Nouvelles, Prose

Les deux colocataires de Victoria Freeman (par Laura Moya)

– On vit à trois ici. Là, c’est la chambre d’Egotine, mais elle n’y est pas souvent. Je ne sais pas pourquoi, mais elle préfère squatter la mienne…

La grande pièce, plongée dans une semi-pénombre, sentait le renfermé. Il y avait un petit lit mauve et un bureau où s’empilaient des piles de cahiers, quelques poupées et un appareil photo. Mais Victoria Freeman, notre hôtesse, poursuivait son chemin.

– Justement, moi je suis dans cette chambre là… Désolée, c’est pas bien rangé… Voilà, je vous présente Egotine Carnette.

La porte s’ouvrit sur une petite femme difforme aux cheveux gras. Affalée dans un immense fauteuil blanc, les mains croisées sur son ventre, un sourire mesquin sur le visage, elle portait des talons rouges et un tailleur bien coupé, qui ne s’accordait pas avec sa posture négligée. Elle ouvrit un œil, bailla à s’en décrocher la mâchoire et lança un « Hey ! On vient faire un somme ? ». Et soupirant d’aise, elle se rendormit comme si nous n’étions pas là. Nous avons baillé à notre tour. Tout à coup, nous avions tous envie de nous étendre sur le lit et dormir. Victoria, en bonne hôtesse de maison, se ressaisit la première et continua la visite en refermant la porte.

– J’avoue qu’elle ne se gêne pas, mais elle est comme ça. J’ai appris à m’y faire ! Comme elle vient souvent faire la sieste dans ma chambre, ça m’aide à prendre davantage de repos sans culpabiliser… Ici, ce sont les toilettes, j’adore venir ici pour évacuer les tensions après une journée difficile. Et voici la salle de bain, si vous voulez laver les mains. Mon autre coloc l’a entièrement customisée. C’est elle qui a mis ces savons parfumés là, sentez !

Nous parcourûmes un long couloir avec de vieilles photos de famille, des dessins d’enfants et des portes à droite et à gauche.

– Là c’est la chambre de Zoé. Oui, je sais que chambre, c’est un grand mot ! Elle est arrivée il n’y a pas longtemps, et on n’a pas encore eu le temps de libérer une vraie pièce. Au début, elle était très exigeante, mais maintenant elle s’est calmée et elle s’accommode de ce petit cagibi pour l’instant. Vous la rencontrerez plus tard, elle est sortie faire des courses.

On se demandait comment la pauvre faisait pour vivre là. Le placard à balai – car c’était un placard à balai ! – était propre et plutôt bien aménagé au vu de l’espace restreint. Une petite étagère suspendue soutenait quelques livres, un harmonica et un chapeau, et au sol reposaient une chauffeuse et un plaid.

– Oh ! Et là, c’est la chambre d’ami. Mettez vos affaires… où vous pouvez. On s’en sert d’entrepôt fourre-tout quand il n’y a personne, et comme les invités y perdent des affaires, ça rajoute au désordre…

Le papier peint se déchirait par endroits. Des dizaines de boîtes en carton s’entassaient au milieu de sacs en plastique bourrés de vêtements, et des bibelots étaient posés de travers ici et là. Le lit par contre avait été soigneusement fait. Il y avait même un petit mot de bienvenue et des bonbons sur l’oreiller. Nous nous sommes demandés pourquoi la deuxième colocataire dormait dans le placard, alors que nous avions un vrai lit et qu’Egotine ronflait sur un fauteuil dans la chambre de Victoria.

– Désolée pour l’odeur de la cigarette, j’ai essayé de la faire partir avant votre arrivée, mais c’est tenace. Quand les amis d’Egotine viennent faire la fête ici, j’ai beau leur dire que c’est non-fumeur, je retrouve toujours des mégots dans les coins… Pff ! La cohabitation n’est pas facile tous les jours !

Victoria s’interrompit pour tendre l’oreille :

– Ah, je crois que c’est Zoé qui frappe à la porte.

– Elle n’a pas les clefs ?

– Euh si, mais c’est une drôle de manie qu’elle a : elle préfère toujours frapper pour que je lui ouvre. Elle refuse d’entrer si c’est Egotine, par contre. Je vous avais dit que ce n’était pas simple…

Une jeune femme vêtue d’un large manteau jaune d’or entra dans le hall. Un courant d’air s’infiltra avec elle.

– Brr, tu nous apportes le froid du dehors !

– Dis plutôt que je vous apporte la fraicheur du printemps ! Et de quoi déjeuner !

Elle brandit un panier de courses, d’où dépassaient des fleurs et des provisions. Victoria fit les présentations :

– Les amis, voici Zoé Zéphyr, ma toute nouvelle colocataire. Elle est géniale, toujours aux petits soins, mais elle n’a pas la langue dans sa poche…

– Salut !

Zoé nous accueillit d’un sourire très doux. Elle semblait flotter dans son grand manteau jaune d’or. Puis, elle alla dans la cuisine, et fit retentir les poêles. Victoria nous mena enfin au salon et nous servit à boire. Puis, elle nous raconta à quel point ses colocataires étaient différentes :

– C’est étonnant de voir deux êtres si parfaitement à l’opposé l’une de l’autre habiter sous le même toit ! Dès que l’une veut quelque chose, l’autre veut son contraire, alors pour prendre des décisions, je suis obligée de trancher, et de me prendre les reproches de l’une des deux…

 

Quelques minutes plus tard, un « A table ! » joyeux retentit et Zoé surgit derrière un plant de jacinthes, qu’elle plaça au centre de la table. Un délicieux fumet de viande grillé nous chatouillait les narines et vint se mêler à la fragrance des fleurs. Mis en appétit, nous nous sommes empressés de mettre les couverts. Zoé repartait et revenait, avec du pain frais, puis de l’eau pétillante, du beurre moulé, une bouteille des Coteaux d’Aix-en-Provence et enfin des côtes d’agneau grillé.

Des claquements irréguliers de talons résonnèrent dans le couloir. Egotine, mollassonne, pointa le bout de son nez renfrogné, les cheveux un peu en bataille et le blazer de travers. Son décolleté généreux laissait apparaître un soutien-gorge rouge bien voyant, et on ne savait pas par où la regarder sans se sentir gêné.

Zoé fronça les sourcils et lui lança en guise d’accueil :

– Qui t’a appelée, toi ? Je ne veux pas te voir à ma table !

– Ah mais ma grande dame, c’est aussi chez moi, et j’ai le droit de déjeuner ! Berk. C’est quoi ce ragoût dégueulasse que tu nous as encore préparé ? Je boufferai pas de ça moi, t’façon. J’ai ce qu’il faut au frigo, j’ai pris mes précautions, avec ce que tu m’autorises à manger… Je finirai par diminuer, diminuer, rétrécir et pfuit ! plus d’Egotine !

Elle continuait de parler tout en se dirigeant dans la cuisine et réchauffa son plat au micro-ondes.

– Je sais, j’ai bien compris, que t’es qu’une garce qui veut prendre ma chambre. Mais tu resteras dans ton cagibi… même je te foutrais à la porte, un jour ! Dans mon horoscope le matin de ton arrivée, on m’avait prévenu… Soi-disant un truc qui allait bouleverser ma vie ! Ouais, ils disaient pas dans quel sens !

On l’attendait en la maudissant intérieurement, parce que les belles côtes d’agneau refroidissaient dans nos assiettes.

 

Elle finit par revenir avec trois doubles burgers, un coca, une bouteille de whisky, un bol de frites, de la mayonnaise, des chips et des tomates fourrées au caviar. Nos yeux s’ouvrirent tout grand, car à elle seule, Egotine prenait autant de place sur la table que nous tous réunis.

– Oh, me regardez pas comme ça, voyons… Je suis gentille, je partage, moi, dit-elle en lançant un regard noir à Zoé.

Et elle éparpilla encore plus ses plats sur la table en les poussant vers nous. Pour calmer le jeu, Victoria dit :

– Là, regarde, je vais goûter tes frites, elles iront bien avec l’agneau. Vous voyez, on peut arriver à s’entendre toutes les trois.

Il y avait quelque chose d’étrange avec Zoé, un détail qui nous chiffonnait. Elle s’aperçut qu’on la fixait et nous rendit notre regard d’un air interrogateur. Nous avons donc osé lui demander :

– Pardon, mais pourquoi est-ce que vous n’enlevez pas votre manteau ?

– Ah ça ! C’est pour pouvoir partir rapidement, dès que je me sentirais indésirable. Je préfère me tenir prête.

 

Cela fut démontré vingt minutes plus tard. Egotine, après avoir empiffré à une vitesse phénoménale ses trois doubles burgers et ses tomates piqua de sa fourchette le dernier morceau de viande qui se trouvait dans l’assiette de Zoé, et l’engloutit entre deux goulées avides de whisky-coca. Un rot puissant retentit. Il sentait le caviar. Zoé se leva brusquement sans rien dire, la porte claqua et elle n’était plus là. Nous étions choqués que Victoria n’intervienne pas. C’était d’abord chez elle, après tout.

Après un séjour d’un jour et d’une nuit dans ce climat de susceptibilité et de tension constante, nous quittâmes nos trois hôtesses excédés et heureux de nous en aller !

Cependant, en partant, nous avons exprimé franchement nos sentiments à Victoria :

– Tu te voiles la face ! Si tu es honnête deux secondes, tu verras qu’il n’y a pas de paix possible entre tes deux colocs… Tu es bien obligée de prendre parti, de choisir qui dominera l’autre, qui aura le plus d’influence dans ta vie. A notre avis, il vaudrait mieux pour toi échanger rapidement les chambres d’Egotine et de Zoé ! Voilà, c’est dit… Maintenant, c’est toi qui vois.

Fin

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