Nouvelles, Prose

Le voyage de John Welsh (nouvelle)

J’ai écrit cette nouvelle pour répondre au défi de la Plume Messagère dont le thème était Voyage et rencontres.
Elle est inspirée de la vie de John Welsh (ou Welch), un pasteur écossais du début du XVIIe siècle et raconte son dernier « voyage » sur ses terres natales, en 1605.
Une attention toute particulière a été portée à l’exactitude des faits historiques, qui sont datés avec précision grâce aux différentes sources qui nous sont parvenues.
Pour une lecture avec les notes et références, vous pouvez la télécharger en pdf en cliquant sur l’icône ci-dessous :

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Merci beaucoup à Gwen D. pour sa relecture attentive, bienveillante et pertinente.

Aberdeen, Écosse, 4 juillet 1605

– John, nous venons de signer notre arrêt de mort.

– Je n’ai pas peur de la mort. Ce n’est qu’un passage vers la Vie, un point minuscule sur le fil de nos existences. Quand je suis dans la vallée de l’ombre, et sous l’abri de son nom adorable…

– … ma route est sûre, et mon repos durable.

Les deux hommes marchaient côte à côte, dans les rues désertes et sales qu’enflammaient encore les derniers rayons du crépuscule. Leurs pas étaient comme le battement des tambours et le souffle des cornemuses : rythmés et aériens. Il y avait entre eux une harmonie limpide et magistrale, la musique des amitiés profondes.

Le premier s’appelait Nathaniel Inglis. C’était le ministre du petit bourg de Craigie et sa réputation de théologien érudit allait bien au-delà de sa paroisse. Il était petit et maigre, mais sa frêle silhouette portait le poids des ans avec une certaine facilité. Ses nombreuses rides étaient un atout dont il n’abusait pas : ce n’est pas son âge que chacun respectait, mais la sagesse et l’intelligence de ses paroles. Il avait cette capacité rare et naturelle de savoir s’adresser aisément aux personnes de toutes les conditions.

L’autre était plus jeune et beaucoup plus massif. Sa solide stature de bûcheron contrastait avec celle de son ami. Une barbe fournie et bien taillée faisait oublier les angles droits de son visage carré. Son physique, plutôt quelconque pour un écossais de sa trempe, était rendu singulier par une lumière diffuse qui émanait de tout son être. C’était John Welsh, ministre de la ville d’Ayr. Il reprit :

– J’ai quand même un petit regret : ne pas être parvenu en temps et en heure pour assister à cette assemblée générale. A deux jours près seulement !

– Nous n’avons rien raté, répondit Nathaniel. L’alliance a été renouvelée sans grands changements et nous l’avons signée comme les autres.

– Ce retard ne nous ne sauvera même pas de la colère du roi, soupira John. Sa Majesté avait formellement interdit cette réunion… Lorsqu’il apprendra que nous avons désobéi à son décret, il nous fera rechercher dans tout le royaume pour nous faire exécuter.

– Au mieux, ce sera l’exil…

Les mots de Nathaniel furent suivis d’une pause indispensable. John, malgré les bonnes températures de saison, ne put retenir un frisson. La perspective d’un exil déchaîna dans son esprit les courants passionnés de la nostalgie. Il se remémora neuf ans en arrière, où une autre réunion avait lieu, dans des circonstances bien différentes.

– Quel contraste avec Édinbourg, soupira-t-il, nous devions être près de quatre-cents ce jour là et personne ne songeait à se cacher. Nous étions même escortés par les soldats du roi…

– Pourtant, nous étions endormis, aveuglés par l’orgueil… Gloire à Dieu qui nous a réveillés de façon puissante à travers les mots de Davidson ! Quel rafraîchissement de l’Esprit Saint avons-nous vécu ce jour-là : du jamais vu depuis la Réforme ! Je n’avais pas assez de larmes pour chacun de mes péchés confessés…

Malheur aux prophètes insensés, qui suivent leur propre esprit et qui ne voient rien ! répondit John. Ce verset est resté gravé dans mon esprit : sais-tu que je n’ai plus jamais prêché de la même façon depuis ce jour ?

– Je le sais mieux que personne, dit Nathaniel en souriant. Nous étions loin de nous douter que ce serait notre dernière assemblée libre . Le roi James a toujours voulu fusionner notre église avec l’église épiscopale anglaise : il pensait que cela rendrait le chemin jusqu’au trône des deux royaumes moins sinueux !

– Maintenant qu’il y est fermement assis, de quoi a-t-il peur ? demanda John.

– Il tremble à l’idée que nous complotions contre son plan œcuménique, sans compter qu’il doit subir la pression de sa nouvelle cour qui nous considère comme une menace….

– C’est probablement un homme bon, reprit John, mais qu’il est difficile pour un roi d’accepter la royauté du Christ ! On dit qu’il n’a pas apprécié certains de mes sermons.

– Je le sais et on ne trouverait personne qui l’ignore dans tout le royaume. C’est pourquoi nous partirons tôt demain matin. Ta famille et les gens d’Ayrshire nous attendent : ils sont inquiets. Les yeux et les oreilles du roi sont partout…

Tout en parlant, les deux hommes avaient atteint la mer. Le soleil avait disparu mais les reflets sur l’eau formaient encore un pont enflammé de lumière qui reliait la terre et l’horizon céleste. Les amis s’échangèrent un regard qui valait plus que des mots. Leur liberté ici-bas était comptée mais celle qui avait été acquise par leur Créateur était éternelle ; cette pensée leur apportait un réconfort inestimable.

–  Je passerai une grande partie de la nuit à prier, murmura John d’une voix faible.

– Je suivrai ton exemple.

Le lendemain, John et Nathaniel scellaient leurs chevaux en chargeant leurs maigres bagages. L’aube naissante révélait déjà les splendeurs de ce qui devait être le décor de ce voyage. Les plaines infinies et nues s’étendaient à perte de vue. L’étendue géométrique des champs agricoles était à peine rompue par le sinueux parcours du fleuve Dee et par d’épaisses forêts de pins. John avait l’impression de découvrir ce paysage, alors même qu’il l’avait franchi il y a à peine quelques jours. Il loua Dieu pour l’indicible beauté de sa création dans une courte prière, qu’il prononça à voix haute sans s’en rendre compte. Un « amen » sonore lui rappela la présence de son fidèle ami et les chevaux se mirent à avancer, comme s’ils connaissaient le chemin.

***

Perth, 6 juillet 1605

Après deux jours de voyage, la vision du fleuve Tay et du petit bourg de Perth réjouit le cœur des voyageurs. Le soleil de ce début de mois de juillet avait cogné fort : les chevaux devenaient indociles et les hommes irascibles. Les deux amis n’avaient pas rencontré beaucoup de monde sur les chemins rocailleux, si ce n’est quelques agriculteurs qui moissonnaient déjà les épis d’orge. John s’exclama :

– Perth ! Dieu soit loué ! Nous savons où trouver le gîte pour notre escale de ce soir.

– Pour sûr ! dit Nathaniel avec un sourire non dissimulé. Je ne sais pas si Margeret et Zachary ne nous attendaient de sitôt… à moins que les échos lointains d’Aberdeen nous aient devancés.

– C’est plus que probable. Nous longerons le fleuve pour éviter les patrouilles.

Nathaniel eut un mouvement imperceptible de surprise. Ce n’était pas dans les habitudes de John de montrer de l’inquiétude. Ils se connaissaient depuis plus de dix ans et il ne lui semblait pas avoir vu John montrer un quelconque signe de crainte pendant toutes ces années. Il en aurait eu pourtant toutes les raisons du monde, lui qui s’interposait volontiers au milieu de violentes jouxtes dans les ruelles d’Ayr, vêtu simplement d’un casque , parfois même devant le shérif du comté éberlué et désœuvré.
Après une pause le long du fleuve pour faire boire les chevaux, ils prirent la direction de la ville, longeant les murs des maisons à colombages. A chaque fois, John s’étonnait de la propreté et la tranquillité de cette ville. Même si sa ville avait bien progressé dans ce domaine depuis son arrivée, il restait beaucoup à faire.

Ils arrivèrent bientôt devant la maison de Margaret et Zachary, sans le moindre encombre. C’était une simple petite maison en chaume, avec quelques poutres en bois sur la façade, adossée à une maison en pierre beaucoup plus imposante.

Margaret était la sœur de la femme de John. Elle était surtout connue dans la ville pour être la fille du regretté révérend John Knox. Tout le monde ici se souvenait du jour où celui-ci était monté en chaire dans l’église Saint-Jean au centre du bourg le matin du 11 mai 1559. Entouré de toute la panoplie du catholicisme médiéval – les reliques, les bougies, les statues… – il avait commencé à s’élever contre l’idolâtrie, dénonçant les marchands du temple.

Ce sermon avait mis le feu aux poudres et avait créé des émeutes au sein de la population qui n’attendait que cette étincelle. Ce fut une vraie révolution en Écosse, un changement aussi radical que brutal. De nombreuses églises furent démantelées un peu partout. En en peu plus d’un an, le protestantisme s’était imposé en transformant radicalement la société écossaise en quête de plus d’égalité. Un programme d’éducation s’était même mis en place afin de permettre à tout le monde de lire la Bible en anglais.

Les deux compagnons frappèrent trois coups légers sur la porte qui suffirent à faire surgir immédiatement une petite femme, ronde et tendre :

– John, Nathaniel ! Dieu soit loué, vous voilà ! Dans mes bras !

– Bonjour Margaret, tout va bien, rassure-toi, répondit Nathaniel quelque peu étouffé par l’accolade.

– Mettez vos chevaux à l’écurie et rentrez vite. Personne ne vous a vu ?

– Personne n’a pris garde à deux voyageurs en guenilles comme nous ! s’exclama John

Les deux amis mirent leurs chevaux à l’abri et rejoignirent Margaret à l’intérieur, bientôt rejoints par Zachary qui revenait des champs. La fraîcheur de la maison les enveloppa avec bonheur. Ils s’assirent sur un banc de bois où des cervoises aromatisées, brassées par la maîtresse de maison elle-même, les attendaient déjà. Ils burent avec un plaisir non dissimulé, laissant leur hôte parler :

– Ici, tout le monde est déjà au courant de ce qu’il s’est passé ce mardi à Aberdeen, commença Margaret d’un ton sec.

– Ce n’est rien, tenta de tempérer Nathaniel, tout va bien Margaret.

– Tout va bien ? Vraiment ? A cette heure, les soldats du roi sont peut-être déjà chez vous et tout va bien ? Cette réunion était interdite : vous avez violé un décret royal. C’est tout simplement inconscient ! Ma sœur doit être morte d’inquiétude…

– Nous n’avons rien fait de mal Margaret, répondit John, se réunir n’est pas un délit et nous ne complotions pas contre le roi.

– Peu importe ce que vous vous êtes dit. Vous mettez votre vie en danger et ça, je ne peux pas l’accepter. Tout cela va passer et se calmer : le roi respecte trop notre pays et notre église pour lui tourner le dos ! Laissez-lui donc le temps de se défaire de l’emprise des archevêques ! L’anglicanisme restera en Angleterre et notre église indépendante, encore nous faudra-t-il des ministres vivants pour la diriger…

– Margaret, nous n’avons fait que notre devoir, déclara John d’une voix ferme.

Les yeux de Margaret se mirent à trembler et à s’humidifier légèrement. Elle ne connaissait que trop bien cet aplomb presque violent et, un court instant, la figure de son père s’interposa dans ses pensées. Elle détourna les yeux. Son mari lui effleura le bras, comme pour l’apaiser. Le silence s’était soudain installé, un silence lourd qui affaissa les épaules des hommes. Ils ne comprenaient que trop bien la colère de Margaret.

La position de John ne s’était pas acquise en un jour : il avait longtemps hésité à se rendre à Aberdeen pour cette rencontre. Il était partagé entre se soumettre au roi et lui désobéir pour faire avancer la cause du Roi des rois : Jésus-Christ. Les paroles de l’apôtre Paul aux Romains avaient résonné en lui jusqu’à l’obsession : « Que tout homme se soumette aux autorités supérieures, car il n’y a pas d’autorité qui ne vienne de Dieu, et celles qui existent ont été mises en place par Dieu ». Malgré la violence dont il faisait preuve dans ses prédications contre l’injustice des magistrats, John tremblait à l’idée que sa rébellion soit une contestation de ce que Dieu avait institué…

Mais il y avait aussi la suite, le verset 4 de Romains 13 : « Car l’autorité est au service de Dieu pour ton bien. » Paul imposait ici une limite à la pure soumission, une ligne infranchissable. L’autorité est au service de Dieu : cela voulait dire que tout n’était pas permis aux magistrats. Sa Majesté James Ier avait-il servi Dieu ou ses propres intérêts en interdisant à l’Église d’Écosse de se réunir ? S’était-il conformé à la loi, révélée par Dieu et écrite dans le cœur de tout homme ?

Cette question avait tourmenté John nuits et jours. Après tout, le peuple d’Israël avait été puni dans les périodes où il suivait un roi infidèle. Rechercher la volonté de Dieu est une science épuisante, mais John avait fini par acquérir une certitude reposante : interdire cette réunion n’était pas une décision juste. Le roi cherchait à détourner les Covenanters de leur devoir en interdisant la vraie religion. Il devait s’y opposer : la tyrannie n’est pas de Dieu.
Devant la soudaine pâleur de John, Zachary brisa le silence :

– John, tu es sûr que ça va ?

– J’ai besoin d’un moment.

Il se leva doucement, prit sa Bible dans ce qui lui servait de bagage et alla se réfugier dans une deuxième pièce, bien plus petite. Il avait tout simplement besoin de dialoguer seul à seul avec son Père. Personne ne s’en étonna : John Welsh passait la majeure partie de son temps dans la prière . C’était elle qui le soutenait et le renforçait dans les épreuves et l’adversité. C’était elle encore qui lui donnait cette intimité unique avec son Sauveur. La prière était sa force, son arme, sa vie.

Cela généra un mouvement qui semblait naturel dans la maisonnée. Margareth prit une bible et se lança dans la lecture à voix haute (Zachary ne savait pas lire). La scène est difficile à décrire tant elle était pure et belle, mais si vous voulez vraiment vous en faire une idée, je vous invite à admirer le tableau de Georges Bretegnier intitulé La Lecture de la Bible.

Regardez : on ne peut s’empêcher de se demander si la lumière vient de la fenêtre ou de la Parole lue. Les mains jointes qui forment le centre du tableau expriment une telle piété ! Si Dieu initiait un réveil dans son église aujourd’hui, voici peut-être une chose qu’Il nous réapprendrait : cette écoute sincère, entre émotion et dévotion.
La nuit était déjà tombée depuis longtemps quand les bougies de la maison s’éteignirent enfin. Le lendemain, les voyageurs étaient réveillés à l’aube. On vit à peine leurs deux silhouettes à l’arrière de la maison qui partaient en tenant les chevaux par le mors, le plus discrètement possible.

***

7 juillet 1605, sur le chemin

Ce n’était pas le premier voyage de Nathaniel et de John et ce n’était pas le plus long, ni le plus difficile. A vrai dire ils n’auraient même pas appelé ça un voyage : cela ressemblait plutôt à un déplacement de routine. Ils avaient tous deux l’habitude d’aller et venir des jours entiers pour rencontrer des brebis disséminées dans les vastes plaines d’Ayrshire ou pour aller prêcher un peu partout.
Il y avait pourtant quelque chose de particulier qui transperçait le cœur de John depuis son départ. Ce quelque chose était plus vif lorsqu’il priait, c’est-à-dire durant la majeure partie du temps. Alors que les deux hommes avançaient au rythme du trot paisible de leurs chevaux, on entendit John s’exclamer soudain :

– Ô Seigneur, accorde-moi l’Ecosse !

Puis, après une pause qui dura presqu’une minute, il s’écria :

– Assez, Seigneur, assez !

Nathaniel, surpris dans sa propre méditation, regarda dans sa direction et fut surpris de voir son ami la tête basse, les mains crispées sur les rênes : il était knock-down. Il attendit quelques instants, tiraillé par la curiosité. Dès que son ami revint à lui, il saisit la première occasion pour l’interroger :

– John… Pourquoi as-tu dit ces mots tout à l’heure, quelque chose comme « Assez, Seigneur, assez ! » ?

John sembla surpris de la question : il ne s’était visiblement pas rendu compte qu’il parlait à voix haute. Son visage se renfrogna et Nathaniel regretta immédiatement sa question. John laissa passer quelques secondes qui parurent interminables et répondit enfin :

– Dans ma prière, je me suis battu avec le Seigneur pour l’Écosse. J’ai senti à plusieurs reprises qu’il y avait un moment très triste qui nous attendait dans les semaines à venir. La miséricorde de Dieu ne sera pas absente pour autant.

Nathaniel répondit par un simple mouvement de tête léger, grave, sincère. Il avait compris. Leur destination n’était pas simplement la maison, mais des horizons beaucoup plus incertains que Dieu avait tracés pour eux avec la délicatesse d’un peintre.

***

A quelques encablures de Glasgow, 8 juillet 1605

La nuit commençait à tomber et Glasgow, qui devait servir d’étape, n’était toujours pas en vue.

– Il faut nous arrêter avant que la nuit tombe, dit Nathaniel d’une voix qui trahissait la fatigue. Il y une maison noire au loin.

– Tu as raison, allons voir si cet habitant veut bien nous accueillir, répondit John sans hésitation.

Les deux hommes s’approchèrent de la maison, simplement construite avec des murs en pierre et un toit en chaume presque noir.
La porte était ouverte. Les deux hommes firent un peu de bruit pour attirer l’attention. Tandis qu’ils se regardaient pour se mettre d’accord sur l’action à effectuer, un cri les fit sursauter. Ils pensèrent d’abord à un homme qui avait marché sur un chardon, mais, en se retournant, ils comprirent que ce n’était pas le cas.
L’homme qui se tenait la bouche derrière eux, figé dans une posture grossière qui prêtait à rire, semblait simplement surpris de voir deux hommes prêts à entrer dans sa maison. Son habit était de la forme la plus simple : une chemise au ras du corps recouverte d’une peau de mouton percée en des endroits diverses. Il avait le crâne chauve et une barbe grise taillée proprement qui lui donnait un air très sympathique.
John tenta un salut qui eut l’air maladroit dans la situation.

– Ne crains rien, dit Nathaniel d’un ton rassurant, nous sommes de simples voyageurs.
L’homme à la peau de mouton tourna lentement la tête d’un côté, puis de l’autre, comme pour s’assurer que d’autres n’allaient pas encore surgir. Puis il baissa lentement la main.

– Que faites-vous ici ?

– Nous sommes des hommes de Dieu, en route pour Ayshire.

– Vous m’avez fait peur, nobles voyageurs. J’ai cru à une de ces bandes de bandits qui errent dans les collines pour s’approprier nos troupeaux. Mais vous n’avez rien de leur apparence ! Je vous accorde l’hospitalité bien volontiers, rentrez-donc. Je m’occupe des moutons et je suis à vous.

L’intérieur était aussi simple que l’homme. Une simple cloison séparait l’habitation en deux : la première partie était la pièce réservée à l’habitation, l’autre était réservée aux moutons, une vingtaine de Scottish Blackface magnifiques qui rentraient bruyamment dans cette bergerie de fortune. Dans la pièce réservée à l’homme, un immense chaudron trônait au centre, sans pour autant que n’apparaisse de cheminée, ce qui pouvait expliquer la couleur du toit, aussi noir que la suie. Quelques paillasses étaient roulées proprement dans un coin de la pièce et on distinguait ici ou là quelques étagères de fortune.
L’homme arriva bientôt, se baissa pour franchir la porte et dit d’une voix forte :

– Bienvenue chez moi. Je m’appelle Rob. Je vis ici tout seul.

Il s’interrompit quelques secondes puis reprit, plus hésitant :

– Ma femme est morte il y a un peu plus d’un an.

En disant cela, sa voix s’était mise à trembler malgré lui.

– Nous sommes désolés, dit John d’un ton compatissant. Voici Nathaniel, et moi-même, John.

– Heureux de vous rencontrer, messieurs ! Installez-vous donc… Vous avez de la chance, je viens tout juste de tuer un mouton : une bonne côtelette vous fera le plus grand bien.

Rob commença à s’activer à travers tout l’espace de la pièce, tandis que les visiteurs prenaient place respectueusement autour du chaudron. Les deux hommes d’église s’étaient immédiatement sentis à l’aise avec cet homme faussement bourru qui souriait à chaque inspiration. Une légère brise introduisit soudain une bienfaisante fraîcheur dans la pièce. Rob servit à boire à ses hôtes et se mit à parler :

– Ma femme était très malade, personne n’a su me dire ce que c’était. Une chose est sûre, ce n’était pas la peste. Aucun médecin, aucun druide, aucun homme de Dieu n’a rien pu faire. Ce n’est pas faute d’avoir essayé. J’ai remué ciel et terre pour elle. J’ai vu des curés, des moines et évêques : à peu près tout le clergé s’est succédé à son chevet. A part me soutirer le peu argent que j’avais, cela n’a pas servi à grand-chose. Comme on dit chez nous « Plus on est près de l’église, plus on est loin de Dieu. ».

Il rit de sa petite provocation et son rire rebondit sur les cloisons dans un écho joyeux. Nathaniel et John se mirent à rire aussi, sans qu’on sache si c’était irrésistible ou délibéré. Cela eut pour effet immédiat de réchauffer l’atmosphère. Rob finit tout de même par reprendre la parole :

– Je suis désolé, messieurs, je préfère en rire. Les hommes que j’ai vus sont gras comme des brebis et sont bien plus préoccupés par leurs avantages que par leurs ouailles. Mais vous m’avez l’air bien plus respectables que ces hommes en soutane.

– Nous sommes pasteurs réformés dans les provinces d’Ayshire, répondit Nathaniel.

– Je m’en doutais. Mon fils n’arrête pas de me parler de cette religion. Il s’est y converti. C’était peu avant la mort de sa mère, il a entendu un sermon d’un certain Melville et cela l’a bouleversé. Il va d’ailleurs bientôt rentrer à l’université Réformé de Glasgow pour étudier la théologie. Je dois dire que cela m’a surpris.

– Je pense que lui-aussi a dû être surpris, dit John.

Rob marqua une légère pause. Il dévisagea John un instant et reprit :

– C’est vrai, il a été surpris par une paix inattendue durant la période la plus difficile de la maladie de sa mère. Cela l’a amené à réfléchir au sens de l’existence. C’était un enfant doué qui n’a jamais pu croire que le monde se limitait à ce que nous en voyons. Il s’appelle Rob lui-aussi.

– Nous aurons peut-être l’occasion de le rencontrer : il nous arrive d’aller à Glasgow pour échanger avec nos amis. Et vous, en quoi croyez-vous ? demanda John.

– Je crois à la nature et aux moutons, répondit l’homme en riant. Ce sont eux qui me nourrissent.

– Qu’est-ce que cela vous apporte ? demanda à son tour Nathaniel.

– Une paix merveilleuse. Mon repos est dans l’odeur de l’orge coupée, dans le chant des oiseaux à l’aube ou dans la douceur de la laine… et je ne veux pas savoir qui a créé tout ça : cela existe, a existé avant moi et existera après moi. Nous ne sommes que de minuscules poussières dans l’univers immense. Il faut croquer la vie avant qu’elle ne s’échappe, voilà tout. Sans oublier d’être fidèle, bien sûr. Vous savez, j’ai été au chevet de ma femme nuit et jour. Je ne l’ai pas abandonné un seul instant, soyez en sûr !

L’homme continuait à sourire, mais des larmes coulaient le long de son visage rugueux. On pouvait y lire un amour profond, riche, éternel. Cela dépassait les frontières du palpable.

– Nous n’en doutons pas, dit Nathaniel, visiblement touché.

– Je dois à ma femme mes deux vies. Elle m’a sorti de la misère quand j’avais 20 ans. Je n’avais rien et je mourrais presque de faim. Nous avons construit cette maison et acquis ce troupeau ensemble, uniquement grâce à elle. Puis, elle m’a sauvé une deuxième fois alors que j’étais coincé dans un fossé avec les deux jambes cassées. J’ignore où elle se trouve désormais. Mon fils m’a dit avoir parlé avec elle quelques jours avant sa mort et qu’elle se serait convertie, qu’elle aurait accepté Jésus.

– Elle ne vous en a jamais parlé ?

– Quelques mots, à peine. Elle m’a dit que Jésus m’aimait. Qu’elle allait bien et qu’elle priait pour moi. Cela m’a plutôt rassuré, car je la sentais tellement bien ce jour-là. J’ai même cru à la guérison. Quelques jours plus tard, elle était partie. C’est la seule chose qui m’échappe vraiment et me fait peur : la mort.

– La mort… soupira John.

Un voile sombre venait de se déposer sur son visage, malgré lui. Il ne put s’empêcher de songer à la peste qui progressait de plus en plus vers l’ouest et menaçait d’anéantir du jour au lendemain les trois-mille âmes de sa propre ville, Ayr. C’était un sujet de prière continu pour lui et surtout un rappel de sa responsabilité : il était plus que jamais urgent d’appeler à la repentance et à la foi en Jésus-Christ. C’était là tout le programme de ses prédications à venir. Il savait déjà que ce serait Romains 8.

– Rob, est-ce que cela te dirait de venir passer quelques jours à Ayr ? reprit John.

La question laissa interdit son interlocuteur. Il souriait toujours, mais semblait avoir perdu un peu d’assurance.

– Je voyage rarement, mais j’imagine que cela me changerait les idées. Je viendrai, dès que possible, peut-être d’ici quelques semaines.

La soirée continua ainsi, ponctuée d’éclats de voix et de rires sonores. Puis, après avoir prié et lu la Parole, les deux hommes se couchèrent l’âme en repos.
Le lendemain, ils prirent le départ pour une dernière journée de voyage. Ils avaient dans le cœur un nouvel ami.

***

Ayr, 23 juillet 1605

Ayr n’était plus la ville puante et violente dans laquelle John était arrivé il y a quelques années. C’était sa ville, avec ses brebis, les retrouvées et les perdues. Il avait appris à aimer ce bourg qui vivait au rythme de son port vibrant d’activité. Il aimait se mêler aux marins et aux marchands qui s’échangeaient de la laine, du poisson et des peaux. Il appréciait aussi se promener le long du fleuve du même nom, méditant sur le temps qui s’écoule et sur les courants souverains de Dieu qui l’avaient amené ici.

Cela faisait déjà deux semaines maintenant qu’il était de retour, mais le voyage depuis Aberdeen se rappelait sans cesse à lui. Il avait eu la joie de recevoir ce matin même la visite de Rob qui avait tenu sa promesse (ce qui n’était pas étonnant de la part de cet homme qui avait la fière loyauté d’un écossais). Il était arrivé comme on l’imagine, l’air désorienté, sur une monture fatiguée mais noble. Deux hommes l’avaient arrêté aux portes de la ville et on était venu chercher John pour savoir quelle attitude adopter. C’était la procédure : on craignait qu’il apporte la peste et on ne se fiait qu’à John, le révérend du bourg, pour prendre la décision de le faire entrer ou non.

John, quand il vit son ami, dit en riant aux hommes qui étaient là :

– Laissez-donc passer cet homme ! C’est un berger, comme moi !

Nathaniel était aussi à Ayr depuis quelques jours pour passer du temps dans l’étude de la Parole avec son ami. Les deux amis avaient particulièrement travaillé le texte du sermon que John s’apprêtait à prêcher ce jour là. Il était presque midi et la place du village commençait doucement à se remplir. Rob se mêla à la foule, légèrement surpris de voir avec quelle piété sincère on venait se réunir ainsi à l’heure du repas, un jour qui n’était pas celui du sabbat…

Déjà, le chant des psaumes envahissait la place du village et s’envolait au-dessus des plaines et des mers, jusqu’aux cieux. Les lamentations alternaient avec les louanges les plus vibrantes. Rob écoutait, non sans une certaine émotion, les paroles psalmodiées à l’unisson :

Quand dans les maux qu’attirait mon offense,
Trop obstiné, j’ai gardé le silence ;
Quand de douleur j’ai crié sans cesser,
Mes os n’ont fait que fondre et s’abaisser.
J’ai nuit et jour senti ta main puissante
Sur moi, Seigneur, se rendre plus pesante;
Mon corps s’est vu, dans cette extrémité,
Plus sec qu’un champ dans l’ardeur de l’été.

Rob regarda en direction de John. Celui-ci se préparait à monter en chaire et il était allé voir Nathaniel et deux autres hommes. La tête baissée et dans un cercle resserré, les quatre hommes priaient. Puis John se dirigea lentement vers la chaire, le seul élément du décor qui pouvait rappeler un culte, mais qui paraissait pourtant faire partie de la ville.
Les premiers mots qu’il prononça résonnèrent alors comme une supplication :

– Maintenant, laissez le Seigneur bénir sa Parole et laissez l’Esprit de Jésus, qui est l’auteur de cette vérité, entrer et sceller la vérité de celle-ci dans vos cœurs et vos âmes, pour l’amour de Christ.

Puis, il ouvrit une large Bible et lut plusieurs versets du chapitre 8 de l’épître aux Romains. Un grand silence s’était installé sur la place et même les enfants dans les bras de leurs mères semblaient écouter la voix grave et puissante du prédicateur :

– La première consolation que nous recevons est qu’il n’y a pas de condamnation pour ceux qui sont en Christ Jésus. La deuxième est que toutes les afflictions du temps présent ne sont pas dignes de cette gloire qui nous sera révélée. Suppose que tu aies péché tous les jours, eh bien il n’y aura pas de condamnation pour toi qui es en Christ, parce que le Fils de Dieu parle pour toi, parce qu’il est mort et ressuscité pour toi ! Quant aux problèmes et aux souffrances, les saints sont plus que vainqueurs sur eux, par celui qui les a aimés avant que le monde ne soit ; et ils sont persuadés que rien au ciel ni sur la terre ne pourra les séparer de l’amour de Dieu manifesté en Christ Jésus.

John continua à développer cette idée avec une ferveur éclatante. Il parlait de l’enfer et du ciel avec une force égale qui transperçait l’atmosphère. Il brûlait du haut de la chaire, mais sans se consumer. Certains pleuraient dans l’assemblée et baissaient la tête, comme frappés par quelque chose de plus fort qu’eux. Était-ce la crainte de la colère de Dieu qui produisait cet effet ? Ou bien la confiance absolue en sa miséricorde ? C’était probablement un peu les deux, c’est-à-dire la repentance.

Rob observait tout cela et se sentait lui-aussi affligé et chargé par la noirceur de son péché, qui lui apparaissait maintenant dans toute sa laideur. Il venait de réaliser que cela le menait probablement vers des profondeurs sans fin, bien loin du repos de son épouse. John allait presque conclure son sermon :

– Maintenant, vous qui n’avez jamais été en Christ et qui n’avez jamais marché selon l’Esprit de Jésus, je vous prie de venir à lui, et de dire : Doux Jésus, donne-moi un verre de ton sang pour étancher la soif de mon âme brûlée, et pour me sauver de la colère à venir ; remplis moi de ta chair, afin que je ne meure pas éternellement ; envoie ton Esprit pour me conduire dans ce chemin étroit et resserré qui mène à la Vie ; change moi, Seigneur, et je serai changé, entièrement. Seigneur, si tu veux, tu peux me purifier.

Rob avait murmuré ces mots en même temps que son ami, presque instinctivement. Change-moi, Seigneur. C’est précisément ce qui était en train de se passer : Dieu avait posé sa main sur Rob et à l’instant venait de le purifier pour l’éternité. Cela se traduisait dans le cœur de Rob par une paix qu’il n’avait jamais ressentie jusqu’alors. Un élan de reconnaissance vers le ciel s’empara de son âme toute entière.
John termina son sermon par cette exhortation :

– Priez pour que le Seigneur se lève et se manifeste du Ciel, défende sa pauvre Église et renverse ses ennemis. Maintenant, je n’en dis pas plus, mais je vous recommande tous à la bénédiction de Dieu en Jésus-Christ, à qui, avec le Père et le Saint-Esprit, soient louange, honneur et gloire, maintenant et à jamais. Amen.

A peine avait-il prononcé ces mots qu’un évènement aussi inattendu que soudain se produisit. Deux gardes en armes surgirent à l’arrière de la place et s’approchèrent assez vivement de John qui arrivait en même temps en bas de la chaire. On entendit l’un deux dire solennellement :

– Révérend John Welsh, le roi vous ordonne de nous suivre sans résistance jusqu’à Édimbourg où vous serez jugé pour haute trahison.

Un murmure d’effroi glaça l’air. La foule hésita un instant entre l’agitation, la colère ou le silence. Ce fut un mélange de tout cela. Sa famille s’était précipitée vers lui et ce fut un tumulte d’embrassades et de pleurs. Chacun tentait de se frayer un passage pour lui dire une parole d’encouragement ou échanger un regard. Les gardes laissèrent avec respect la scène se dérouler, légèrement en retrait. Au bout d’une heure, ils commencèrent cependant à s’impatienter et écourtèrent les effusions. Le visage de John se ternit des couleurs pâles de la tristesse et de la colère, mais il monta sans rechigner sur le cheval qu’on lui amenait.
Alors qu’il s’éloignait déjà, sa femme Élisabeth s’écria d’une voix tremblante :

– Dieu te renvoie bientôt !

Et toute une ville reprit silencieusement ce cri.

***

Château de Blackness, Ecosse, octobre 1605

Ce n’était pas simplement un cachot dans lequel survivait John. C’était un trou, une enclave brutale, une préfiguration de l’enfer. Le sol était composé de petits rochers irréguliers et pointus, acérés par l’humidité des lieux. Le prisonnier ne pouvait ni s’asseoir, ni marcher, ni se tenir debout sans douleur. Par bonheur, un geôlier compatissant lui avait fourni une maigre paillasse que John réservait pour ses quelques heures de sommeil.

Aucune fenêtre n’avait été aménagée dans cette prison ; seule une trappe permettait d’apercevoir une maigre lueur deux fois par jour, au moment des repas. Il vint à l’esprit de John que l’absence de lumière était la pire torture que l’on pouvait affliger à l’être humain. Sans lumière, pas de lecture, et sans lecture…

A cette pensée, John ressentit une douleur vive au niveau du thorax, comme si l’obscurité s’était soudain cristallisée en une masse compacte qui l’écrasait lentement. Il suffoqua et tomba à genoux sur les aiguillons du sol tranchant.
Il venait de comprendre. On voulait le tuer en le privant de ce qu’il avait de plus précieux : le Verbe. C’était ce qu’on pouvait lui faire de pire.

Mais John, contre toute entente, respira. Le Verbe était en lui, dans toute son âme, prêt à surgir au fond des pires cachots. Depuis son enfance ; il puisait dans sa Bible chaque jour pour mémoriser minutieusement chaque verset. Il bénit Dieu de lui avoir donné cette force : il connaissait près de trente livres parfaitement. Il respira une deuxième fois, plus profondément.

Ce verset du prologue de l’Évangile de Jean imposa sa douce lumière dans son âme : La lumière brille dans les ténèbres et les ténèbres ne l’ont pas étouffée. L’obscurité reculait : il en était certain. La Parole l’avait sauvé encore une fois.
Il respirait maintenant parfaitement et parvint même à se relever. Il avait retrouvé toute sa force. Il se récita l’Evangile de Jean en entier, chanta plusieurs Psaumes et pria durant plusieurs heures. Il s’endormit sans s’en apercevoir, épuisé.
Le lendemain, la mince trappe située au-dessus de lui s’ouvrit. Une figure inconnue apparut, probablement celle d’un émissaire. D’une voix sèche, l’homme lui annonça :

– Le verdict a été rendu. Sa Majesté le roi James Ier a décidé de vous bannir pour une durée indéterminée des terres d’Écosse. Vous partez dans quelques semaines pour la France.
Ce qu’il se passa alors dans la tête de John, nul ne pourrait le dire. Une seule chose est sûre : aussitôt que la trappe fut refermée, il se récita la Parole de Dieu et pria.

***

7 novembre 1606, 2 heures du matin, Leith

L’air de novembre était particulièrement glacial ce jour-là. La famille de John attendait sur le quai, au devant d’une foule nombreuse qui remplissait le port de Leith. Nathaniel et Rob, légèrement en retrait, tentaient de contenir l’émotion qui menaçait de les submerger. C’était l’heure du départ.
Déjà on levait l’ancre et le bateau commençait à s’ébranler. Soudain, une voix grave se fit entendre à travers l’atmosphère brumeuse, sans que l’on puisse savoir d’où elle venait vraiment.
Elle s’était mise à entonner spontanément le psaume 23 et fut bientôt rejointe par d’autres, aussi bien sur le bateau que sur le quai :

Dieu me soutient par son pouvoir suprême ;
C’est mon berger, qui me garde, et qui m’aime ;
Rien ne me manque en ses gras pâturages ;
Des clairs ruisseaux je suis les verts rivages ;
Et sous l’abri de son nom adorable,
Ma route est sûre, et mon repos durable.

C’est sur ce chant que le bateau disparut peu à peu, laissant à quai des hommes, des femmes et des enfants bien seuls. Ils regardaient la mer avec angoisse, mais le ciel avec assurance. Alors que l’attroupement commençait à se disperser, on entendit quelqu’un dire :

– Que Dieu m’accorde la grâce de ne jamais l’oublier !

Épilogue

Six mois après, John Welsh retrouvera sa femme et sa famille à Bordeaux dans le port où il avait lui-même accosté en décembre 1606.
Il apprit rapidement le français et se lança dans un ministère de prédication. Durant cette période, il n’a eu de cesse de prêcher l’Evangile dans une paix bien relative.
Il fut pris vers 1622 d’une maladie qui, selon ses médecins, ne pourrait être résorbée que par son retour à respirer l’air de son pays natal. Son épouse, par le biais des relations de sa mère à la cour, a cherché à obtenir un entretien avec le roi James pour plaider la cause de son mari, qui a accepté de l’entendre.

Le Dr M’Crie, dans son livre La vie de Knox a rapporté son célèbre dialogue avec le roi :

– Qui est ton père ? lui demanda le roi.

– John Knox, répondit-elle

– Knox et Welsh, s’écria le roi, le diable n’a jamais fait une telle rencontre !

– C’est tout à fait vrai Votre Majesté, dit-elle, car nous ne lui avons jamais demandé conseil.

– Combien d’enfants ton père a-t-il laissés et étaient-ils des garçons ou des filles ?

– Trois, et ils étaient tous des filles.

– Dieu soit loué ! s’écria le roi en levant les deux mains, car s’il y avait eu trois garçons, je n’aurais jamais profité de mes trois royaumes en paix.

– Pouvez-vous permettre à mon mari de retrouver l’air de son pays natal en Écosse ?

– Donnez-lui l’air de son pays natal ! Donnez-lui le diable !

– Donnez le diable à vos courtisans affamés ! a-t-elle répondu, offensée par sa profanation.

– Si vous persuadez votre mari de se soumettre aux évêques, il pourra retourner en Ecosse.

– Votre Majesté, je préférerais qu’on lui coupe la tête et qu’on le place dans mon tablier, plutôt que de trahir la vérité !

Et elle disait cela en tenant son tablier bien haut. Le roi a fini par céder en partie, non pas pour un retour en Écosse, mais à Londres.
En arrivant à Londres, Welsh se rendit aussitôt à la chaire et prêcha, mais il devait mourir bientôt, à l’âge de 53 ans. Les médecins de l’époque ont déclaré que Welsh était décédé des suites d’une « ossification des membres, provoquée par de nombreux agenouillements au cours de ses longs et fréquents exercices de dévotion ».

Maurice Roberts dans l’article qui a servi de point de départ à notre texte termine ainsi : « Ainsi est mort l’un de ces puissants géants spirituels qu’il a plu à Dieu de donner de temps et en heure à son Église. Qu’il lui plaise d’élever beaucoup d’autres à la confusion de ses ennemis et à la gloire de Son nom ! »

David, juillet 2019

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