Le Chemin de croix du Meistersinger (2)

Tannhäuser avait été expulsé de Venusberg, lui-même ne comprenait pas comment. Il se retrouvait en pleine campagne, avec sa harpe et son baluchon, quelque part dans le Saint-Empire. Il rencontra d’abord un jeune pâtre qui jouait du cor anglais à ses moutons. Puis il vit passer une procession de pèlerins qui cheminaient gravement, comme dans le rêve d’Élisabeth, entonnant leur chant pieux :

« Zu dir wall ich, mein Jesus Christ,
Der du des Pilgers Hoffnung bist!
Gelobt sei Jungfrau sü
b und rein!
Der Wallfahrt wolle günstig sein! »

Voyant leur sérénité, il se sentit envahir d’un sentiment de contrition, conscient que ce qu’il avait fait à Venusberg n’était pas censé lui gagner les faveurs du ciel, il allait se décider à les suivre dans une marche pénitente quand le son des trompes de chasse le tira de ses mystiques rêveries.

Le groupe de chasseurs s’approchait, aussi bruyant que celui des pèlerins était discret.

« Heinrich ! » s’écrie l’un d’eux.

Heinrich lève les yeux vers le cavalier qui vient de l’interpeller.

« Wolfram ! »

Le chasseur quitte sa monture et se jette dans les bras de son ami.

« Heinrich ! Mais où donc étais-tu ? Cela fait si longtemps ! Nous te croyions tous mort.

– Je viens d’un pays lointain. J’ai beaucoup voyagé en quête de bonheur et de paix. Je n’ai trouvé ni l’un ni l’autre.

– Et maintenant, où iras-tu ?

– Je n’en sais rien. Continuer à courir le monde.

– Viens donc avec nous.

– À quoi bon ?

– Nous aussi, nous savons nous amuser. Nous aimons boire et chanter. Chanter surtout. Nous aurons bientôt un concours sans pitié à la Wartburg. Avec un champion tel que toi, la lutte n’en sera que plus belle.

– Oui… mais non… et puis… Bon ! Pas envie.

– Tu as vraiment tort, » dit l’homme qui était à la tête des cavaliers. Tannhäuser reconnut alors le landgrave Hermann.

« Pourquoi donc ?

– Sais-tu quel sera le prix décerné au vainqueur ?

– Une couronne de laurier ? Une coupe d’argent ? Ces bibelots-là, j’en ai tant que je ne sais plus où les mettre.

– Bien mieux que cela ! La main de ma fille qui d’ailleurs ne s’attendait plus à te revoir.

– Élisabeth ?

– Je n’en ai qu’une.

– Ah ! Dans ce cas, évidemment… Ça change tout. »

 

Nous voici donc au château de la Wartburg, tous les vaillants héros et toutes les gentes dames sont réunis pour une fête qui se veut royale. L’arrivée du landgrave Hermann est accueillie au son clair et puissant des trompettes. Comme des chevaliers en armure, prêts au combat, les Meistersingern, armés, qui de harpes, qui de luths se tiennent sur la ligne de départ. Le landgrave introduit le tournoi musical par un éloquent discours au terme duquel il tend son chapeau. On y jette le nom de chaque concurrent. Une main innocente, celle d’Élisabeth, en l’occurrence, va désigner celui qui aura l’honneur de commencer. Dans un autre chapeau, elle désigne le thème sur lequel chacun devra improviser.

Le sort tomba sur Wolfram Von Eschenbach et sur le thème de l’amour.

Wolfram, sûr de lui, commence par une mélodie tendre et douce. Tannhäuser, qui veut à tout prix gagner ce concours pour les beaux yeux d’Élisabeth, trépigne sur son siège comme un écolier qui veut absolument être interrogé pour une fois qu’il sait quelque chose.

Le long récital de Wolfram s’achève enfin. L’assistance applaudit généreusement, sauf Heinrich. Son maître lui a enseigné l’art vocal et le solfège, mais il aurait dû lui enseigner aussi l’humilité et le respect. Le voilà parti à persifler :

« Ah ! Wolfram ! Quel grand chanteur tu es ! Mais pour ce qui est de l’amour, tu n’y connais rien ! Que tout cela est mièvre ! Comme c’est gnangnan ! À croire que de ta vie tu n’es jamais une seule fois tombé amoureux ! »

On le fait rasseoir. Ce n’est pas encore son tour. C’est celui de Biterolf.

Le chant de Biterolf est plus énergique, il y est question d’épée, d’armure, de bouclier. Pour lui, l’amour, c’est une guerre qu’il faut gagner. Applaudissements de l’assistance, moquerie de Tannhäuser :

« Avec toi, au moins, on ne risque pas de s’endormir ! On se croirait en pleine croisade ! Pas un brin de poésie ni de romantisme. Entre ton cheval et toi, je ne sais lequel est le plus bourrin. Je vais t’enseigner, moi, ce que c’est que l’amour.

– Eh bien ! ça tombe bien, c’est ton tour. »

Tannhäuser vérifie l’accord de sa harpe, il s’échauffe par quelques vocalises. Enfin, il se lance dans un tour de chant digne de sa réputation qui a traversé de part en part le Saint-Empire romain germanique. Tout en improvisant, il ne quitte pas des yeux Élisabeth, son égérie. Il en oublie même son auditoire, transporté dans un élan d’amour. Comme enivré, il ne maîtrise plus ni l’air ni la chanson. Pour porter à l’ennemi un coup fatal, il enchaîne sur Dir Töne Lob.

Dans la fougue de son inspiration, il se trompe de paroles. Pour ne rien arranger à la situation, il croit malin de conclure par : « L’incomparable amour, je l’ai trouvé à Venusberg. »

Il peut toujours faire une croix sur les ovations. Les chevaliers tirent leurs épées, les dames poussent des cris indignés, Élisabeth tombe dans les pommes.

Il s’ensuivit une très grande pagaille. Les rebecs et leurs archets, ainsi que les lyres, volaient dans tous les sens. Toutes les épées étaient au clair pour occire l’apostat. Le landgrave parvint à grand-peine à ramener le calme.

« Messires, ce n’est pas ainsi que nous devons punir le blasphémateur. Qu’on le conduise en prison. Il sera jugé selon nos lois et probablement brûlé, car telle est notre justice.

– Et qu’en est-il de la justice de Dieu ? C’est lui qui a été offensé. Il a son mot à dire dans cette affaire. »

La voix jeune et faible qui venait de parler est celle d’Élisabeth, toujours à terre, émergeant péniblement de son évanouissement.

Elle se relève enfin.

« Un très grand mal a été commis, dit-elle, mais notre curé dit toujours que “là où le mal a abondé, la grâce a surabondé”. C’est ce qu’il a lu dans l’Épître aux Romains. Est-il une seule faute que notre Seigneur ne puisse pardonner ? Est-il un seul péché qu’il ne puisse absoudre ? Encore faut-il que cette absolution soit précédée de pénitence. C’est ce qu’enseigne la Sainte-Église, n’est-ce pas ? Heinrich, regarde-moi et réponds-moi. Regrettes-tu ton crime ? »

Heinrich, tremblant et prostré, n’avait pas le courage de regarder la jeune fille en face.

« Oui, murmura-t-il, je le regrette.

– Dis-le plus fort, que tout le monde t’entende.

– Oui, je regrette ce que j’ai fait, et j’en ai honte.

– Crois-tu que le Sauveur puisse te pardonner ?

– Oui.

– Tu le dis pour sauver ta peau, ou tu le crois sincèrement ?

– Je le crois de tout mon cœur. »

Élisabeth se tourne alors vers le landgrave.

« Mon père, vous avez entendu cette confession. Notre Seigneur veut donner à Heinrich une dernière chance de sauver son âme, allons-nous la lui refuser ? »

Le landgrave demeura longtemps silencieux, en proie à une intense réflexion. Il dit enfin :

« Un groupe de pèlerins est en marche dans la région, sans doute les as-tu déjà rencontrés. Ils se dirigent vers Rome. Rejoins-les, Tannhäuser, et suis-les jusqu’au Saint-Siège. Tu iras demander l’absolution à Sa Sainteté, le pape. S’il te l’accorde, nous te pardonnerons aussi, mais s’il te la refuse, sois maudit à jamais. »

La fête est terminée, carrément plombée. Le landgrave et tous les invités sont partis. Il ne reste qu’Élisabeth et Tannhäuser, toujours prostré à ses pieds.

« Non seulement j’ai trahi mon Dieu, mais je t’ai trahie de la même manière, et pourtant, tu viens de me sauver du bûcher. Pourquoi as-tu fait cela ?

– Parce que je t’aime.

– Moi aussi, je t’ai toujours aimée. Même au plus profond de ma débauche et de ma folie, je pensais toujours à toi.

– Empresse-toi de partir pour Rome. Tu me reviendras vite, je t’attendrai.

– J’irai, et je te ramènerai de Rome un cœur purifié.

– Ce voyage ne te servira à rien. Ce n’est pas à Rome que tu trouveras le salut. Ce n’est pas le pape Urbain qui t’ouvrira les portes du ciel.

– Pourquoi me laisses-tu partir, alors ?

– Si tu n’y vas pas, ils te tueront.

– Oui, c’est juste.

– As-tu oublié le secret que je t’ai confié à Königswinter ? Et ce livre que je t’ai montré ? “Il n’y a de salut en aucun autre, car il n’y a sur la terre aucun autre nom qui ait été donné parmi les hommes, par lequel nous devions être sauvés”. C’est écrit dans le livre des Actes des Apôtres, mais l’Église ne le cite jamais.

– Moi, je crois ce que l’Église enseigne. Depuis 1200 ans, elle a eu le temps d’étudier la question. Et puis, tu le dis toi-même, si l’on savait que tu lis les Évangiles, tu serais brûlée comme hérétique. Moi, j’ai déjà assez d’ennuis comme ça !

– Bon voyage, Heinrich ! N’oublie pas ce que je t’ai dit. Je t’aime.

– Je ne t’oublierai jamais. »

 

Bien des mois se sont écoulés. Le printemps est de retour, la bonne humeur aussi. Près de la route de Meiningen à Eisenach, un vieil homme et une jeune fille déjeunent sur l’herbe. Sur le visage de la demoiselle, on peut lire à la fois la confiance et l’impatience. Après le repas champêtre, ils demeurent assis et attendent. Ils attendent longtemps. Le soleil commence à décliner. On entend au loin comme un murmure, un grondement, comme un essaim dans le lointain. Puis cette rumeur s’amplifie.

« Ce sont eux, » dit Wolfram.

La colonne de pèlerins s’avance. On distingue à présent leur chant. La même mélopée sereine et harmonieuse. Ce ne sont plus des chants de pénitence, mais des cantiques d’Action de grâce, leurs visages resplendissent de joie, car ils ramènent de Rome la certitude que leurs péchés ont été pardonnés et qu’ils marchent vers le ciel avec assurance, mais l’inquiétude d’Élisabeth augmente à mesure que les chants gagnent de volume. Voici maintenant la queue du cortège. L’espoir s’évanouit.

Les pèlerins sont partis. C’est à nouveau le silence.

Élisabeth, désespérée, se blottit contre la poitrine de son oncle.

« Il n’est pas revenu.

– Que lui est-il arrivé ?

– Laisse-moi rentrer seule à la Wartburg. Il faut vraiment que je prie. »

Wolfram n’a pas le courage de remonter à cheval. Il regarde le soleil enflammer les nuages de cramoisi, puis la couleur du ciel qui s’assombrit du bleu au noir. La première étoile apparaît. Il saisit sa harpe, plaque quelques accords mineurs et improvise un couplet gorgé de mélancolie :

« O! du mein holder Abendstern
wohl gru
b ich immer dich so gern… »

Pendant qu’il joue, un jeune homme en haillons, le visage vieilli par la fatigue et la misère, s’est approché.

« J’ai entendu un son de harpe.

– Qui donc es-tu, pèlerin égaré, solitaire ?

– Qui je suis ? Tu ne me reconnais donc pas ? Moi, je te connais bien. Tu es Wolfram, le renommé chanteur.

– Heinrich ? C’est toi ?

– C’est moi.

– Pourquoi ne marchais-tu pas avec les voyageurs ? N’es-tu donc pas allé à Rome ?

– J’y suis allé.

– Y as-tu trouvé ta voie ?

– Oui, j’ai trouvé ma voie. Elle s’achève à Venusberg.

– Quoi ?

– J’ai vu Rome, et je retourne à Venusberg.

– J’espère que tu plaisantes.

– Oh non ! Je n’ai nulle envie de plaisanter.

– Qu’est-il arrivé ?

– J’ai suivi la colonne des pèlerins, marchant et chantant parmi eux. De tous ces marcheurs, je suis celui qui a le plus souffert, revêtu d’un cilice qui m’écorchait le corps entier, me flagellant, marchant pieds nus sur les épines et les chardons, pieds nus sur le gel et la neige. Je croyais mourir avant de parvenir à la Sainte Cité. J’y parvins pourtant. Ils étaient des milliers, ils attendaient les uns derrière les autres, formant une file qui remplissait les rues de la ville. Je les voyais sortir, après des jours d’attente, joyeux d’avoir été absous. Mon tour vint enfin, je me trouvais face à face avec le Très Saint Père :

“Qui donc es-tu ?

– Heinrich Von Tannhäuser, Votre Sainteté.

– Ah ! Tannhäuser ! C’est donc toi le fameux Tannhäuser ?

– Oui, Votre Sainteté.

– C’est toi, petit coquin, qui es allé batifoler à Venusberg ?

– Oui, Votre Sainteté.

– Et c’était bien, là-bas ?

– Votre Sainteté, j’en reviens repentant.

– Et bien sûr, tu es venu, comme tous tes camarades, me demander l’absolution.

– Oui, Votre Sainteté.

– C’est tout de même grave. Ce n’est pas un tout petit péché de rien du tout.

– J’en suis conscient, Votre Sainteté. J’en demande pardon à Votre Sainteté.

– je suis vraiment désolé, mais dans un cas comme celui-là… Tu vois cette crosse ?

– Oui, Votre Sainteté.

– Crois-tu que ce bois sec pourrait un jour donner naissance à des branches, des feuilles et des fleurs ?

– Non, Votre Sainteté… à moins d’un miracle.

– Alors, sois maudit pour l’éternité. Tout comme ce bâton, ton salut ne pourra jamais fleurir. Au suivant.”

– Heinrich… soupira Wolfram.

– Alors, tu comprends, maintenant ; que je vive en bon chrétien ou en païen, j’irai en enfer. Alors, autant finir sa vie dans les plaisirs. D’ailleurs, elle finira bientôt. »

En effet, à force de marcher pieds nus dans la neige, le maître chanteur avait pris un mauvais coup de froid, son front était chaud et mouillé de sueur. Il toussait.

« Heinrich, je ne sais que te dire.

– Nous n’avons rien à ajouter. Je repars pour un dernier Wandern, vers Venusberg.

– Alors, passe voir Élisabeth à la Wartburg. Elle te soignera ta fièvre et elle a aussi un onguent pour ton cœur. »

Des créneaux du château de la Wartburg, Élisabeth, telle une sentinelle aguerrie, scrutait la campagne avec obstination. Au bout du chemin lui apparut enfin la silhouette d’un marcheur épuisé. Son cœur bondit dans sa poitrine. Et si c’était lui. L’homme poursuivait sa marche, pénible et trébuchante. Il s’écroula enfin à quelques pas du pont-levis, terrassé par la fièvre. Elle envoya ses gens lui porter secours. On l’étendit sur un lit. Heinrich ! C’est bien lui.

À force de soins et de compresses, la jeune fille rendit un semblant de vie au ménestrel.

« Je t’aime, lui murmura-t-elle.

– Moi aussi, j’aurais dû t’épouser tandis qu’il en était temps. Maintenant, c’est trop tard. Je pars pour mon dernier voyage : vers l’enfer.

– Qui t’a dit que tu iras en enfer ?

– Le pape. Il m’a dit qu’à moins que sa crosse ne se mette à fleurir, je ne pourrais pas être sauvé.

– Qu’est-ce que cet homme-là connaît en matière de salut ? Les princes et les rois, les papes et les évêques n’ont le droit d’exister que sur l’autorisation de notre Seigneur. “Celui qui boira de l’eau que je lui donnerai n’aura jamais soif, et l’eau que je lui donnerai deviendra en lui une source d’eau qui jaillira jusque dans la vie éternelle.”[1] Ce n’est pas la parole d’un homme d’Église, c’est la parole du Fils de Dieu.

– J’ai soif de cette eau-là.

– Alors, prions ensemble. »

›

Tannhäuser mourut.

Le pape Urbain IV mourut aussi.

La crosse pontificale disparut aussitôt sous un enchevêtrement de branches, de feuilles, de fleurs et de fruits auxquels son bois avait donné la vie.

[1] Jean 4.14

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© 2018 Lilianof

 

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