Roman, Sylduria

Sylduria (III) – Le Chemin des Philosophes (15)

Chapitre XV
Voyage coranique

 

 

Aïcha était bien décidée à rechercher la vérité. Deux volumes, accompagnés d’un cahier, étaient ouverts sur son bureau : la Bible que Lynda lui avait offerte, et son précieux livre, le Coran. Elle tournait avec soin les pages de l’un et de l’autre, à la recherche de contradictions et de confirmation.

Le Coran se compose de cent quatorze chapitres de longueurs très diverses, appelés sourates. Chaque sourate porte un titre ; la deuxième, la plus longue, est intitulée la Vache. Il n’est pas toujours aisé d’établir le lien entre le titre et le contenu d’une sourate. Une lecture cursive n’est pas nécessaire à une bonne compréhension puisqu’à l’intérieur même d’une sourate, le texte passe souvent sans transition d’un sujet à l’autre.

Comme le Coran ne contient pas la réponse à toutes les questions d’ordre éthique et moral, il a fallu en chercher dans la vie du Prophète : Mohamed s’est-il déjà trouvé dans telle situation, et comment a-t-il réagi ? C’est ainsi que se sont formés les Hadiths, opulente compilation de témoignages dont, hélas, les critères d’authenticité sont assez flous.

Mais Aïcha les avait exclus de sa recherche : le livre qu’elle considérait comme la parole divine devrait suffire à lui faire connaître la volonté du Créateur. Mais le Dieu unique s’intéressait-il personnellement à elle ? La connaissait-il par son nom ? La religion qu’on lui avait enseignée ne permet pas de relation intime avec Dieu. Comment son amie, dans ses prières, pouvait-elle l’appeler Père ?

Elle se remit à lire.

Le message central est clair : il n’est pas permis d’adorer une autre personne que le Créateur. Pourquoi alors Eblis a-t-il été maudit pour avoir refusé d’adorer la créature ?[1]

« D’autres ont dû se poser cette question avant moi. Elle a certainement une réponse. Je demanderai aux anciens de m’expliquer. »

Elle poursuivait son investigation.

« Décidément, je préfère être pour Allah que contre lui ! »

Il n’est pas une seule page qui ne contienne une menace contre les infidèles : menace de passer l’éternité en enfer à subir d’épouvantables supplices, menace généralement ponctuée d’une exclamation : « Quel détestable séjour ! »

« Et que savons-nous du paradis ? Le livre sacré en parle si peu, et c’est pourtant là que je veux aller ! »

Elle parvint finalement à trouver un texte :

 « Ceux-ci seront les plus rapprochés de Dieu. Ils habiteront le jardin des délices, […] se reposant sur des sièges ornés d’or et de pierreries, accoudés à leur aise et se reposant face à face. Ils seront servis par des enfants doués d’une jeunesse éternelle qui leur présenteront des gobelets, des aiguières et des coupes remplis de vin exquis. Sa vapeur ne leur montera pas à la tête et n’obscurcira pas leur raison. Ils auront à souhait les fruits qu’ils désireront et la chair des oiseaux les plus rares. Près d’eux seront les houris aux beaux yeux noirs, pareilles aux perles dans leur nacre. Telle sera la récompense de leurs œuvres. Ils n’y entendront ni discours frivoles ni paroles criminelles. On n’y entendra que les paroles : Paix, paix. […]

Ils séjourneront parmi les arbres de lotus sans épines et les bananiers chargés de fruits jusqu’en bas, sous des ombrages qui s’étendront au loin, près d’une eau courante, au milieu de fruits en abondance que personne ne coupera, dont personne n’interdira l’approche. Et ils se reposeront sur des lits élevés. Nous créâmes les vierges du paradis par une création à part ; nous avons conservé leur virginité. Chéries de leurs époux et d’un âge égal au leur, elles seront destinées aux hommes de la droite. »[2]

Aïcha se laissa entraîner dans une profonde rêverie. Comme dans un songe merveilleux, enveloppée d’euphorie et de vapeur de nuage, elle s’imaginait déjà, gambadant dans une nature que la main de l’homme n’avait jamais profanée, saisissant dans sa main des passereaux multicolores, buvant la rosée dans la corolle d’une tulipe, baignant son corps dans l’onde agitée d’une rivière cristalline…

Le rêve se dissipe.

« Tout cela est bien appétissant, mais quelque chose me chagrine : pourquoi ce paradis rêvé n’offrirait-t-il de plaisirs que pour mon corps ? N’ai-je pas aussi une âme pour aimer et un esprit pour penser ?…

Et d’ailleurs, Dieu a-t-il pensé à nous, les filles ? Les hommes auront de merveilleuses créatures à leur disposition, mais nous ? J’aimerais bien, moi aussi, avoir un homme que je puisse aimer pour l’éternité ! À moins que je fasse partie de celles qui serviront ces messieurs. Ah non ! Cela ne me convient pas ! Ce paradis-là me paraît bien misogyne ! »

C’est sur cette pensée qu’elle conclut sa réflexion. Le lendemain, elle entreprit la lecture de la sourate des Femmes : la quatrième.

Son attention se retint sur le cinquante-cinquième verset : « Qui pourra protéger ceux que Dieu a maudits ? »

Elle n’en lut pas davantage. Sans qu’elle puisse expliquer pourquoi, cette phrase la frappait de plein fouet. De même qu’une lumière intense reste incrustée dans la rétine, cette parole restait incrustée dans le fond de son cerveau. Elle avait beau la chasser, essayer de penser à autre chose, elle l’accaparait à son coucher, elle l’accaparait dans la nuit, elle l’accaparait au réveil.

« Et si je faisais partie des maudits ? Allah est un Dieu bien sévère… »

Le vendredi, elle se rendit à la mosquée. Elle écouta le sermon de l’imam. Celui-ci, dans son discours, cita à plusieurs reprises l’incontournable verset : « Qui pourra protéger ceux que Dieu a maudits ? » Son message était extrêmement culpabilisateur envers ceux qui abandonnent la foi véritable pour se tourner vers l’idolâtrie ou pire, l’association. Il rappela qu’il n’existait aucune chance de pardon pour les apostats, quand même ils se repentiraient.[3]

« Jamais la Divinité ne m’a parlé aussi clairement : malheur à moi si je deviens chrétienne ! »

Elle écouta la fin du message avec tristesse.

« Dommage… Allah pourra-t-il changer ma vie comme Isa a changé celle de mes amis ? »

Aïcha, si forte et si émotive à la fois, pénétra en pleurant la cage de sa tour des « Chamards »[4]. Rentrée chez elle, elle ouvrit à nouveau le Coran au hasard, espérant y trouver une parole de réconfort ? Mais plus elle lisait, plus elle se sentait oppressée.

« Quand les infidèles posséderaient autant de richesses que la terre en contient et les offriraient pour les racheter du supplice au jour de la résurrection, leurs offres ne seraient point acceptées. Un châtiment cruel les attend. Ils voudraient sortir du feu, mais n’en sortiront jamais. Un châtiment qui leur est réservé est éternel. Vous couperez les mains des voleurs, homme ou femme, en punition de leur crime. »[5]

Une larme tomba sur le livre sacré. Elle le referma et le plaça soigneusement, avec son cahier, dans le tiroir approprié.

Elle passa encore une mauvaise nuit. Dans son sommeil, un index aussi long et aussi épais que son avant-bras, celui du Razul, la désignait comme une coupable.

« Qui pourra protéger ceux que Dieu a maudits ? »

« Qui pourra protéger ceux que Dieu a maudits ? »

« Qui pourra protéger ceux que Dieu a maudits ? »

« Qui pourra justifier ceux que Dieu a condamnés ? »

Le dimanche soir, le téléphone sonna. C’était Mohamed qui l’appelait de Syldurie. Aïcha en ressentit un vif plaisir : son ami ne l’avait pas oubliée et il l’appelait justement au moment où son moral était descendu au-dessous du niveau de la mer. Ils échangèrent des nouvelles de l’un et de l’autre. Aïcha félicita son ami pour le succès de sa réinsertion, elle ne manqua pas de lui rappeler qu’elle souhaitait le voir collaborer avec elle, à Dreux, dès que possible. Bien qu’il soit devenu un ami proche, elle n’osa pas lui parler de sa détresse spirituelle. C’est lui-même qui lui tendit la main :

« J’ai une pensée très forte pour toi : Romains 8.33.

– Romains 8.33. Merci, Mohamed, je ne manquerai pas de le lire. »

Il était tard. Elle ouvrit sa Bible. Après une courte recherche dans le sommaire, elle trouva l’épître aux Romains. Elle commença la lecture au début du chapitre huit :

« Il n’y a donc maintenant aucune condamnation pour ceux qui sont en Jésus-Christ. »

Aussitôt, comme un vent d’été chasse les nuages noirs, son angoisse et sa tristesse firent place à une joie et à une paix intenses. À mesure qu’elle progressait dans sa lecture, il lui semblait marcher sur les airs. Elle se croyait déjà en vol vers le royaume des cieux.

Elle parvint au verset trente-trois :

« Qui accusera les élus de Dieu ? C’est Dieu qui justifie ! Qui les condamnera ? Christ est mort ; bien plus, il est ressuscité, il est à la droite de Dieu, et il intercède pour nous ! Qui nous séparera de l’amour de Christ ? Sera-ce la tribulation, ou l’angoisse, ou la persécution, ou la faim, ou la nudité, ou le péril, ou l’épée ? Selon qu’il est écrit : c’est à cause de toi qu’on nous met à mort tout le jour, qu’on nous regarde comme des brebis destinées à la boucherie. Mais dans toutes ces choses, nous sommes plus que vainqueurs par celui qui nous a aimés. Car j’ai l’assurance que ni la mort ni la vie, ni les anges ni les dominations, ni les choses présentes ni les choses à venir, ni les puissances, ni la hauteur, ni la profondeur, ni aucune autre créature ne pourra nous séparer de l’amour de Dieu manifesté en Jésus-Christ notre Seigneur. »

[1] Sourate 2.32 et d’autres textes.

[2] Sourate 56.12/37

[3] Sourate 4.21/22

[4] Le quartier des « Chamards », à Dreux, sans doute à cause de sa réputation, a été récemment renommé « les Oriels ».

[5] Sourate 5.40/42

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