Roman, Sylduria

Sylduria (III) – Le Chemin des Philosophes (23)

Chapitre XXIII
Samantha déchaînée

 

 

Lynda et Périklès se séparèrent. L’apôtre franchit à nouveau les grilles, rejoignit le groupe de Samantha, se dissimulant dans la foule, parlant avec le peuple, serrant les mains de ses admirateurs, oubliant Lynda qui s’éloignait, le cœur chargé d’une tristesse lourde comme la fonte.

La jeune reine, justement, passant devant les rangées de soldats au garde-à-vous, traversait la cour à pas pesants quand elle s’arrêta. Elle avait perçu un bruit sourd, un grondement dans la ville, comme celui d’un train lointain qui roule sur ses rails et s’approche, un grondement qui s’amplifiait, un mot de trois syllabes, indistinct, mais dont le rythme rappelait le souffle d’une machine à vapeur, de cette puissante locomotive qui, entrant en perspective dans la gare de La Ciotat, sema un jour la panique dans la salle obscure des frères Lumière. Lynda ressentait la même angoisse. Elle se retourna, blême. Le mot, scandé par la population, était devenu intelligible :

« Samantha… Samantha… Samantha… »

« Ils veulent Samantha pour reine », murmura-t-elle entre ses dents.

Elle se précipita vers la grille, son teint était passé du blanc à l’écarlate.

« Arrêtez ! Taisez-vous ! Mais taisez-vous donc ! Je suis Lynda. Je suis votre reine. Il n’y en a pas d’autre. »

Mais les manifestants criaient de plus en plus fort le nom de sa rivale. Emportée de fureur, Lynda empoigna la grille et la secoua comme si elle espérait la desceller.

Un homme, face à elle, lui cracha au visage. Elle fit un pas en arrière et s’essuya avec sa manche.

Une pierre vola tout près de son front. Elle recula encore de quelques pas. Aussitôt, une pluie de pierres jetées en sa direction l’obligea à prendre la fuite.

Sitôt parvenue hors de portée, elle fit volte-face, montrant son poing à la foule. Tout en hurlant sa rage, elle arracha des mains d’un soldat son fusil mitrailleur et, le pointant vers ses lapidateurs, courut vers la grille. La masse humaine se rétracta dans un mouvement de panique. Borowitch se précipita entre l’arme et la cible.

« Lynda, ne faites pas cela. Ne tirez pas. Vous allez mettre la Syldurie à feu et à sang.

– Pardonnez-moi, Lieutenant ! Pardonnez-moi ! Je suis complètement perdue. Je ne sais plus où j’en suis. Je deviens folle ! »

Elle déposa la mitraillette entre les mains d’un soldat et alla se jeter en pleurant dans les bras de l’officier. Celui-ci la conduisit au poste de garde et s’efforça de la réconforter.

Borowitch lui faisait oublier son désarroi en lui racontant quelques anecdotes tirées de sa carrière militaire. Il n’était pas un garçon à engendrer la mélancolie, et il parvint à la faire rire à travers ses larmes.

Le jour avait baissé, la masse des républicains, devenus en un instant royalistes et samanthistes, commençaient à rentrer chez eux. Le calme revenait.

Après avoir donné au Lieutenant Borowitch un pudique baiser sur les joues, elle regagna ses quartiers, le cœur presque apaisé.

Il lui fallait traverser le salon panoramique. Quelle ne fut pas sa surprise d’y trouver Samantha, debout devant la verrière, regardant les jardins dans le crépuscule ! Un ange était posté à chaque angle. Quatre anges, deux hommes et deux femmes. On dit pourtant que les anges sont asexués.

« Qu’est-ce que vous faites ici, Sabine Mac Affrin ?

– Je suis libre de circuler chez moi.

– Chez vous ? Comment cela, chez vous ?

– Chez moi ! N’as-tu pas entendu la voix du peuple ? La nation syldure te conspue, elle te crache au visage et te jette des pierres. Moi, elle m’acclame, elle m’honore, elle m’a reconnue comme souveraine. Je suis la reine de Syldurie, et toi tu n’es plus rien.

– Sortez d’ici.

– Tu veux me chasser ? Ton père, il est vrai, m’a déjà mis à la porte. Il ne voulait plus d’une cartomancienne chez lui. Avoue qu’elle a bien rebondi, la cartomancienne ! D’abord prophétesse, ensuite, reine de Syldurie, bientôt officiellement reine du monde, et impératrice de l’univers.

– Mon père vous a chassée parce qu’il était de Dieu et que vous êtes du diable. Disparaissez, avant que je me mette en colère. »

Sabine répondit par un éclat de rire.

« Qu’ai-je à craindre ta colère ? Tu veux me chasser de ce palais ? Moi, je te chasse de cette ville. Je te chasse de ce royaume. Je te chasse de la terre. Je te chasse de la galaxie. Tu pourras t’enfuir à travers tout le cosmos, tu n’échapperas pas à ma malédiction. Mais d’abord, je vais t’offrir une raclée dont tu ressentiras les douleurs jusqu’à la fin de l’éternité. »

Le poing tendu en arrière, Lynda courut à l’attaque de l’arrogante sorcière. Celle-ci, l’empoignant des deux mains, souleva comme un fétu au-dessus de sa tête la reine déchue qui agitait les jambes en pure perte.

« À chacun son tour, petite grue ! »

De toute la force de ses bras, Sabine propulsa Lynda contre la verrière qui éclata en un fracas assourdissant.

« Allez me chercher cette vermine, ou du moins ce qu’il en reste ! »

Les anges de Samantha obéirent promptement. Ceux-ci ne tardèrent pas à lui présenter Lynda, superficiellement blessée au visage, aux bras et aux jambes, le vêtement déchiré. Elle n’avait, par chance, ni entorse ni fracture. C’est qu’elle a les os et les articulations solides !

Sabine contemplait avec satisfaction sa victime, terrassée, mais toujours debout. Elle regrettait que sa chute ne l’ait pas plus abîmée.

« Tu comprends ce que j’ai ressenti, maintenant, quand tu m’as fait traverser cette vitre maudite. »

Lynda ne répondit pas.

« À genoux, chienne ! Prosterne-toi devant la reine du monde !

– Cours toujours ! »

Les quatre anges se ruèrent sur Lynda et la rossèrent jusqu’à ce qu’elle s’écroule à plat ventre aux pieds de la pythonisse.

« Très bien ! Tu vois que c’est facile, avec un peu de bonne volonté. »

Puis, se tournant vers les anges :

« Jetez-moi cette scolopendre en prison. Pas au centre de détention, dans un des vieux cachots ! »

Saisissant chacun une cheville ou un poignet, ils emportèrent le corps de Lynda, inanimé et chargé d’ecchymoses.

 

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