Babylone, Théâtre

Nébucadnetsar – Acte IV

ACTE IV

La vallée de Dura, au pied de la statue. Près d’elle, la fournaise est alimentée.

Scène Première

NÉBUCADNETSAR – LA REINE – DANIEL – NAZAR – NAKIM – KIRA – Gens du peuple, gardes, soldats.

NÉBUCADNETSAR

Oh ! Quel instant de fête et d’intense bonheur !
Voyez, le peuple entier se lève en mon honneur.
Ces manants sont venus des confins de l’Empire
Afin de rendre au roi le culte qu’il désire.
Ne suis-je pas Mardouk, le roi devenu dieu ?
Je mérite cent fois qu’on m’adore en ces lieux
Car de mes seules mains j’ai fondé cette ville,
L’incroyable cité, plus vaillante entre mille.
Moi, Nébucadnetsar, l’éternel souverain,
De par le monde entier on m’adore et me craint.
Quel démon dans le ciel, quel puissant sur la terre
Ne trouverait en moi ce maître salutaire.
Que les peuples du monde exaltent ma grandeur,
Toute l’âme en extase et remplis de ferveur.
Bientôt retentira la brillante fanfare :
Timbales et trompettes. Oyez, quel tintamarre !
Pour les peuples soumis, ce sera le signal.
À plat ventre, mortels !

NAZAR

(à Kira)

Le diable d’animal !
Voilà sur le grand roi l’effet de tes tisanes ;
Tu l’as rendu marteau, cruelle courtisane !

NÉBUCADNETSAR

Ainsi, par ma parole et ma voix seulement
S’assemblent les étoiles et tout le firmament.
Je crée les océans, le soleil et la lune,
Pour limiter les flots, j’érigeai mille dunes
Et je fis se dresser les monts Arméniens.
Je contemplai mon œuvre et je dis : tout est bien.
J’ai tracé des sillons pour l’Euphrate et le Tigre,
Décidant de leur cours. J’ai créé…

NAZAR

Holà ! Bigre !
Voilà qu’il se proclame unique créateur,
Des dieux de l’univers le maître et le tuteur !
Jusques à quels sommets gravira sa folie ?
N’aurais-tu pas forcé sur la posologie ?

LA REINE

Mon mari bien-aimé, mon Seigneur et mon roi,
Quel démon t’a saisi ? Quel diable ? Repends-toi !
Entendras-tu la voix de l’épouse qui t’aime ?
Qu’as-tu fait de ta foi ?

NÉBUCADNETSAR

Ma foi n’est qu’en moi-même.

KIRA

Et ça, c’est envoyé ! Comme il sait bien parler
Mon beau pantin de bois si bien articulé !

NÉBUCADNETSAR

Peuples écoutez-moi, les règles je rappelle ;
Il vous faut obéir, car mes lois sont formelles :
Dès que l’on entendra sonner les instruments
Vous devrez vous jeter à genoux promptement,
Les satrapes aussi, les princes et les mages
Devront, et de plein gré, adorer mon image.
Telle est la volonté de Nébucadnetsar.
Nul ne s’y soustraira.

NAKIM

Que fera Beltschatsar ?

NÉBUCADNETSAR

Que tout esprit rebelle, toute âme dissidente
Périsse incontinent dans la fournaise ardente,
Le fourneau que voici, d’airain chauffé à blanc
Convaincra les plus fiers et les plus réticents.

LA REINE

Enfin, mon cher époux, ta folie me consterne.
Me feras-tu brûler si je ne me prosterne ?

NÉBUCADNETSAR

Quelle sotte question ! Tu te prosterneras
Et si tu n’obéis, tu t’en repentiras ;

NAKIM

Que fera Beltschatsar ?

NAZAR

La réponse est facile :
Il pliera le genou comme un sujet docile.
Obéissant au roi, il trahira son Dieu.
Aux bénédictions il pourra dire adieu.
Celui qu’il craint châtie l’âme impure et rebelle :
Il aura pour issue les peines éternelles.

NAKIM

Tu méconnais notre homme, il n’obéira point :
Prophète d’Adonaï, d’huile sainte il est oint ;
De l’enfer des impies il redoute les flammes ;
Il craint peu pour sa vie, mais il craint pour son âme.

NAZAR

S’il ne s’incline pas, dans l’horrible chaudron
Le pauvre Beltschatsar cuira comme un marron.
À quoi lui serviront les pleurs et les prières ?
Beltschatsar est perdu, et rien n’y pourra faire.
C’est à lui de choisir entre ces deux ardeurs :
Celle dessous la terre, au séjour de terreur
Ou bien de notre roi le feu de la colère.

NAKIM

Nous pourrons festoyer, car son affaire est claire.

LA REINE

Prophète, comprenez quel supplice est le mien.
Que dois-je dire au roi ? Ne répondez-vous rien ?

NÉBUCADNETSAR

Vous maugréez, je crois, entre vos dents, ma mie.
Votre dévotion pour moi n’est affermie.

LA REINE

Vous êtes mon époux, je vous dois obéir
Et dans le four ardent j’entends le feu rugir,
Mais je crains l’Éternel. En ce péril extrême
Ne trouve point d’issue, hélas ! à ce dilemme.

DANIEL

Allons, ma douce reine, oubliez cet effroi.
Mon dieu s’est révélé. Je vais parler au roi.

(à Nébucadnetsar)

N’avez-vous, cette nuit, fait quelque mauvais rêve :
Un arbre dont les ombres s’étendent sur la grève,
Un géant conifère, un cèdre, un séquoia ?

NÉBUCADNETSAR

S’élevant jusqu’aux cieux ! Son aspect m’effraya.
Mais comment le sais-tu ?

DANIEL

Eh bien ! Je suis prophète.
L’as-tu donc oublié ?

NÉBUCADNETSAR

J’en réponds sur ma tête :

(montrant Nazar et Nakim)

Je n’en ai point parlé qu’aux nigauds que voilà
Mais l’étoile qu’ils prient a perdu son éclat.
Ils ne m’ont point trouvé les raisons de ce signe
Et du prix qu’on leur paie se sont montrés indignes.
Toi, Beltschatsar, tu lis dans mes penser obscurs
Et, je puis l’assurer, tes oracles sont sûrs.
Qu’en est-il de cet arbre ?

DANIEL

Au milieu de la terre,
Puissant ; ne redoutant ni foudre ni tonnerre
Du vent dans ses feuillages on entendait le bruit,
Il restaurait la terre entière de ses fruits,
Il surplombait la mer, les monts et les abîmes,
Des confins du royaume on en voyait la cime,
Les aigles bâtissaient leurs nids dans ses hauteurs,
De tous les animaux c’était le protecteur
Et jusqu’en son écorce ils trouvaient nourriture.

NÉBUCADNETSAR

Oui, c’est ce que je vis. Merveilleuse nature !
La pointe s’élevait au céleste séjour,
Un royaume de paix, un paradis d’amour !
Mon esprit s’enivrait dans un plaisir étrange
Quand soudain retentit la forte voix d’un ange.
Cet envoyé des cieux criait en son courroux :
Qu’on abatte son tronc et que ses fruits, surtout,
Se dispersent au vent. Quant aux longues racines :
Qu’elles vivent. Telle est la volonté divine.
Le mélèze abattu, ses branchages brisés,
S’envole avec des cris l’aigle terrorisé.
Le voilà desséché, les termites le rongent,
De son bois on se chauffe. Oh ! Quel terrible songe !
Au moins en connais-tu les explications ?

DANIEL

Souverain redouté de toute nation,
Comme l’arbre géant, maître, tu les domines,
Les dieux que tu vénères n’en possèdent la cime.
Aux peuples tu inspires et le culte et l’effroi.
Quel héros prétendrait s’élever contre toi ?
Hélas ! Mon roi ! dans ton orgueil inénarrable,
– Tu ne le comprends pas – tu n’es qu’un misérable
Et, comme dans ton rêve l’indestructible bois,
S’abattra dans la boue le trône avec son roi.
Tu seras terrassé par l’épée d’un archange
Et tu te vautreras tout entier dans la fange.
En un jour tu perdras ta digne royauté,
Même de ton esprit tu perdras la santé.
Tu ne seras plus homme, ainsi dit le prophète,
Tu ramperas, Seigneur, tout nu comme une bête,
L’estomac dérangé, le cerveau ravagé,
Tu aras dans les champs de l’herbe pour manger,
Nouveau roi tu seras de la cité bovine.
Mais comme de cet arbre demeurent les racines,
La sève revivra dans ce tronc qu’on crut mort
Car le pardon de Dieu peut s’exercer encor.
Bientôt, des rejetons reviendront à la vie
Si d’un franc repentir ta disgrâce est suivie.
Le cèdre renaîtra, aussi beau qu’autrefois
Et tu refleuriras en exerçant ta foi.

NÉBUCADNETSAR

L’oracle, Beltschatsar, est difficile à croire.
Il me faudrait enfin avaler cette histoire ?

DANIEL

Tu devrais ! Tout d’abord, ces festins reporter
Et renvoyer chez eux tes nombreux invités,
Puis te mettre à genoux, chargé de repentance.

NÉBUCADNETSAR

Nous verrons ça plus tard. Que la fête commence !

(Nebucadnetsar fait un signe. La fanfare joue. La foule se prosterne, parmi eux Nazar, Nakim et Kira. Daniel, la reine, ainsi que trois hommes, dans le fond de la scène, restent debout.)

NÉBUCADNETSAR

(à la reine)

Et Vous, ma bien-aimée ?

LA REINE

Tout ce que vous voudrez,
Vous êtes le seigneur que je dois honorer
Mais je crains de froisser Adonaï.

NÉBUCADNETSAR

Ridicule !
Pour le dieu des Hébreux, ma mie, que de scrupules !

DANIEL

Ne pliez point, madame, les genoux devant l’or,
Confiez votre peine à ce maître si fort ;
Il saura vous sauver de l’injuste colère.

LA REINE

Contre l’avis du roi, hélas ! que puis-je faire ?

(Elle hésite, puis se prosterne à son tour.)

NÉBUCADNETSAR

Voilà, ma douce amie, comme il fallait agir.
Entendez-vous le feu qui commence à rugir
En l’ardente fournaise. Que du bois l’on ajoute,
Car tous les mécréants y périront sans doute.
Et toi, mon Beltschatsar, es-tu toujours debout ?

NAZAR

(à part)

Le Juif lui cédera, nous en viendrons à bout.

NAKIM

Ne donnons pas un sou de la peau du prophète,
De Nebucadnetsar le sabre est sur sa tête.

NÉBUCADNETSAR

(à Daniel)

Ne crains-tu pas le feu qui fait ployer le fer ?

DANIEL

Je ne crains qu’un seul feu, c’est celui de l’enfer.

NAZAR

 (à part)

Bien répondu, bon Juif !

NÉBUCADNETSAR

Petit juif téméraire,
À ne point m’écouter tu fais mal ton affaire.

NAZAR

Beltschatsar est perdu. Il vole à son trépas.
Il brûlera, vous dis-je.

NAKIM

Il ne brûlera pas.

(La fanfare s’arrête.)

KIRA

Il est toujours debout.

NÉBUCADNETSAR

Pour cet Hébreu rebelle
Fanfare derechef, et soufflez de plus belle.

(La fanfare joue de nouveau, puis s’arrête sur un signe du roi.)

Il suffit maintenant ! Cessez donc de jouer.
Beltschatsar, mon prophète, serviteur dévoué,
Tu m’as désappointé par ta récalcitrance
Et tu devras payer le prix de cette offense.

(Il fait un signe, et des soldats saisissent Daniel.)

Qu’au fond de la fournaise il brûle le premier,
Que ses os se consument au fond de ce foyer.

KIRA

Pour sa vie préserver il faudrait un miracle.

DANIEL

(à Nébucadnetsar)

Je suis prêt à mourir. N’oublie pas mon oracle.

(La reine se relève.)

LA REINE

Prince, sur Beltschatsar j’implore ta pitié.
Ne t’a-t-il pas servi avec tant d’amitié ?

NÉBUCADNETSAR

Il doit mourir.

LA REINE

Sais-tu qui tu perds ?

NÉBUCADNETSAR

Un grand sage.

LA REINE

Oui, et plus élevé que satrapes et mages,
Un administrateur à nul autre pareil.
Que serait Babylone privée de son conseil ?
Il t’est si précieux !

NÉBUCADNETSAR

Tu as raison, ma reine.
C’est l’espoir de ma vie. C’est le sang de mes veines.
C’est l’œil qui voit pour moi, mon soutien, mon appui.
Pour régner sagement j’ai grand besoin de lui.
Brûler cet homme-là serait déraisonnable,
Mais je dois néanmoins châtier le coupable.
Pour l’estime de vous je l’épargnerai donc.

Soldats, conduisez-moi Beltschatsar en prison.

(Les soldats emmènent Daniel, la reine les suit de loin.)

Scène II

NÉBUCADNETSAR – NAZAR – NAKIM – KIRA – Gens du peuple, gardes, soldats.

NAKIM

En prison seulement ! Où donc est la justice ?
Tu nous avais pourtant promis, la pythonisse…

KIRA

Je suis coupable, moi ?

NAKIM

Tu aurais pu prévoir.

KIRA

Ce Daniel est trop fort, j’abandonne l’espoir.
Nul ne le détruira, car son Dieu le protège.
Pour le perdre il faudrait combiner d’autres pièges,
Trouver d’autres moyens pour en venir à bout.

NAKIM

N’a-t-on point aperçu d’autres hommes debout ?

NAZAR

Oui, trois hommes, bien sûr ! Trois figures rebelles.
Des Juifs, évidemment ! L’occasion est belle.
Parmi tous ces Hébreux redoutant l’Éternel
Tous se sont étalés devant ce roi cruel.
De ce peuple soumis au barbare langage
Nous avons vu la foi, la grandeur, le courage.
Abandonnant leur loi, à leurs vainqueurs loyaux.
Mais ces trois-là : Schadrac, Meschac, Abed-Négo,
Juifs jusques aux sourcils, dissidents remarquables
Se rient de Babylone aux lois irrévocables,
Comme ce Beltschatsar, ne craignant que leur Dieu,
N’ont point peur de braver l’empereur furieux.
Plus que l’apostasie le trépas ils préfèrent.
Que périssent ces hommes !

KIRA

Très bien ! Laissez-moi faire.

(à Nébucadnetsar)

Majesté.

NÉBUCADNETSAR

Quoi encore ?

KIRA

Un moment, s’il vous plaît.
N’avez-vous pas tantôt promulgué ce décret
Qu’au son de la trompette ainsi que de la flûte ?
Et du psaltérion, et de la saquebute,
Quiconque…

NÉBUCADNETSAR

Je l’ai dit, et cela fut scellé,
Mais quant à Beltschatsar, j’en suis bien désolé.

KIRA

Qu’en est-il de Schadrac et de ses deux complices ?
Je les ai vus debout face à ton édifice.
Aucun de ces trois gueux n’a plié les genoux,
Et c’est une infamie, une insulte envers vous.

NÉBUCADNETSAR

Quoi ? Ils auraient osé ? En êtes-vous certaine ?

KIRA

Oui, j’ai de mes yeux vu ces trois énergumènes.

NÉBUCADNETSAR

Par les dieux ! Cet affront mérite un châtiment.

(aux soldats)

Qu’on aille me quérir ces hommes promptement !

(Les soldats s’éloignent, le temps d’aller chercher les trois Hébreux.)

KIRA

(à Nazar et Nakim)

Manipuler ce roi est vraiment trop facile ;
Un pantin sous mes doigts, je vous dis, tout docile.
Il suffit d’un regard de moi pour l’affaiblir.
Voyez-vous la vengeance à l’instant s’accomplir ?
Si Beltschatsar échappe à l’atroce supplice
Voici ses trois amis prêts pour le sacrifice.

(Les soldats reviennent, amenant liés Hanania, Mischaël et Azaria.)

Scène III

NÉBUCADNETSAR – NAZAR – NAKIM – KIRA – HANANIA
– MISCHAËL – AZARIA – Gens du peuple, gardes, soldats

NÉBUCADNETSAR

(aux mages)

D’agacer votre roi veuillez vous abstenir.
Avec ces hommes-là je veux m’entretenir.
Qu’on nous laisse donc seuls à régler cette affaire
Car pour vous supporter je suis trop en colère.

NAZAR

Laissons le souverain à son juste courroux,
Il pourra dénouer cette histoire sans nous.
(Sortent Nazar, Nakim et Kira.)

Scène IV

NÉBUCADNETSAR – HANANIA – MISCHAËL – AZARIA – Gens du peuple, gardes, soldats

NÉBUCADNETSAR

Vous me décevez fort, ô ministres intègres.
On vous avait pourtant bien expliqué les règles.
Vous élevez-vous donc au-dessus de nos lois ?
Osez-vous comploter à l’encontre du roi ?

HANANIA

Monseigneur…

NÉBUCADNETSAR

Taisez-vous !

MISCHAËL

De quel acte coupable…

NÉBUCADNETSAR

Confessez vos forfaits, apostats misérables.
Devant ma statue d’or n’ai-je pas ordonné
Que tout être vivant se tienne prosterné ?
N’avez-vous entendu, de cette symphonie
Résonner à l’instant la brillante harmonie
Signalant à chacun de se jeter au sol ?

AZARIA

La fanfare a, d’ailleurs, manqué quelques bémols.

NÉBUCADNETSAR

Très bien, monsieur l’expert, je vois que l’on se gausse.
Je vous montrerai, moi, si ma guitare est fausse.
C’est un trait volontaire, acte délibéré ;
Perfides, vous brûlez ce qu’il faut adorer.
Aussi, tenez-vous prêts. Dans sa grande clémence
Ma grâce vous accorde une dernière chance.
Lorsque vous entendrez sonner les instruments
Vous vous prosternerez, sans broncher, promptement.
Voulez-vous échapper à l’ardente fournaise ?
Qu’on ajoute du bois, qu’on avive les braises.

(Des soldats raniment le foyer.)

Votre chair en entier périrait dans ce feu ?
Nul ne peut vous sauver, aucun homme, aucun dieu.
Qui vous délivrerait de ma main vengeresse ?
Vos dieux restent muets face à votre détresse.

HANANIA

Vous n’avez nul besoin là-dessus d’argument.
Le Dieu que nous servons ne trompe ni ne ment.
Jusqu’au sein du foyer nous désirons le suivre
Car son cœur est fidèle et sa main nous délivre.
Sache donc, ô grand roi, que malgré ta fureur,
De cette statue d’or qui nous est en horreur
Nous ne serons jamais les fidèles esclaves
Ni les adorateurs.

NÉBUCADNETSAR

Ah ! Vous jouez les braves !
Qu’on ajoute du bois, de l’huile et de la poix
Et que ce foyer chauffe, et chauffe encor sept fois !

(Les soldats ajoutent du combustible.)

UN SOLDAT

Sire, nous suffoquons. Cette chaleur extrême…

NÉBUCADNETSAR

Jetez-y ces vauriens. Punissons leur blasphème.

(Trois soldats jettent les Hébreux dans le feu. On entend ces soldats crier. Ils s’effondrent.)

Que se passe-t-il ?

UN SOLDAT

Sire. Vision de terreur !
Sous l’effet du brasier, de l’intense chaleur,
Nos pauvres camarades en ont perdu la vie.

NÉBUCADNETSAR

De ces mauvais esprits la flamme est assouvie.
Leurs corps de la fournaise apaiseront l’ardeur.

(On entend des vois venues de la fournaise.)

Serais-je fou ? J’entends chanter à l’intérieur.

Chant à quatre voix dans le feu, d’après le Psaume 148

Louez l’Éternel Dieu par-delà les nuées !
Louez-le tous ses anges et toutes ses armées !
Lune, soleil, étoiles, beaux astres lumineux.
Louez l’Éternel Dieu, louez du haut des cieux !

 Profondeurs abyssales, terreurs enténébrées,
Grêle, feux et tonnerre, collines embrumées,
Louez, monstres marins et vents impétueux !
Feuillages pleins de sève et fruits délicieux !

 Chevaux et léopards, lionnes et panthères,
Aigles impériaux qui dominez la terre
Et rampants sauriens qui répandez l’effroi !
Qu’ils louent l’Éternel Dieu, les princes et les rois !

 Vaillants garçons et filles au frais parfum de myrrhe,
Et que loue le Seigneur toute âme qui respire !
Anges qui vous tenez debout sur ses parvis,
Louez le grand berger qui meurt pour ses brebis.

NÉBUCADNETSAR

Quoi ? Ces individus n’ont-ils aucune éthique
Qu’au sien de leur souffrance ils chantent des cantiques ?

(Le feu s’éteint. Les trois Hébreux en sortent, avec Ariel.)

Scène V

NÉBUCADNETSAR – HANANIA – MISCHAËL – AZARIA – ARIEL – Gens du peuple, gardes, soldats

NÉBUCADNETSAR

N’ai-je pas fait jeter trois hommes dans ce feu ?
D’où sort ce quatrième ? Et pourquoi leurs cheveux,
Leurs vêtements, leur peau, les cordes qui les lient
Sont intacts et ne portent aucune odeur de suie ?
Dans l’infernal brasier on les entend chantant.
Ils éteignent la flamme et les voilà vivants.
Venu d’on ne sait où, voici venir un homme,
Beau comme un de nos dieux. Qui sait comme il se nomme ?
Qui pourrait supporter l’éclair de son regard,
Ces yeux qui m’assassinent ainsi que deux poignards ?

ARIEL

Ange envoyé du Ciel, Ariel, à ton service.

NÉBUCADNETSAR

Terrible vision, mon âme est au supplice.
Quel dieu pourra guérir à l’instant mon effroi ?

ARIEL

Tremblement pathétique ! Étonnant désarroi !

N’avais-tu pas de Dieu reconnu la puissance ?
Ne t’a-t-il pas cent fois pardonné tes offenses
Et des feux de l’enfer mille fois délivré ?
N’as-tu pas entendu ses oracles sacrés ?
Jusques à quand, dis-moi, dureront tes offenses ?
Ces hommes que voilà, malgré ton arrogance
Ont compris à quel Dieu ils devaient obéir.
Dans l’infâme foyer tu voulais les punir
Mais ce sont tes soldats, tes serviteurs fidèles
Qui subirent le sort choisi pour les rebelles.
N’as-tu donc pas compris que tes dieux impuissants
Ne peuvent point servir ton orgueil indécent ?
Ce Dieu dont tu confonds toujours la patience
Pour cette ultime fois t’accorde sa clémence.
À genoux, méchant roi et prie pour son pardon.

NÉBUCADNETSAR

De mes nombreux péchés je ferai l’abandon.
Au Dieu de ces Hébreux toujours je rendrai gloire.

ARIEL

Que ta confession demeure en ta mémoire.

(Nébucadnetsar s’agenouille. Les mages sont revenus discrètement et observent la scène.)

Scène VI

NÉBUCADNETSAR – HANANIA – MISCHAËL – AZARIA – ARIEL – NAZAR – NAKIM – KIRA – Gens du peuple, gardes, soldats

NAZAR

Une rumeur, déjà, s’élève jusqu’à nous
Que Nébucadnetsar se prosterne à genoux.

KIRA

Rumeur ? Il n’en est point. L’affaire est avérée.
Le roi nous sert toujours les mêmes simagrées.
Pour la centième fois le voilà repenti,
Comme un bon prosélyte, pour trois jours converti,
Comme on change de robe ou change de tunique
Change de religion selon le vent.

NAZAR

Pratique !

NAKIM

Regardez donc ! Voici les amis de Daniel
Frais comme des gardons. Et l’autre ?

KIRA

C’est Ariel,
Un envoyé des cieux pour les sauver : un ange.

NAZAR

Comment sais-tu son nom et son pouvoir étrange ?

KIRA

Nos dieux donnent aussi des révélations
Mais vous leur échappez, faute d’attention.
Ils nous ont avertis d’autres dangers encore
Et ce n’est plus ce roi qu’il faudra qu’on adore.

NAKIM

Voyez, il se relève, et le peuple assemblé
Se presse autour de lui. Silence ! Il va parler.

NÉBUCADNETSAR

Peuple de Babylone, paysans, paysannes ?
Modestes porteurs d’eau et nobles courtisanes,
Vous, les mages, là-bas, avancez tous les trois
Car c’est d’abord à vous que parle votre roi.
Vous êtes tous témoins d’un étonnant spectacle :
Trois hommes délivrés de ce feu par miracle.
Messieurs les astrologues et messieurs les savants,
Sauriez-vous par votre art en faire tout autant ?
Tous les dieux de Chaldée qu’avec le plus grand zèle
Vous servez en prophètes, en oracles fidèles
Pourraient-ils de l’enfer ainsi vous délivrer ?
De leur miséricorde osez-vous espérer ?
Ce sont des dieux sans vie comme cette statue
Qui, je l’ai décidée, demain sera fondue.
Bénis soient ces trois hommes avec leur protecteur
Qui osèrent braver l’ordre du dictateur.
En ce Dieu des Hébreux ils ont fait confiance,
L’Adon s’est révélé dans toute sa puissance.
Ils ont donc préféré qu’on les livre à la mort,
En vivant sacrifice ils ont livré leur corps,
Plutôt que d’adorer d’impuissantes idoles
Et de trahir ainsi l’immortelle parole.
Aussi j’ai décidé d’établir une loi :
Qu’au seul Dieu de Schadrac on accorde sa foi.
Celui qui médira contre ce Dieu suprême
Sera de par l’épée mis à mort pour blasphème.
Quiconque sur l’autel de l’encens brûlera
Pour quelque dieu de bois ou de pierre mourra,
Sa femme et ses enfants seront mis au supplice
Et sa maison réduite en monceau d’immondices.
Que cela soit écrit et soit exécuté
Car tout décret du roi est juste en vérité.
Aussi, que Beltscharsar de sa geôle on libère
Et que ces Judéens dans la ville prospèrent.

NAKIM

J’en suis tout étourdi.

NAZAR

Ça, c’est un peu trop fort !
Voilà le peu de cas qu’on fait de nos efforts !
Que devient la fonction d’astrologue et de mage ?

NAKIM

Au placard ! Vieux débris que l’on jette !

NAZAR

J’enrage !

NAKIM

Il vaut mieux disparaître avant d’être pendus.
Le vieux lion se réveille et nous sommes perdus.

KIRA

Perdu ? Vous délaissez aisément la partie.
Mais Kira, croyez-le, n’est pas une apprentie.
Sachez bien qu’il demeure au fond de mon carquois
Un trait bien empenné, aigu comme il faut.

NAZAR

Quoi ?
Crois-tu que l’archerie soit un métier facile
Pour percer notre roi de ta flèche ?

KIRA

Imbécile !
Avez-vous oublié de Nébucadnetsar
Le dernier songe interprété par Beltschatsar ?

NAZAR

J’en eus quelques échos : une incroyable histoire
De cèdre ou de sapin.

NAKIM

C’est difficile à croire.

KIRA

Le sage Beltschatsar s’est-il déjà trompé ?
Selon sa prophétie le roi sera frappé
D’un mal inguérissable, étrange anomalie.
Nous le verrons bientôt noyé dans sa folie.
Observez bien le roi dans les jours à venir,
Son règne, croyez-le, en beauté va finir.

Quand il aura jeté son sceptre dans la fange,
Nous prendrons le pouvoir, il ne perd rien au change.

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