches.

« Et ce maquillage à la Cléopâtre ! Elle a l’air encore plus cruelle ainsi, pense Jef. Mais elle est si belle… »

Les voilà tous les deux sur un divan confortable, corps contre corps, parlant d’amour. Jef ne pense plus qu’à une chose : le moment où sa convoitise serait enfin satisfaite. Un bruit de vaisselle brisée dans la cuisine l’arrache à ses charnelles rêveries.

« Qu’est-ce que c’est ?

– Ce n’est rien. Les esprits sont parfois turbulents, mais on s’y habitue.

– Et ça arrive souvent ?

– Assez, oui. Quand ce n’est pas la vaisselle, ce sont les chaussures ou les bibelots qui volent dans la maison.

– Quand le diable s’invite chez toi, il est pire que Séraphin Lampion.

– Si tu as peur, tu es libre de t’en aller.

– Je n’ai pas peur. »

Mais après un quart d’heure de répit, l’une des haches de la cheminée, projetée par une main invisible, se ficha dans le mur. Elle aurait fendu le crâne de Jef s’il ne s’était pas baissé à temps.

« Pourquoi as-tu fait ça ? Tu as voulu me tuer.

– Ce n’est pas moi, mon trésor, c’est lui.

– Qui ça ? Lui ? »

Carmen releva son maillot, découvrant son hideux tatouage.

« Ah ! lui ! J’espère que ce soir, tu sauras t’arranger pour que je ne le voie pas. Ça va me couper mes moyens, ce machin-là.

– Rassure-toi, mon loup, tu ne verras rien du tout. Seulement, je te conseille vivement d’arrêter de l’appeler “ce truc”, ou “ce machin-là” si tu ne veux pas qu’il te prenne en grippe, ce qui aurait pour toi des conséquences funestes : c’est Bélial, ou Lucifer, ou Belzébuth, ou Eblis. »

Le repas du soir ne sera troublé que par des chutes d’objets et bris de vaisselle. Jef sursaute à chaque fois, Carmen n’y prête aucune attention. Il trouve ce repas délicieux, quoiqu’un peu trop épicé. Son hôtesse n’est pas seulement une redoutable séductrice, elle se révèle excellente cuisinière.

Vient enfin l’heure d’aller se mettre au lit. Jef tremble d’excitation. Son amie le pousse doucement dans une pièce aussi sinistre que le reste de la maison, juste assez spacieuse pour une petite armoire et un lit de moine.

« Voilà ta chambre, chéri. Fais de beaux rêves.

– Mais, Carmen, je croyais…

– Bonne nuit, mon amour. »

***

Le lendemain matin, Carmen, habituée à se lever tôt, l’attend pour le déjeuner. Il étale l’américain sur son pistolet sans dire un mot. Il boude.

« As-tu bien dormi, mon lapin ?

– Non.

– Tu n’aimes pas dormir tout seul, et c’est pour cela que tu fais la lippe ?

– Oui.

– Je t’ai fait une promesse et je la tiendrai, mais je ne t’ai pas précisé quand. C’est de toi que tout dépend. Si tu veux que je te fasse plaisir, tu dois me faire plaisir à moi aussi.

– Que désires-tu de moi ?

– Si mon maître apprenait que je me suis donnée à un homme qui ne lui appartient pas, ça le mettrait en colère, et ça irai vraiment très mal pour toi. Tu comprends ?

– Oui.

– Est-ce que tu m’aimes au point d’accepter de le servir ?

– Je t’aime par-dessus tout, Carmen.

– Alors, finis ta tartine, va prendre une douche, habille-toi, et suis-moi. »

***

Jef ne met pas longtemps à s’astiquer. Le voilà fin prêt. La jeune femme marche devant lui, elle le conduit dans son horrible chapelle. Elle allume les deux cierges.

« Ta maison n’engendre déjà pas la gaité, mais alors ce coin-là !

– Silence ! On se tait en présence de Bélial. »

Effrayé par le bouc d’ivoire qui le fixe de ses yeux cruels, il baisse les regards sur la planche ouija.

« Tu veux savoir à quoi ça sert ?

– Oui.

– C’est avec ça que je discute avec le maître. Tu veux essayer ?

– Oui.

– Pose-lui une question, n’importe laquelle.

– Quel est le nom de la femme que j’aime ? »

Carmen se place devant la planche à mystère et guide le palet vers la lettre C, mais elle ne parvient pas à le faire bouger. Le voilà qui, brusquement, saute comme une puce pour tomber sur le R.

« Rachel ! dit-elle en rugissant de colère. Tu es un incorrigible obstiné. Une autre question.

– Est-ce qu’elle m’aime encore ? »

Les doigts de Carmen tentent à nouveau de pousser le palet sur le « non », il tombe sur le « oui ». La jeune sorcière est furieuse, elle abat son poing sur la table.

« Mais ce n’est pas possible ! Pas possible ! Jef ! Tu ne pourras jamais servir Bélial tant que tu seras amoureux d’une chrétienne. Allez ! Va la retrouver. Oublie tout ce que je t’ai promis. Disparais ! Que je ne te revoie plus !

– Ne me chasse pas, par pitié ! Rachel m’a abandonné, que vais-je devenir si à ton tour tu m’abandonnes ? »

Carmen ne dit rien. Elle interroge sa planche.

« Bélial est d’accord pour te prendre malgré tout. À genoux devant ton nouveau maître. »

Elle le force à s’agenouiller devant la statuette d’ivoire, mais il n’ose pas la regarder. Alors, elle le saisit par les cheveux pour le contraindre à redresser la tête.

« Regarde-le en face.

– Je ne sais pas.

– Obéis. »

Tout en posant ses mains sur sa tête, elle vocifère des incantations dans une langue qui ressemble à de l’arabe ou à de l’hébreu. Jef sent un courant électrique descendre des doigts de la prêtresse et lui parcourir tout le corps.

« Maintenant que tu es de mon peuple, tu dormiras ce soir dans mon lit. J’espère que tu as le cœur solide. »

***

Voici le soir venu. Jef est déjà confortablement glissé sous les draps. Il attend sa compagne qui se prélasse sous la douche. Elle paraît enfin. Au lieu de s’extasier devant son corps éblouissant, il pousse un cri d’effroi : le tatouage ! Il arbore un sourire narquois !

« Qu’est-ce qui t’arrive, mon grand ? Je te fais peur ?

– Là ! Ton truc ! Le… le… le Bélial ! Il se fiche de moi ! Cache-moi ça ! »

Carmen lui donne une gifle.

« C’est ton maître, et si nos ébats le font rigoler, c’est son droit. »

Elle se glisse à son tour sous la couverture. Jef reste immobile sur le dos.

« Eh bien alors ? Qu’est-ce que tu attends ? Le dégel ?

– Carmen, je suis vraiment désolé. Je ne sais pas… je ne sais pas… J’aime Rachel.

– Tu as laissé passer la chance de ta vie, crétin ! Et maintenant tu vas mourir. »

Elle enfila une robe de chambre et tira un revolver de sa table de nuit.

« Habille-toi, et en vitesse ! »

Jef se hâte d’obéir. Sa maîtresse l’empoigne et le conduit, le canon sur la tempe jusqu’à sa sinistre chapelle. D’un coup de pied dans le dos, elle le précipite au milieu de la cave. Le bouc le regarde, il éclate d’un rire sinistre. Carmen claque la porte et la verrouille.

« Je vais t’offrir en sacrifice à Bélial, puisque tu ne veux pas de moi. Mais avant cela, je vais te faire une belle surprise. »

***

Rachel essaie encore une fois de rappeler son ancien fiancé, mais Jef demeure injoignable. Elle se décide à passer devant chez lui : les volets sont fermés. La jeune fille rentre chez elle, se jette sur son lit et sanglote. Elle se sent infiniment coupable : sa colère lui semblait justifiée, mais en laissant comprendre à son ami qu’il n’avait plus aucune chance d’être pardonné, elle l’a livré entre les griffes de cette harpie. Elle avait bien compris que, plus qu’une aventurière sans scrupule, Carmen est dominée par une puissance occulte et malfaisante. Maintenant Jef, qu’elle avait vu si proche d’une décision pour Christ, s’était élancé dans une voie de perdition, et cela parce qu’elle avait manqué de miséricorde et qu’elle avait été blessée dans sa fierté. Elle sait aussi qu’elle n’a jamais cessé d’aimer Jef, même si elle lui a démontré le contraire. Il ne lui restait qu’à demander à Dieu pardon et à prier pour que son ami soit sauvé.

Malgré sa tristesse, elle montre à ses clients son visage agréable et souriant auquel elle les a accoutumés. Voilà qu’une grande gothique arrive à sa caisse et pose lourdement un pack de Jupiler sur le tapis. Notre pauvre amie met sa main à la bouche pour éviter de pousser un cri d’effroi. C’est Carmen. Elle ne l’a pas vu entrer dans le magasin ni se promener dans les rayons. C’est à croire qu’elle est tombée du plafond comme une araignée.

« Je voudrais te voir après ton travail. J’ai à te parler.

– Moi, je n’ai rien à vous dire, madame, alors vous payez votre bière et vous décampez. C’est six euros septante-cinq.

– Oh ! Mais c’est qu’elle est bien téméraire pour me parler sur ce ton-là ! J’ai des nouvelles de ton ami Jef. Ça t’intéresse ?

– Où est-ce qu’on peut se voir ?

– Dès que tu as fini. Je passe te prendre à moto.

– Je croyais que tu n’avais plus de permis.

– Je n’ai plus de permis, mais j’ai toujours ma moto ; et les flics du Hainaut, je les…

– Bon, ça va. »

À l’heure de la sortie, la motocycliste attend, prête à démarrer. Rachel hésite, puis saisit le casque qui lui est tendu et s’installe à l’arrière, collée contre le dos de sa rivale.

« Tu es prête ? Agrippe-toi bien, ma poulette, ça va décoller ! »

Le bolide traverse Péruwelz à grand fracas de moteur, se faufilant entre les voitures, cyclistes et piétons qu’elle manque de percuter à plusieurs reprises, mais l’intrépide aventurière maîtrise admirablement sa machine. Les voilà sur l’E 42. Carmen lance son bolide à pleine puissance dans l’interminable ligne droite à l’horizon de laquelle se dresse le beffroi de Mons. Elle offrit à sa passagère un tour des boulevards rien que pour le plaisir et, au retour, acheva sa course sur l’aire de service de Saint-Ghislain.

« On fait une petite pause, c’est ici que j’ai fait la connaissance de ton Jules, c’est un endroit riche en souvenirs et en émotions, alors je voulais t’emmener y faire un tour. »

Puis, après un silence :

« Ça ira, ma jolie ? Pas trop peur ? »

Rachel ne veut pas lui montrer qu’elle est terrorisée, mais la blancheur de son visage la trahit.

« Mais comme tu es blême ! Je te préviens ma cocotte, si tu vomis sur ma moto, je t’explose la tête. »

Après un long détour, la Harley freine devant chez Carmen.

« On est arrivé ! Terminus, tout le monde descend.

– Mais c’est à un kilomètre de Delhaize, j’aurais préféré venir à pied.

– Tu descends et tu la fermes ! »

Carmen empoigne le col de sa rivale et la précipite avec violence à l’intérieur de sa maison.

***

« Allez ! Debout ! »

Carmen avait bousculé notre pauvre amie avec une telle brutalité qu’elle s’était étalée sur le carrelage. Elle se relève avec peine.

« Tu prendras bien un café.

– Je ne sais quel sucre de sorcière vous avez mis dans votre café. Je n’en veux pas. Ce que je veux, c’est retrouver Jef.

– Eh bien ! Ça va ! La confiance règne ! Je suis outragée, et quand on m’outrage, je deviens méchante. Quant à ton bonhomme, il est entre de bonnes mains et tu vas bientôt le revoir. Alors, vraiment, tu ne veux pas de café ? Une petite bière ? Non ? »

Rachel refuse de la tête.

« Comme tu veux. »

Carmen décapsule une canette avec ses dents et la vide à même le goulot.

« Tu vas le revoir, ton copain, mais ça m’étonnerait qu’il veuille encore de toi.

– Pourquoi ça ?

– Après le portrait que je lui ai brossé de toi ! Et c’est bien ce que tu es : une bigote hypocrite. Le dimanche toujours fourré à l’église, et le reste de la semaine il ne sait pas ce que tu fais. Tu lui as déjà repoussé ses avances, mais avec d’autres tu fais moins la difficile. Voilà ce que je lui ai dit.

– Maudite garce ! »

Oubliant la crainte que lui inspire cette mégère, Rachel se lève et lui applique une gifle.

« J’attendais ce moment-là depuis trop longtemps. »

***

Réduit au pain sec et à l’eau calcaire dans son temple cachot, Jef se morfond. Il ignore depuis combien de temps il y est prisonnier ni combien de temps il devra y demeurer. Il sait seulement que sa maîtresse frustrée se vengera par sa mort.

Un bruit confus au-dessus de sa tête le soustrait à ses mornes pensées.

« Qu’est-ce qui se passe, là-haut ? »

Il tend l’oreille.

« J’ai l’impression qu’il y a de la bagarre. »

L’espérance regagne son cœur. Quelqu’un est venu le délivrer. Et si c’était Rachel qui, armée de tout son courage, luttait contre l’ignoble sorcière. On entend des cris de femme battue. Rachel ne s’énerve pas souvent, mais quand elle s’énerve, il ne faut pas trop la chauffer. Cette harpie doit passer un sale quart d’heure.

Mais la peur détruit bientôt l’espoir. La voix féminine qu’il entend pleurer, c’est celle de Rachel. Carmen est en train de la tuer, et il ne peut rien faire.

Une clé tourne dans la serrure, la lourde porte de fer rouillée tourne sur ses gonds.

« Tiens ! Mon Jefeke d’amour, la voilà ta surprise. »

De toute la force de ses bras, la jeune furie propulse Rachel, toute en pleurs, au milieu de la cave et claque aussitôt la porte.

Jef se précipite vers sa fiancée perdue et enfin retrouvée. Il l’étreint avec passion. Les larmes embellissent le visage que les coups ont enlaidi. La pauvre Rachel porte des bleus sur les bras et sur les joues, son œil est marqué, sa lèvre est fendue, son nez ensanglanté. Jef aspire comme un nectar le sang frais qui coule de sa bouche.

« Ma pauvre chérie ! Comme elle t’a rouée !

– Quelle folle j’ai été ! Si j’avais laissé Dieu combattre à ma place ! Je savais bien qu’elle est plus forte que moi, mais je l’ai giflée, et elle a riposté par une avalanche de coups. Elle m’a complètement démolie. Cette fille est un démon.

– Je l’ai appris à mes dépens… un peu tard. »

Rachel se console et retrouve la tranquillité dans les bras de son ami.

« Même avec le visage abîmé, tu restes la plus belle du monde.

– Merci, répond-elle à travers ses larmes.

– Je veux que tu saches que je t’aime de plus en plus et que je n’ai pas… avec elle… comment dirai-je ?… Au moment où il a fallu m’y mettre, j’ai eu… comment dirai-je ?… une panne de virilité.

– As-tu compris que Dieu t’a empêché de faire une chose qui t’aurait procuré quelques minutes de plaisir, mais que tu aurais regrettée toute ta vie ?

– Toute ma vie ! Ça risque d’être bref. Elle m’a dit qu’elle voulait nous sacrifier au diable. Tu crois qu’elle va le faire ? Peut-être qu’elle veut me faire peur. Peut-être que c’était une blague.

– Une blague ? Tu la trouves rigolote, toi, cette fille ?

– Qu’allons-nous devenir ? »

Voilà Jef pris de panique. Il tambourine à la porte.

« Carmen ! Ouvre-nous ! Arrête cette comédie ! Ouvre cette porte ! Si tu n’ouvres pas, je te… »

Un éclat de rire du Bélial d’ivoire l’interrompit.

« Si elle n’ouvre pas, tu lui fais quoi ? » répond Rachel, dont la tranquillité contraste avec l’agitation de son ami.

« Elle va nous tuer ! Je ne veux pas mourir ! Nous sommes perdus.

– C’est toi qui es perdu, pas moi. Il serait temps de rechercher le secours de Dieu. »

Rachel a toujours un Nouveau Testament Gédéon dans sa poche. Cela ne prend pas beaucoup de place, mais il faut de bons yeux.

« Tiens, mon amour, lis-moi ça.

– Je ne sais pas lire. Il fait trop sombre.

– Prends un cierge. »

Jef saisit l’un des cierges pour éclairer sa lecture. Bélial rugit comme un lion.

« Ne t’occupe pas de lui. Il fait son sale caractère. Lis.

– “Que dirons-nous donc à l’égard de ces choses ? Si Dieu est pour nous, qui sera contre nous ? Lui, qui n’a point épargné son propre Fils, mais qui l’a livré pour nous tous, comment ne nous donnera-t-il pas aussi toutes choses avec lui ? Qui accusera les élus de Dieu ? C’est Dieu qui justifie ! Qui les condamnera ? Christ est mort ; bien plus, il est ressuscité, il est à la droite de Dieu, et il intercède pour nous ! Qui nous séparera de l’amour de Christ ? Sera-ce la tribulation, ou l’angoisse, ou la persécution, ou la faim, ou la nudité, ou le péril, ou l’épée ? Selon qu’il est écrit : c’est à cause de toi qu’on nous met à mort tout le jour, qu’on nous regarde comme des brebis destinées à la boucherie. Mais dans toutes ces choses, nous sommes plus que vainqueurs par celui qui nous a aimés. Car j’ai l’assurance que ni la mort, ni la vie, ni les anges, ni les dominations, ni les choses présentent ni les choses à venir, ni les puissances, ni la hauteur, ni la profondeur, ni aucune autre créature ne pourront nous séparer de l’amour de Dieu manifesté en Jésus-Christ notre Seigneur.”[3]

C’est facile pour toi, tu es bien dans les papiers de Jésus. Tu es sûre d’aller au ciel. Mais moi, comme tu viens de me le rappeler, je suis perdu.

– Tu es perdu parce que tu le veux bien. Tu as entendu suffisamment de sermons sur l’amour de Dieu, tu sais qu’il t’a tant aimé qu’il a donné son Fils unique afin que toi, Jef Van De Mollendijk, tu ne périsses pas, mais que tu aies la vie éternelle. Mais ce n’était jamais pour toi, c’est toujours pour le gars assis sur la chaise d’à côté. Allez, à genoux ! Et plus vite que ça !

– Donne-moi ta main, ce sera plus facile. »

« Seigneur, dit-il à genoux en serrant la main de Rachel, je reconnais que tu es le seul Dieu, je reconnais aussi que je suis pécheur et que personne ne peut me sauver, sinon toi. Je te demande pardon pour avoir fait de la figuration sur le banc de l’église sans jamais me soucier de toi. Je te demande pardon pour t’avoir méprisé. Je te demande pardon pour t’avoir crucifié. Je te demande pardon pour avoir trahi Rachel. Je te demande pardon pour avoir désiré une femme qui m’a livré entre les mains de Satan. Délivre-moi, Jésus, délivre-moi ! »

Il éclata en sanglots et ne put en dire davantage.

« Amen ! » conclut Rachel.

Au même instant, le bouc d’ivoire tomba lourdement sur le sol, la face contre terre.

« Regarde ! Satan est vaincu, et Jésus t’a sauvé. Quel bonheur ! »

Après de longs moments de joie, de larmes et de louange, Jef dit enfin :

« Pour en revenir à des choses plus terre-à-terre, tu n’aurais pas perdu quelque chose sur le parking de Delhaize ?

– Sur le… non, je ne vois pas.

– Heureusement que j’ai pensé à le ramasser. »

Il tira de sa poche le solitaire, témoin de leur amour et de leur rupture.

« Oh ! Jef ! Nous n’allons pas mourir. Tu verras, le Seigneur nous délivrera, et nous nous marierons bientôt.

– Qu’ils sont mignons, les amoureux ! Comme c’est touchant ! »

Carmen venait d’apparaître, le révolver au poing, un poignard dans sa cuissarde. Apercevant le cierge déplacé et l’idole à terre, elle entra dans une épouvantable colère :

« Sacrilège ! Infamie ! Profanation ! Trahison ! Apostasie ! Qui a fait ça ?

– Qui a fait quoi ? répond Rachel avec un sourire moqueur.

– Lequel de vous deux a osé une telle abomination ? Qui a déplacé le cierge et renversé Bélial ?

– C’est toi ?

– Ah ! non ! Ce n’est pas moi.

– Ce n’est pas moi non plus.

– C’est bien toi qui a pris la bougie.

– Oui, mais c’est toi qui m’as dit d’aller la chercher.

– En tout cas, pour la chèvre, je n’y suis pour rien.

– Moi non plus.

– C’est qui alors ?

– À moins que ce soit Lui.

– Vous osez vous moquer de moi, alors que je vous tiens sous ma botte. Jef ! Remets-moi ce cierge à sa place.

– D’accord, d’accord. Pas la peine de s’énerver comme ça ni de promener sous mon nez ton distributeur de suppositoires. »

Il obéit.

« Maintenant tu ramasses Bélial, tu le remets là où tu l’as trouvé, et tu te prosternes devant lui.

– Ah ! non ! Je ne touche pas ce machin-là, même si je n’en ai plus peur. »

Surprise de ne pas être obéie, elle ramassa elle-même la statuette. Elle la prit tendrement dans ses mains et lui donna un baiser.

« Mon pauvre amour ! Heureusement que je suis là pour te servir ! »

Jef éclate de rire. Au comble de la fureur, la prêtresse lui assène un coup de tête. Les policiers, même virés de la police, ont la tête dure. Le jeune homme chancelle, vacille par devant et par derrière mais rétablit son équilibre. Déçue de ne pas avoir réussi à l’étaler, elle lui lance deux cordes.

« Tiens ! Rends-toi utile, lie-moi les poignets et les chevilles de ta blondasse.

– Fais ce qu’elle te dit. Inutile de te prendre une balle dans la peau. Elle ne peut rien contre moi de toute façon.

– Que tu crois ! »

Jef obéit à contrecœur. Puis, Carmen, après l’avoir lié à son tour, pose son arme.

« Je sais me montrer gentille de temps en temps, dit-elle, et je veux que tu sois belle pour te présenter à mon maître. »

Et elle enveloppe de ses mains le visage de Rachel. Quand elle les retire, les marques de coups ont disparu, la douleur aussi.

« Tu as vu ça ? s’écrie Jef. Elle t’a guérie. Comment a-t-elle fait ça ?

– Ne me dis pas merci, surtout.

– Non, je ne vous dis pas merci. J’aurais préféré rester amochée qu’être soignée par le diable.

– Je peux te recasser la figure, si tu veux.

– Maintenant que c’est fait. »

À présent, Carmen dégaine le poignard dissimulé dans sa botte. Elle en caresse de la pointe les joues remises à neuf de sa victime.

« À nous deux, petite peste, les réjouissances vont commencer. Et après, je m’occuperai de ton bonhomme.

– Je sais ce que vous allez me faire, vous allez découper ma poitrine avec ce poignard, vous allez en retirer mon cœur que vous allez offrir tout palpitant à Belzébuth.

– Exact. Et comment sais-tu ça ?

– C’est Dieu qui me l’a dit. Mais il m’a dit aussi de ne pas avoir peur.

– Je vais t’expliquer une chose, pour que tu meures moins idiote que tu l’es déjà. Tu sais que je suis la servante de Bélial.

– Je suis peut-être idiote, mais ça, je l’avais compris.

– Sais-tu qu’il y a une hiérarchie en enfer ?

– Tu as vu ça où ? Dans Spirou ?

– Je le sais. Donc, au-dessous du grand patron, qui est Satan, il existe une classe dirigeante dont je fais partie. C’est pour cela que je fais tout mon possible pour me tuer à moto. J’ai hâte de quitter ce monde lamentable pour commencer ma vraie vie. Que m’importe de mourir les cheveux dans le vent ! Quand j’y serai, l’enfer prendra toute sa signification pour toi, car je ferai partie de ceux qui torturent les damnés. Je t’arracherai toutes tes dents à vif, l’une après l’autre, et quand elles auront repoussé, je recommencerai. Et cela va durer toute l’éternité, et l’éternité, c’est vachement long. Et en attendant qu’elles repoussent, tu sentiras ta peau de satin éclater sous mon fouet. Mais le plus cruel, c’est que du chaudron dans lequel je te ferai bouillir, tu verras dans mes bras l’homme que tu aimes, tu verras ses lèvres collées sur les miennes et tout en hurlant de douleur, tu l’entendras hurler de plaisir. »

Rachel répondit à toutes ses menaces par un sourire.

« Ça te fait marrer ?

– Ma pauvre amie ! Ta théologie est pitoyable. Le diable n’est pas le maître de l’enfer. Il attend en tremblant le jour du jugement, et il aura droit au même traitement que les pécheurs qui auront refusé de se repentir : il sera jeté avec ses anges dans l’étang de soufre et de feu.

– Ah bon ?

– C’est dans l’Apocalypse, précise Jef.

– N’essaie pas de me déstabiliser. De toute façon, la Bible est fausse. Tout le monde sait ça. Moi je connais la vérité, c’est Bélial qui me l’a révélée. Allez ! Prépare-toi, ma cocotte, c’est l’heure du grand rendez-vous. »

Carmen saisit d’une main la gorge de Rachel et brandit le poignard. Cette fois c’est fini.

***

 

 

Rachel, au lieu de crier sa peur, se met à chanter de son agréable voix de soprano.

« Torrents d’amour et de grâce
Amour du Sauveur en croix
À ce grand fleuve qui passe
Je m’abandonne et je crois. »

Jef saisit au vol le ténor dès le refrain.

« Je crois à ton sacrifice,
Ô Jésus, Agneau de Dieu,
Et couvert par ta justice
J’entrerai dans le saint lieu. »

Qu’est-ce que c’est que cette chanson ? hurle Carmen en se tenant les oreilles. C’est horrible !

« Prend l’alto, dit Rachel, et que ton maître prenne la basse, il paraît que le diable connaît la musique. C’est encore plus beau à quatre voix.

– Et d’où sort cette lumière ?

– C’est vrai qu’il fait clair tout d’un coup.

– C’est depuis que vous vous êtes mis à chanter.

– “Nous sommes la lumière du monde, poursuit Rachel. Une ville bâtie sur une montagne ne peut être cachée et l’on n’allume pas une lampe pour la mettre sous le boisseau, mais on la met sur le chandelier, et elle éclaire tous ceux qui sont dans la maison.”[4]

– Le monde n’a pas besoin de lumière, et ma maison encore moins.

– Et il y a encore quelque chose qui me chiffonne dans ta théorie. Comment veux-tu que nous allions te tenir compagnie en enfer alors que nous appartenons tous les deux à Jésus-Christ ? Notre place est dans les lieux célestes, assis à ses côtés, et nous nous y passerons l’éternité à nous aimer.

– C’est pas des carabistouilles ?

– Bien sûr que non, intervient Jef. Dieu a tant aimé le monde qu’il a donné son Fils unique afin que toi, Carmen Planckaert, tu ne périsses pas, mais que tu aies la vie éternelle.

– Attendez ! Je suis un peu perdue, là. Il faut que j’interroge le maître. »

Elle se penche, contemplative sur sa planche ouija et pose directement sa question.

« Ô grand Baal ! Seigneur et prince des esprits de la terre et de l’air, toi qui possèdes la toute-connaissance, que dois-je faire de ces deux castards ? »

Elle lut à haute voix le nom des lettres désignées par l’occulte puissance :

« B… U… I… T… E… N… Je n’y comprends rien. Qu’est-ce que c’est que ce galimatias ?

– Dehors ! répond Jef.

– Quoi ?

– Si le diable parle flamand, tu as intérêt à t’y mettre. Buiten, ça veut dire “dehors”. Alors si même ton copain Bélial en a marre de nous voir, tu vas prendre ton petit couteau et tu vas couper nos liens. Au revoir et à la prochaine. »

***

C’est la mort dans l’âme que Carmen dut rendre la liberté à ses prisonniers. Rachel et Jef prennent tous deux, joue contre joue et cœur contre cœur, le chemin vers une vie nouvelle.

***

Carmen est toute déprimée. Pour se remonter le moral, elle endosse son blouson de cuir, chausse ses bottes à cuissarde, avale trois grands verres de whisky et enfourche sa Harley Davidson. Elle s’élance à tombeau ouvert sur l’autoroute, sans casque ni permis de conduire. Elle se fait contrôler à deux cent quatre-vingts kilomètres/heure. Un jeune policier lui fait signe de s’arrêter.

***

[1] Matthieu 5.37

[2] Matthieu 5.28 paraphrase

[3] Romains 8.31/38

[4] Matthieu 5.14/15

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