YUBREW

Et pour ces messieurs, ce sera ?

– Une Dordrecht 1619, bien fraîche !
– Pour moi, une Zizou 98.

Les grands centres commerciaux de Phoenix sont en été de véritables oasis, pour qui veut oublier quelques heures les températures de rôtissoire endurées en dehors des voitures et des maisons. Là, immergé dans un air délicieusement frais, le quidam oisif peut arpenter trois niveaux de dalles plus brillantes que celles d’un palais romain, allumer la convoitise de ses yeux devant de luxueuses boutiques, et satisfaire celle de son ventre, assis à une table choisie parmi une multitude de restaurations rapides. Muni d’un ordinateur portable, le geek peut même y passer la journée, à rêvasser ou à travailler, avachi sur une banquette, avec prise électrique et wifi gratuits.

C’est ainsi qu’au Scottsdale Fashion Square, vous trouverez, située entre le Panda Express et la Pita Jungle, une brasserie avenante, d’un tout nouveau genre : YUBREW. Plus exactement, YUBREW est une chaîne de bars à bières, fondée il y a moins de dix ans par Jeff Jollop, jeune entrepreneur qui a fait fortune avec une idée de génie, puisque ses magasins s’installent maintenant dans toutes les grandes villes américaines. Le principe de YUBREW consiste à faire créer en ligne des bières virtuelles par des passionnés, à les produire matériellement dans une usine centrale située à Denvers, puis à les acheminer et à les vendre dans les bars YUBREW.

Pour créer une nouvelle bière, rendez-vous sur yubrew.org où la première chose qui vous est demandée est d’ouvrir un compte. Vous avez alors accès à une série de pages et de boîtes de dialogues qui vont vous guider dans la création de votre produit : Nom et classe de la bière, choix des malts, température de touraillage, méthode de brassage, choix des houblons, des arômes, des additifs, méthode de fermentation, teneur en alcool, pasteurisation, pression de CO2, et quantité d’autres paramètres, uniquement compréhensibles de l’amateur éclairé.

Il y a plus : YUBREW tient à justifier toute nouvelle cervoise, par un prétexte culturel. Il vous est donc demandé de poster un article WIKIBREW original et informatif, en rapport avec le nom de votre bière, ainsi qu’une étiquette artistique créée par vos soins. Si par exemple, vous l’avez créée dans la rubrique automobiles, et que vous l’avez baptisée Delorean 304 (par allusion à la série Retour vers le futur), vous avez à écrire la petite histoire de ce modèle, et à travailler une belle illustration du véhicule sur Photoshop. On le voit, YUBREW, emprunte une partie de ses idées au succès de Wikipedia et à celui d’Amazon KDP. Et ça marche ! même si naturellement, la proportion de simples consommateurs excède largement celle des créateurs.

Les avantages que retire l’entreprise YUBREW de cette méthode, sont énormes : Tout le travail de composition est réalisé bénévolement, avant d’être approuvé par un comité, chargé de contenir la fantaisie dans les limites de la décence. La nouvelle bière ne coûtera à YUBREW pas plus qu’une production classique, puisque l’usine de Denvers est entièrement automatisée, et n’opère en réalité que des mélanges de malts et d’ingrédients déjà disponibles. De plus le créateur paye à l’avance de sa poche, un minimum de cent bouteilles, dont il peut recevoir une partie chez lui, s’il le souhaite, et mettre l’autre en vente, à un prix fixé par YUBREW, dans ses magasins.

Et quelle récompense en retire l’inventeur de la bière ?

D’abord le plaisir de voir son nom attaché à une bouteille, bien tangible ; satisfaction analogue, mutatis mutandis, à celle éprouvée par l’écrivain obscur, rejeté des grandes maisons d’édition, qui peut enfin palper et renifler son livre, sorti tout droit d’une machine Printing On Demand. Les brasseries classiques, irritées par le succès de YUBREW, n’ont pas manqué d’ailleurs de faire le rapprochement, et de coller à ses produits l’étiquette méprisante de : Vanity Beers.

Ensuite il peut arriver que la nouvelle bière suscite un véritablement engouement auprès des consommateurs, non pas par sa qualité (qui est souvent piètre, il faut le dire), mais par le sujet excitant qu’elle représente : sport, politique, cinéma… Cette bière devient alors virale, pour un temps, et YUBREW se hâte d’en produire. L’auteur fait-il donc fortune ? Non ! car même si sa bière se vend, YUBREW ne lui retourne JAMAIS d’argent. Il lui octroie à la place, un certain nombre de points, lui permettant de boire pour son compte. Ainsi, une bière qui marche bien, fournit rapidement à son créateur assez de crédit pour qu’il puisse s’abreuver à vie, autant qu’il le souhaite, dans un bar YUBREW. Lorsqu’un client, à force de génie ou de persévérance, est parvenu à ce niveau suprême d’éclusage illimité, il est sacré grand guru de la communauté YUBREW ; il a atteint le nirvana de la liberté, définie au sens de la célèbre formule américaine : Free as in free beer ! et tous les autres clients le considèrent avec envie.

Ceci dit, je venais justement de m’asseoir à une table YUBREW, en compagnie d’un de ces bienheureux, qui n’ont jamais à payer leur bière : Todd Turdin. Grand gaillard aux cheveux en brosse, front lisse comme un mur, nez en lame de couteau, barbe de djihadiste, bras entièrement couverts de tatouages de couleur, jeans intentionnellement en loques, il avait gagné son diplôme de guru en exploitant le créneau des bières nommées d’après des personnages et des événements de la Réforme protestante du XVIe siècle. Ayant eu l’occasion de discuter plusieurs fois avec lui, je n’étais pourtant pas pleinement convaincu de la fermeté de ses propres convictions théologiques. Observateur et malin, il avait remarqué que la concentration d’étudiants et de professeurs néo-réformés au mile-carré dans les environs de Scottsdale dépassait significativement la moyenne du territoire national ; et il avait résolu de tirer parti de ce fait.

En plus de sa désormais classique Dordrecht 1619, Todd s’était appliqué à commettre une invraisemblable kyrielle de bières dont la plupart des noms étranges et latinisants étaient tirées soit de l’Histoire de la Réformation de Merle d’Aubigné soit d’une liste de puritains anglais trouvée sur Wikipedia : une Œcolampadius 1518, une Myconius 1534, une Dioati 1608, une Ursinus 1583, une Cocceius 1603, une Baxter 1642, une Gerardus Vossius 1595, etc. etc.

Tous les Américains sont de grands enfants, l’a-t-on assez répété ! poussés par un amusement inexplicable les néo-réformés de Phoenix s’étaient précipités chez YUBREW, pour être les premiers à déguster ces bouteilles, dont les étiquettes portaient en grosses lettres gothiques les noms de leur héros bien-aimés. Elles avaient toutes un peu le même goût, sans doute, mais quelle jouissance n’éprouvaient-ils pas à poster ensuite sur les réseaux sociaux, la photo de la bouteille, la critique de l’article WIKIBREW qui va avec, le rappel de leur conviction calviniste… et quel flot d’oxytocine l’avalanche de Likes n’envoyait-elle pas dans leurs veines ; non, ce n’était plus Scottsdale, c’était Broadway !!!

~~~
– Un théologien français, ce Zizou ? jamais entendu parler…
– Non, un footballeur ! le meilleur de tous les temps, a-t-on dit. Et précisément, Todd, j’avais un conseil à vous demander. Vous savez que la France vient de remporter pour sa seconde fois la coupe du monde de foot ?
– Vaguement…
– Eh bien, moi qui n’avait jamais songé à créer des bières, je caresse l’idée de concocter une Mbappé 2018 ! je crois qu’elle pourrait devenir virale… Qu’en pensez-vous ?… Vous avez quand même entendu parler de Mbappé ?!
– Un footballeur français lui aussi ?
– Mais bien sûr ! 19 ans à peine, un phénomène !
– Bon, je vous prédis que votre bière ne dépassera pas les trente bouteilles vendues.
– Et pourquoi ? les bières de sport marchent très fort cependant, chez YUBREW…
– Oui, mais dans une optique calviniste de tendance, chacun sait aujourd’hui que le résultat d’un jeu de ballon est complètement déterminé à l’avance : Votre football européen ne passionnera personne ici.
– Mais quel raisonnement absurde vous me sortez-là Todd ! et le football américain, il ne serait pas déterministe, lui ?!
– Le football américain est déterministe aussi : notre confession de foi sur la souveraineté de Dieu, nous oblige à le croire. Cependant dans le feu de l’action nous pouvons oublier cela, le temps d’un match ; tandis qu’avec votre football européen, les scores y sont tellement misérables, qu’il s’écoule souvent plusieurs quarts d’heure sans aucun but de marqué ; situation tout-à-fait insupportable pour un Américain en général, et pour un Américain calviniste en particulier, qui ne peut manquer, entre chaque but, de se répéter que le décret divin a déjà désigné le vainqueur.
– C’est ce que je conteste ! pour ma part, je crois que Dieu a créé la matière, en lui attachant un certain indéterminisme foncier, ainsi que l’homme, en lui accordant une certaine part de liberté. Où serait d’ailleurs la réalité de l’histoire humaine, ou même de celle d’un match de foot, si tout était déterminé ? elle ne serait plus qu’une apparence. Que Dieu connaisse l’issue du jeu n’implique nullement qu’il ait agi pour la déterminer. D’ailleurs je vous défie de me dire comment Dieu détermine le score d’un match de foot.
– Pooh ! pooh ! c’est très facile pour lui. Il lui suffit, par exemple, d’insuffler à point nommé, un surcroît d’énergie à un joueur, qui du coup, marque un but.
– Ce serait du dopage ! et d’autant plus moralement condamnable, qu’indétectable. Ne voyez-vous pas que vous faites alors de Dieu un tricheur ?
– Si le dopage vous déplaît, disons que Dieu, qui soutient toute chose et tout être à tout moment, retire un instant sa faveur du gardien de l’équipe adverse, qui encaisse en conséquence un but…
– C’est tout aussi éthiquement inacceptable ! couper l’oxygène à l’un ne vaut pas mieux, que d’en donner trop à l’autre.
– Bon ! et le vent ? Dieu maîtrise le vent, non ? une imperceptible déviation du ballon, suffisante pour modifier une passe, et voilà !
– Ce serait encore de la triche ! Quels que soient les moyens que vous pourrez imaginer pour orienter le résultat du jeu, ils s’opposeront toujours à l’esprit même du sport, qui est celui d’une libre et franche rencontre, sans favoritisme caché. Votre affirmation que Dieu détermine volontairement et arbitrairement le score d’un match, n’est qu’une parole en l’air ; vous n’avez pas même la preuve qu’il s’y intéresse. Vous gros Américains, quand vous vous mêlez de philosopher, vous êtes toujours aussi grandiloquents et superficiels, et il suffit de vous presser un peu de questions précises, pour constater qu’il n’y a aucune pensée solide derrière.
– Et vous petits Français, toujours aussi vaniteux et incapables de rien réussir en pratique ! qui l’achète, à part vous, votre lamentable Zizou 98 ? moi, ma Dordrecht 1619, envahit déjà le Canada, l’Australie, et bientôt l’Europe ! Vous n’êtes bons qu’à faire des objections, et vous ne savez pas voir le côté positif des choses. Ouvrez les yeux, regardez autour de vous ces gens qui vont à YUBREW :
C’est parce qu’ils ont soif ! soif non pas de bière seulement ; mais soif d’exister, soif d’être admirés, soif de passer pour théologiens, soif d’appartenir à une élite qui fait semblant de les aimer, et moi je leur procure tout ça avec mes bières ; tandis que vos questions ne leur apporteraient que des perplexités inutiles. Mais on s’en fiche, nous autres, de savoir comment Dieu dirige le monde ! il nous suffit de savoir qu’il est souverain, que la doctrine est bonne, et que la bière se vend. Allez, je vous laisse en vous prédisant que si YUBREW vient en France, ses bars y seront aussi pleins que les McDos, malgré toutes vos critiques.
~~~

Un peu décontenancé par le départ soudain de Todd Turdin, ma conscience me forçait à reconnaître qu’il venait de marquer un point. Biaisé par un esprit négatif, je n’avais pas su voir quelque chose d’évident et d’important chez ces habitués de YUBREW : ils avaient soif !

Et mes yeux se portant alternativement sur la bouteille laissé vide par mon interlocuteur, et sur la mienne qui l’était presque, je me demandais si l’âme assoiffée peut jamais être étanchée par une Dordrecht 1619 ou une Zizou 98. Non, bien sûr ! ce snobisme néo-réformé absurde passerait comme toutes les autres modes, la coupe du monde serait oubliée jusqu’à la prochaine, et la soif reviendrait tout aussi dévorante. Un seul être avait le pouvoir de la satisfaire de façon réelle et permanente, non en l’abreuvant d’exaltation intellectuelle ou sportive, mais en s’offrant lui-même, en épanchant sa propre vie dans un cœur fait pour lui :

Le dernier jour, le grand jour de la fête, Jésus, se tenant debout, s’écria : Si quelqu’un a soif, qu’il vienne à moi, et qu’il boive.

2 commentaires sur “YUBREW

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