Sylduria – La Reine Lynda (19)

Chapitre XXIX
Elvire et la sorcière

 

Elvire, restée seule, commençait à jouer avec son pistolet, le faisait tournoyer autour de son index, portant le canon au niveau de son œil pour en estimer la profondeur. Avisant un miroir, elle se campait devant lui comme en face d’un adversaire, les deux jambes écartées, elle s’efforçait de donner à son visage une expression menaçante, étirant son menton en avant pour ressembler à Joe Dalton. Elle dégainait et rengainait à la manière de Lucky Luke : aussi vite que son ombre.

« Soyez la bienvenue en Syldurie, mademoiselle Saccuti, » dit une voix de femme tout près d’elle.

Elvire sursauta. Elle n’avait pas vu la femme entrer. Elle cacha fébrilement son arme derrière son dos.

« Voilà longtemps que je souhaitais vous rencontrer.

– Qui êtes-vous ?

– Qui je suis ? répondit-elle avec des gestes exubérants, je suis Sabine Mac Affrin, Sabine la grande, Sabine l’excellente, Sabine la toute-puissante, celle qui possède la sagesse de l’égarement et la lumière des ténèbres. Je suis Sabine, celle qui voit tout, qui entend tout et qui sait tout. Je suis celle qui donne des ordres aux fleuves et aux océans, celle qui noya toute l’armée ottomane dans les flots du Danube. Je suis celle qui aplatit les montagnes et qui élève les vallées. Je suis celle qui éteint les étoiles et qui en allume de nouvelles. Je suis Sabine enfin, la grande, l’immense, la titanesque, celle qui fait trembler les dieux de l’Olympe et ceux du Walhall. »

« Sa mère a dû la bercer trop près du mur, celle-là ! » se
dit Elvire.

« Oui, je suis Sabine devant laquelle viendront bientôt se prosterner les rois et les princes, Satan et ses démons, Jéhovah et ses anges.

– Vous ne seriez pas un petit peu fêlée ?

– Quoi ? hurla Sabine. Misérable mortelle ! Ver de terre ! Cloporte ! Paramécie ! Comment oses-tu blasphémer contre celle qui possède la Toute-puissance ? Mais que les entrailles de la terre t’engloutissent ! Que les termites de Belzébuth rongent tes os de l’intérieur ! Que les insectes dévorent ta chair ! Que les pustules rendent ton visage hideux ! »

Elvire tendit à bout de bras le pistolet en direction de Sabine. Sa main frémissait, sa voix trahissait la frayeur.

« Vous êtes vraiment folle à lier. Vous me faites peur. Ne m’approchez pas ! Ne me touchez pas ! »

La magicienne éclata de rire.

« C’est avec ce petit bout de fer que tu comptes m’effrayer ?

– Les mains en l’air ! La face contre le mur ! Et vite !

– Il faudrait déjà que tu enlèves le cran de sûreté, pauvre cloche ! »

Tremblant des deux mains, Elvire parvint, non sans peine à déverrouiller son arme, puis elle tendit de nouveau son bras.

« Reculez ! Reculez ! Mains en l’air, ou je tire ! »

Sabine secoua la tête avec mépris.

« Voilà pour t’apprendre à menacer l’impératrice du monde. »

Elvire lâcha brusquement l’arme qui glissa à terre et se frotta les mains de douleur.

« Ah ! Ça brûle !

– Ça brûlera encore plus quand je t’aurai expédiée en enfer.

– Qu’est-ce que vous me voulez ? demanda Elvire, des sanglots dans la voix.

– Écoute-moi attentivement, petite sotte ! J’aurais pu châtier ton insolence en te foudroyant sur place, mais dans mon immense magnanimité, j’ai décidé de te faire grâce.

– Merci, madame, répondit-elle en reniflant.

– Appelle-moi : “Maîtresse”.

– Merci, Maîtresse.

– Je t’accorde mon absolution, à la seule condition que tu t’agenouilles à mes pieds et que tu me demandes pardon. »

Elvire se prosterna, couvrant de ses cheveux les pieds de celle qui l’avait soumise.

« Pardon, Maîtresse.

– Tu te relèveras quand je t’y autoriserai.

– Oui, Maîtresse.

– Parfait ! Maintenant que tu as compris qui de nous deux est le chien et qui est le maître, nous allons parler un peu.

– Je vous écoute, Maîtresse. »

Sabine alla s’asseoir confortablement. Elvire restait prosternée à la même place.

« Ottokar de Kougnonbaf vous a fait une proposition ?

– En effet, Maîtresse. Il m’a chargé d’assassiner la reine de Syldurie.

– Est-ce tout ce qu’il vous a dit ?

– Non, Maîtresse. Il m’a promis, quand il se sera emparé du pouvoir, que je serai reine si je consens à l’épouser.

– Et qu’avez-vous répondu ?

– Que j’abattrai Lynda, mais pour ce qui est de l’épouser, j’allais y réfléchir. »

La sorcière répondit par un terrible éclat de rire.

« Ottokar n’en fera jamais d’autres ! Il a déjà demandé sept filles en mariage depuis le début de l’année. Ce polichinelle me croit à son service alors que je le tiens en laisse. Quand il s’emparera de la couronne, je me jetterai sur lui telle une harpie, et je le déchiquetterai. C’est à moi qu’appartient le pouvoir et je le prendrai. Je ferai jeter ce ridicule marquis dans une de nos vieilles oubliettes où les rats le grignoteront. C’est moi qui serai reine, mais je ne me contenterai pas de la Syldurie. Grâce à mes immenses pouvoirs, j’assujettirai l’Europe, puis je soumettrai le monde.

– Et moi, dans tout ça ?

– Toi, tu vas tuer Lynda, puisque cela te ferait tant plaisir. Mais attention, n’agis que quand je t’en donnerai l’ordre. Tu feras autant de trous que tu voudras dans la peau de cette petite teigne, mais garde deux balles au fond du chargeur : une pour Éva et l’autre pour Ottokar. As-tu bien compris mes ordres ?

– Oui, Maîtresse.

– Si tu me sers fidèlement, je ne serai pas ingrate. Quand je posséderai le pouvoir, je ne le partagerai avec personne, sauf avec toi. Je te rendrai puissante et redoutable. Tous tremble-ront en entendant prononcer ton nom. Je serai la seule à te donner des ordres.

– J’espère que ce n’est pas à condition que je vous épouse.

– Je ne te permets pas de badiner.

– Pardon, Maîtresse. »

Sabine quitta son siège.

« Tu peux te relever, et n’oublie pas de ramasser ton hochet. Il a eu le temps de refroidir.

– Merci.

– Merci qui ?

– Merci, Maîtresse. »

Elvire s’exécuta. Les deux femmes s’apprêtaient à partir. Sabine ouvrit prudemment la porte principale du salon, puis la referma.

« J’aperçois Éva dans les parages, dit-elle. Soyons discrets. Sortons par cette petite porte. »

Elle ouvrit la petite porte et la referma aussitôt, comme prise de panique.

« Lynda ! Planquons-nous !

– Plaît-il ?

– Là ! Sous la table ! Vite ! Elle arrive ! »

Une table ronde, en effet, couverte d’une nappe qui dépassait largement les bords se dressait au milieu de la pièce. Elles se précipitèrent dessous juste au moment où les deux portes s’ouvrirent : l’une poussée par Éva, l’autre par Lynda. Julien l’accompagnait. Les deux sœurs étaient toujours très ponctu-elles quand elles se donnaient des rendez-vous.

De leur cachette, la sorcière et son esclave pouvaient voir sans être vues.

« Julien ! Qu’est-ce qu’il vient faire ici, celui-là ? » murmura Elvire.

Les deux amoureux étaient encore sous le charme de leur excursion et Julien parlait de ce beau lac avec une grande joie :

« C’est vraiment un lieu charmant pour un beau roman d’amour. »

« Mais ma parole, ils se tiennent la main ! dit Elvire tout bas. Qu’est-ce que c’est que cette histoire ? »

Lynda s’adressa à sa sœur :

« Es-tu toujours fâchée contre moi, ma petite Éva ? Tu ne dis rien, tu m’en veux donc encore. »

« Maîtresse, il faut que vous m’expliquiez quelque chose : tous les dieux de l’univers sont prosternés devant vous, mais nous devons fuir comme des damnées dès que cette pimpesouée pointe le bout de son museau.

– Tu comprendras plus tard, quand tu seras grande et quand je t’aurai initiée. »

Lynda s’était assise sur la table et balançait les jambes, ses talons arrêtant leur course à quelques centimètres du nez de son ennemie. À son grand soulagement, elle s’éloigna enfin.

« Il ne manquerait plus qu’elle me découvre ici à quatre pattes ! Vous imaginez la honte !

– Si tu veux le savoir, je possède la toute-puissance d’en bas et elle la toute-puissance d’en haut.

– Je comprends déjà mieux. Elle m’a donné l’autre jour un bel aperçu de sa puissance d’en haut. »

« Je regrette sincèrement la peine que je t’ai causée. J’ai eu envers toi des paroles très dures, mais je ne les pensais pas vraiment. Je t’en demande pardon. J’étais dans une telle colère ! Ma langue a couru plus vite que mon cœur. Quand je t’ai vue me quitter en sanglots, j’ai compris à quel point je t’avais blessée. »

« On dirait qu’il y a de l’eau dans le gaz chez les Sassouschnikof, » remarqua Sabine.

« Tu as encore réussi à te faire pardonner. D’ailleurs, tu as eu raison de me secouer les plumes. Je me suis comportée comme une petite sotte. J’ai bu comme de la limonade les mensonges de ce maudit marquis. »

« Et voilà le clan Soussaschnick réconcilié ! conclut Elvire.

– Dommage ! »

« Quand je pense qu’il m’a dit qu’il m’aimait et que je l’ai cru ! Comme je suis malheureuse ! »

« Pauvre chérie ! » raillait Sabine.

« Console-toi vite ! Tu n’auras pas de peine à trouver un meilleur parti que ce fou royal. »

« Ce triste cavalier est peut-être ton fou, ajouta Sabine, mais il est avant tout mon pion avec lequel je ferai dégringoler ta tour de marbre. Échec et mat, ma jolie ! »

« Tu parles avec sagesse. J’aurai bientôt oublié ce sinistre individu. Quelque chose même me dit que je trouverai bientôt le véritable amour. Quelque chose me dit aussi que tu l’as déjà trouvé.

– Pourquoi te le cacher ? Il y a bien longtemps que nous nous sommes côtoyés sans comprendre que nous nous aimions, et nous avons décidé de nous marier bientôt. N’est-ce pas mon petit Julien ? »

Au comble de l’excitation, Elvire oubliait la prudence et allait quitter sa cachette.

« La vache ! Elle me souffle Julien ! Je m’en vais te la décoiffer, moi, cette greluche !

– Tu restes ici, tu te calmes et tu te tais !

– Oui, Maîtresse.

– Bon ! »

Mais les deux sœurs s’étaient rencontrées pour parler travail. Lynda évoquait la progression du projet d’Éva durant son absence.

« Si tu savais comme nous sommes encouragés, mon équipe et moi ! Nous avons installé dans les nouveaux quartiers des panneaux solaires qui vont chauffer les maisons sans autre coût que celui du matériel. Les pauvres n’auront pas à se soucier de leur facture de gaz. Il reste encore quelques familles dans les favelles. Je leur rends régulièrement visite. Les enfants ont une telle joie de me voir ! Et puis j’ai ouvert cinq classes d’alphabétisation. J’y enseigne aussi quelquefois. Ils ont une grande soif d’instruction. Peut-être allons-nous trouver dans ces taudis un futur Premier ministre, ou un académicien.

– Je ne suis pas restée inactive, moi non plus, depuis mon retour. J’ai reçu ce matin l’ambassadeur du Japon, Monsieur Ouktami Matoyota, et surtout, Monsieur Keskifégloglou, l’ambassadeur de Turquie. Il est intervenu avec zèle. Youssouf Ozdenir sera ici demain, au premier avion.

– Comme Valérie va être heureuse ! »

« Et c’est parti comme au quatorzième ! s’indigne Sabine. Les Turcs envahissent les Balkans. »

« Et pour tes deux amis du métro ? As-tu des nouvelles ?

– Oui. Je suis désappointée. J’ai plaidé aussi bien que j’ai pu. Eux aussi seront déçus. Je leur ai promis une peine indulgente et je crains que le juge et la cour en décident autrement. »

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