Roman, Sylduria

Sylduria (III) – Le Chemin des Philosophes (25)

Chapitre XXV
Kamal

Alors que Paul Yssouvrez cumulait ses fonctions de maire et de commissaire divisionnaire, Aïcha Belkadri avait préféré se consacrer à plein temps à sa nouvelle tâche. En théorie du moins, car les jeunes de son quartier étaient les plus fréquents à franchir la porte de sa permanence.

Ce fut justement le cas ce matin-là :

« Salam alekum, m’zelle Belkadri !

– On enlève sa casquette, monsieur Haji, pour se présenter devant une dame.

– Oh ! Pardon, m’zelle !

– Voilà qui est mieux ! Alekum salam ! C’est à la médiatrice de proximité ou à la députée que vous voulez parler ?

– En fait, aux deux, m’zelle. Y paraît k Mouhamed… pardon… Il semblerait que Monsieur Bendjellabah… en fait… comment dirais-je ? Voilà voilà…

– Je vous trouve la langue bien embarrassée, mon ami, ce n’est pas dans vos habitudes. Que voulez-vous savoir sur Mohamed ? Rien de ce que vous direz ne sortira de ce bureau. Parlez librement.

– En fait… vous allez me dire que cela ne me regarde pas… Comment dire ? Est-ce que c’est vrai que Mouhamed ?… Mouhamed et vous ?… Comment dirais-je ?…

– En effet, je ne vois pas très bien en quoi cela vous concerne, mais ce n’est pas un secret, Mohamed Bendjellabah et moi devons nous marier dans quelques mois.

– Cela me concerne parce que… Vous êtes devenue quelqu’un de très important dans le quartier… et alors, par rapport à ce qui s’est passé il n’y a pas si longtemps…

– Que s’est-il donc passé de si grave ?

– Si vous ne vous souvenez pas, lui, au moins, doit s’en souvenir. Ça s’est passé rue Myrha… avec les copains, on l’a un petit peu bousculé…

– Je vois. Et maintenant, vous craignez pour votre matricule.

– C’est ça. Tout à fait. Alors, je me suis dit… Est-ce que vous pourriez lui parler ?… Un tout petit peu… Pour l’aider à oublier.

– J’aurais aussi de bonnes raisons de vous en vouloir, Monsieur Haji. Êtes-vous certain d’avoir fait la bonne démarche ? Et s’il avait fallu aller le voir lui, et lui demander de me parler un tout petit peu pour m’aider à oublier ? »

Kamal Haji était devenu blême.

« Rassurez-vous, enchérit Aïcha, amusée de l’embarras de son interlocuteur, je ne suis pas rancunière, et mon fiancé non plus. Nous sommes chrétiens et n’avons pas l’habitude de rendre le mal pour le mal. Je vous invite sincèrement à faire la paix avec Dieu, vous aussi.

– Euh !… Oui, m’zelle. J’y réfléchirai.

– Pas trop longtemps. L’éternité est vite arrivée. »

Kamal, tout penaud, se dirigeait vers la sortie.

« Au fait ! Monsieur Haji !

– Oui ?

– Mohamed vous a-t-il rendu l’argent qu’il vous devait ? Sinon, il risque d’avoir affaire à moi !

– Il ne me devait pas de pougnon, m’zelle. Il fallait bien que je trouve une raison. Je voulais seulement le retrouver. Je peux partir ? C’est vrai ? Vous ne m’en voulez pas ?

– Dormez tranquille. »

Kamal avait saisi la poignée de la porte quand il sentit une résistance. C’est justement Mohamed qui poussait pour entrer.

Mohamed avait saisi la main et l’épaule de Kamal.

« Kamal ! Mon ami ! Voilà un moment que je ne t’ai pas vu. Tu vas bien ? »

Kamal était abasourdi par l’accueil de celui qu’il avait, il y a si peu de temps, violemment agressé. Comment Mohamed pouvait-il encore l’appeler « mon ami » ? Avait-il vraiment effacé ce terrible incident de sa mémoire ? Et s’il s’agissait d’une ruse pour endormir sa méfiance en vue d’une vengeance plus cruelle encore ?

Les trois jeunes gens finirent toutefois par retrouver un climat de confiance, chacun échangeant des nouvelles de sa famille respective et parlant du pays dont ils avaient la nostalgie.

La conversation allait bon train et Aïcha prit l’initiative d’inviter Kamal à déjeuner. Celui-ci se sentait gêné, mais accepta néanmoins.

Pendant le repas, la discussion, par divers méandres, parvint à l’islam et à ses pratiques.

« Je suis comme beaucoup d’entre nous, confessa Kamal, musulman quatre semaines dans l’année. Pour le ramadan, je fais vraiment un effort. Si je le fais correctement, tous mes péchés de l’année sont pardonnés.[1] »

Mohamed haussa les épaules.

« De toute façon, je suis un mauvais musulman. Je n’irai jamais au paradis. Allah en a décidé ainsi. Je ne suis qu’un voyou. Je voudrais sortir de ce guêpier, mais je n’y arrive pas. Alors, j’essaie de me rabattre sur ma religion, mais je ne réussis à rien. Pas assez de volonté ! Il y a tellement de contraintes. Vous y arriviez, vous, à faire les cinq prières par jour ?

– Pas toujours », avouait Aïcha.

Mohamed confirmait en secouant la tête. Kamal poursuivait sur sa lancée.

« Et si l’on veut que ça marche, il faut se laver à chaque fois, dix bonnes minutes à se purifier à l’eau. Il faut vraiment être nickel devant Dieu. Si jamais tu pètes pendant la prière, tu es bon pour tout recommencer depuis le début.[2] Et puis, Mouhamed, tu m’as pardonné tout le mal que je t’ai fait. Ma religion ne m’a jamais rien appris sur le pardon. »

Mohamed avait réussi à entraîner son compagnon sur le terrain de la foi. Il expliqua comment il était devenu chrétien et avait opté pour une vie honnête.

« Je ne suis pas si mauvais, après tout répliqua Kamal, mais tu sais aussi bien que moi combien c’est difficile de vivre ici. J’ai essayé de travailler comme les bourgeois, mais quand tu t’appelles Kamal et que tu habites du mauvais couté de ce fichu boulevard, on te rejette comme un pestiféré. Si tu habitais rue de Dunkerque et si tu t’appelais Vincent Dupont de Lariflette, tu serais tranquillement au chaud toute la journée dans un birou. Il n’y a pas de place pour toi dans le monde des honnêtes gens, tu n’as pas d’avenir et personne ne te respecte. Alors, tu pénètres dans le milieu, et aussitôt tu deviens quelqu’un de respectable, tu as de l’avenir, tu gagnes de l’argent, tu peux t’acheter une béhème, les filles s’intéressent à toi. Voilà pourquoi nous sommes des voyous. Finalement, je n’ai pas choisi cette vie-là, mais si je pouvais changer…

– Kamal, cela fait si longtemps que j’essaie d’interpeller ta conscience ! intervint Aïcha. Vas-tu enfin te décider à comprendre ? »

En effet, Kamal commençait à comprendre, il rendit plusieurs visites à Mohamed et Aïcha qui avaient totalement gagné sa confiance. Il se décida finalement à rompre ses engagements avec l’économie souterraine, mais il réalisait aussi la difficulté de cette entreprise. Mohamed et Mamadou avaient été ses exécutants, en revenant à une vie rangée, ils étaient devenus des renégats, et Mohamed avait pris un grand risque en revenant à la Goutte d’Or. Kamal était le chef de réseau du secteur « Barbès », chaque quartier de Paris, chaque cité de banlieue avait son organisation, autour d’un chef comme lui. Les chefs étaient les seuls à connaître le grand patron qui faisait gros profit de la drogue, des contrefaçons, de la prostitution et des voitures volées.

Tout compte fait, Kamal détestait ce pacha qui n’avait pas besoin de la drogue pour survivre, mais qui, pour s’enrichir davantage, exploitait honteusement la détresse de ces jeunes désespérés.

Il passa de mauvaises nuits. Il se disait que Mamadou et Mohamed avaient réussi à s’extraire de la toile d’araignée qui les avait englués, alors pourquoi pas lui ? Il savait qu’Aïcha possédait les moyens de lui procurer un travail honnête et respectable et se sentait prêt à l’accepter. Malheureusement, on ne démissionne pas de la mafia comme on démissionne de la Poste. Le milieu le retenait prisonnier comme les serres d’un vautour. À moins qu’une flèche tirée dans le cœur même du rapace le force à lâcher sa proie.

Cette idée prit corps en lui. Il hésitait, tergiversait, redoutait les conséquences de ses décisions. Enfin, il demanda un rendez-vous à mademoiselle la députée.

« As-tu réfléchi à nos propositions, Kamal ?

– Oui, Aïcha, j’ai choisi mon camp. Non seulement je veux sortir de l’univers de la drogue, mais je veux aider les copains à en sortir, et les filles à quitter la prostitution.

– Tu as fait le bon choix. Mohamed et moi avons résolu de traiter la mauvaise herbe par les racines, et c’est là que nous aurons besoin de ton secours, puisque tu es le seul à connaître le grand duc.

– Oui, celui-là, on ne le voit pas souvent traîner par ici. Il se pavane dans un hôtel particulier à Neuilly, qu’il s’est offert avec la sueur de pauvres esclaves comme nous. C’est le patron d’une grosse boîte d’informatique. Il fabrique des disques durs, des cartes mères, et tout le tintouin. Personne ne pourrait le soupçonner.

– Peux-tu m’en dire plus long sur ce personnage ?

– C’est un amerloque, un gros dégueulasse. Il pose ses godasses sur la table, il mange avec les doigts et il s’en met partout.

– Un Américain, patron d’une société d’informatique, ne serait-ce pas… Non ! Je ne puis l’imaginer !…

– Il se fait appeler Mac.

– Bob Mac Lehu Esbay ! Le P.D.G. de Microhard France ! Voilà qui m’en bouche un coin !

– Tu voudrais bien faire sa connaissance ? Ça tombe bien, j’ai rendez-vous avec lui jeudi soir, sous le pont Marcadet. Je lui échangerai une valise pleine d’aspégic contre une valise pleine de gros billets. Je serai seul, lui, il viendra avec deux gardes du corps, armés, évidemment. »

Aïcha composa un numéro sur son téléphone portable, une annonce d’une banalité navrante retentit à son oreille :

« Vous êtes bien sur la messagerie de Paul Yssouvrez, mais je suis absent pour le moment. Veuillez laisser votre message après le bip sonore. Je vous rappellerai dès que possible.

– Évidemment qu’il est sonore, le bip ! C’est un pléonasme !

– Bip.

– Ennrol ? C’est la tartine de beurre. Dites donc ! Vous n’en avez pas un peu marre de vous essouffler à courir après les petits loubards ? Et si je vous livrais sur un plateau la tête du grand caïd de la pègre parisienne ? Cela vous irait ? Dans l’affirmative, donnez-moi un petit coup de fil, sinon, j’irai le chercher toute seule, comme une grande.

– Pourquoi vous l’appelez Ennrol ?

– Parce que c’est un petit roquet.

– Je ne vois pas le rapport.

– C’est le roquet Ennrol. »

[1] C’est du moins ce que m’a dit un ami musulman.

[2] Toujours d’après cet ami.

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