La Vision d’Ève

I

C‘était trois ans après le péché dans l’Éden.Adam sous les grands bois chassait, fier et superbe, Luttant contre le tigre et poursuivant le daim.Tranquille, il aspirait l’âcre senteur de l’herbe.
Ève, sereine aussi, corps vêtu de clartés, Assise aux bords ombreux d’une vierge fontaine, Regardait deux enfants s’ébattre à ses côtés, Attentive aux échos de la chasse lointaine.
Adam sous la forêt parlait d’Ève aux oiseauxEt leur disait : « Chantez ! Elle est belle et je l’aime ! »Ève disait : « Répands, source, tes fraîches eaux !Mon âme vibre en lui, mais en eux, ma chair même ! »

II

Ève pensait : « Seigneur ! vous nous avez chassésDu paradis ; l’archange a fait luire son glaive.Mordus par la douleur, et par la faim pressés, Il nous faut haleter dès que le jour se lève.
Nous n’avons plus, errants dans ces mornes ravins, Maître ! comme autrefois, la candeur ni l’extase ; Et nous n’entendons plus dans les buissons divinsL’hymne des anges blancs que votre gloire embrase.
Mais qu’importent l’embûche et la nuit sous nos pas,Si toujours dans la nuit un flambeau nous éclaire ? Ah ! si l’amour nous reste et nous guide ici-bas, Soyez béni ! Dieu fort ! Dieu bon ! Dieu tutélaire !
Adam a la vigueur et moi j’ai la beauté.Un contraste à jamais nous lie et nous console ; Ivres, lui de ma grâce et moi de sa fierté, Pour nous chaque fardeau se change en auréole.
Et maintenant, voici grandir auprès de nousDeux êtres, notre espoir, notre orgueil, notre joie ; Quand je les tiens tous deux groupés sur mes genoux, Je sens dans ma poitrine un soleil qui rougeoie !
Vivant encore en nous qui revivrons en eux, Encor pleins de mystère, ils sont la loi nouvelle.Nés de nous, sous leurs doigts ils resserrent nos nœuds ; Un autre amour en nous, aussi grand, se révèle.
Leurs yeux, astres plus clairs que ceux du firmament, Ont un étrange attrait ; et notre âme attirée, Qui s‘étonne et s’abîme en leur regard charmant, Y poursuit le secret d’une enfance ignorée.
L’amour qui les créa sommeille en eux. Le cielPeut gronder ; comme nous, dans le vent, sous l’orage, Ils se tendront la main, et l’éclair d’AzraëlNe pourra faire alors chanceler leur courage.
Gloire et louange à toi, Seigneur ! A toi merci ! Le châtiment est doux, si malgré l’anathèmeLe baiser de l’Éden se perpétue ici.Frappe ! regarde croître une race qui t’aime ! »

III

Ainsi, le front baigné des vapeurs du matin, Son beau sein rayonnant de chaleurs maternelles, Ève, les yeux fixés sur Abel et Caïn, Sentait l’infini bleu noyé dans ses prunelles.

IV

Or les enfants jouaient. Soudain, le premier né, Debout, l’œil plein de fauve ardeur, la lèvre amère, Frappa l’autre éperdu sous un poing forcenéEt qui cria, tendant les deux mains vers la mère.
Ève accourut tremblante et pâle de stupeur, Et fermant autour d’eux ses bras, les prit sur elle ; Et comme en un berceau les couchant sur son cœur, Les couvrir de baisers pour calmer leur querelle.
Bientôt tout s’apaisa, fureur, plainte, baisers ; Ils dormaient tous les deux enlacés, et la femme, Immobile, ses doigts sous un genou croisés, Sentit les jours futurs monter noirs dans son âme !

V

Soleil du jardin chaste ! Ève aux longs cheveux d’or ! Toi qui fus le péché, toi qui feras la gloire ! Toi, l’éternel soupir que nous poussons encor ! Ineffable calice où la douleur vient boire !
Ô Femme ! qui, sachant porter un ciel en toi, A celui qui perdait l’autre ciel, en échange, Offris tout, ta splendeur, ta tendresse et ta foi, Plus belle sous le geste enflammé de l’archange !
O mère aux flancs féconds ! Par quelle brusque horreur, Endormeuse sans voix, étais-tu possédée ? Quel rayon prophétique y jetait sa lueur ? A quoi songeais-tu donc, la paupière inondée ?
Ah ! dans le poing crispé de Caïn endormiLisais-tu la réponse à ton rêve sublime ? Devinais-tu déjà le farouche ennemiSur Abel faible et nu s’essayant à son crime ?
Du fond de l’avenir, Azraël, menaçant, Te montrait-il ce fils, ayant fait l’œuvre humaine, Qui s’enfuyait, sinistre et marqué par le sang, Un soir, loin d’un cadavre étendu dans la plaine ?
Le voyais-tu mourir longuement dans Énoch, Rempart poussé d’un jet sous le puissant blasphèmeDes maudits qui gravaient leur défi sur le roc, Et dont la race immense est maudite elle-même ?
Ah ! voyais-tu l’envie armant les désaccordsEt se glissant partout comme un chacal qui rôde, Le fer s’ouvrant sans cesse un chemin dans les corps, Le sol toujours fumant sous une pourpre chaude ?
Et les peuples Caïns sur les peuples AbelsSe ruant sans pitié, les déchirant sans trêves ; Les sanglots éclatant de toutes les Babels, Les râles étouffés par la clameur des grèves ?
Sous l’insoluble brume où l’homme en vils troupeauxS’amoncelle, effrayé de son propre héritage, Entendais-tu monter dans les airs, sans repos, Le hurlement jaloux des foules, d’âge en âge ?
Compris-tu que le mal était né ? Qu’il seraitImmortel ? Que l’instinct terrestre, c’est la haineQui, dévouant tes fils à Satan toujours prêt, Lui fera sans relâche agrandir la Géhenne ?
Compris-tu que la vie était le don cruel ? Que l’amour périrait avec l’Aïeule blonde ? Et qu’un fleuve infini de larmes et de fielNé du premier sourire abreuverait le monde !

VI

Dieu l’a su ! — Jusqu’au soir ainsi tu demeurasContemplant ces fronts purs où le soleil se joue ; Et tandis qu’ils dormaient oublieux en tes bras, Deux longs ruisseaux brûlants descendaient sur ta joue.

Léon Dierx
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Cette effrayante et remarquable pièce aurait pu être considérée comme un chef-d’œuvre de la littérature chrétienne s’il n’y manquait un élément fondamental du message biblique : tout espoir de rédemption de la race humaine en semble banni ! Mais quel prédicateur ne sera pas envieux, en la lisant, de ne savoir peindre avec autant de force et de lucidité amère, de sensibilité et d’empathie fraternelle, les tragiques conséquences de l’apparition du mal dans l’humanité, à son auditoire ?

Son auteur, Léon Dierx, né à La Réunion en 1838, mort à Paris en 1912, est un parnassien beaucoup moins connu que son célèbre maître à écrire : Leconte de Lisle. Il l’égale pourtant dans la hautaine et noble beauté de ses vers remplis de pessimisme incurable ; il le dépasse même en lyrisme, et en correspondances étranges, qui ne sont pas sans rappeler celles de Baudelaire. Un rapide examen de son œuvre montre que si elle contient plus d’une pensée spirituelle, la personne du Christ Sauveur lui est restée totalement étrangère ; triste confirmation que l’âme humaine chassée du jardin d’Eden, peut avoir emporté avec elle les dons artistiques les plus aiguisés, sans vouloir pour autant se laisser attirer et purifier par la source même de toute beauté et de toute vérité…

Pour les curieux : Azraël est l’ange de la mort, dans la tradition rabbinique, Énoch est la première ville, bâtie par Caïn ; si Dierx prétend qu’Ève était blonde, c’est probablement pour le besoin de la rime, à moins qu’il ne s’agisse d’une fixation personnelle, en tous cas les blagues idiotes sur les évaporées à cheveux de lin n’étaient pas encore répandues à son époque 🙆 et la Genèse ne dit rien à ce sujet. Les pointilleux auront tout de même noté une petite entorse au récit biblique : l’homme étant censé être végétarien jusqu’au déluge, Adam n’aurait pas dû poursuivre ce daim, au début du poème… Le tableau des deux gamins qui se battent suite à un jeu de cartes, est du peintre italien Giulio del Torre (1856-1932) ; Dierz était d’ailleurs lui-même peintre.

Ne voulant pas terminer avec un exemplaire aussi sombre de la production du poète, donnons maintenant quelques vers de lui, d’une délicieuse légèreté aérienne.

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Les Nuages
Couché sur le dos, dans le vert gazon, Je me baigne d’ombre et de quiétude.Mes yeux ont enfin perdu l’habitudeDu spectacle humain qui clôt la prisonDu vieil horizon.
Là-bas, sur mon front passent les nuages.Qu’ils sont beaux, mon âme ! et qu’ils sont légers, Ces lointains amis des calmes bergers ! S’en vont-ils portant de divins messages, Ces blancs messagers ?
Comme ils glissent vite ! — Et je pense aux femmesDont la vague image en nous flotte et fuit.Le vent amoureux qui de près les suitDisperse ou confond leurs fluides trames ; On dirait des âmes !
Rassemblant l’essor des désirs épars, Ivre du céleste et dernier voyage, A quelque âme errante unie au passage, Mon âme ! là-haut, tu me fuis, tu parsComme un blanc nuage !
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