Nouvelles/contes, Prose

Cours, John, cours

Cours, John, cours. La Loi l’ordonne
Mais ni pieds ni mains elle ne donne.
L’Évangile apporte une bien meilleure nouvelle :
Il m’ordonne de voler et me donne des ailes.
John Berridge, d’après Ralph Erksine

I.  Terreur

Le soleil était au zénith. John courait sur un large sentier de hêtres parfumés, en direction d’un monumental château de granit dont les tours s’évanouissaient dans les nuages. Il y était presque, plus qu’un ultime effort. Les portes en or s’ouvraient déjà pour l’accueillir. Soudain, un dragon titanesque surgit du sol et se dressa devant lui. Il se figea d’effroi. Le monstre poussa un grondement sourd. Des flammes dansaient dans ses pupilles. John eut à peine le temps de voir sa gueule cracher un fleuve d’eau bouillonnante, il fut happé et soulevé comme une vulgaire brindille. Une sensation de brûlure intense s’empara de tout son être. Il tenta des gestes désordonnés pour remonter vers la surface. Après quelques secondes qui lui parurent une éternité, il émergea enfin et reprit un peu d’air. Des débris épars de bois flottaient un peu partout autour de lui. A bout de bras, il agrippa une petite poutre et se laissa porter par le courant.

La berge du fleuve défilait maintenant devant ses yeux. Des silhouettes s’agitaient et contemplaient le spectacle de sa noyade dans une froide indifférence. Deux hommes jouaient à la balle en jurant et blasphémant si fort que John pouvait les entendre distinctement. Plus loin, un vendeur ambulant gesticulait autour d’une carriole garnie de breloques scintillantes. Des clients hagards se pressaient autour du camelot avec des gestes de supplication. Au-dessus de lui, John vit un aigle royal majestueux qui planait sous le soleil. Il voulut crier pour indiquer sa présence : rien ne sortit. L’eau s’engouffra dans sa bouche…

Il se réveilla en sueur, haletant, les deux mains sur la gorge. Il se retourna lentement, comme pour vérifier la stabilité de son lit. A peine rassuré, il regarda autour de lui. Son épouse et sa fille dormaient paisiblement. Il lui fallu quelques instants pour comprendre que ce n’était qu’un cauchemar. Ils étaient de retour, après tant d’années…

Ces terreurs avaient commencé à hanter ses nuits vers l’âge de neuf ans. Des multiples démons s’étaient introduits dans ses rêves du jour au lendemain, sans prévenir. Lorsque la souffrance devenait insupportable, John se réveillait. Il n’en était pas délivré pour autant : cela le poursuivait encore toute la journée. Des lourdes chaînes continuaient d’entraver ses chevilles et de tinter à ses oreilles. Des visions surgissaient au beau milieu de ses jeux. Cela le plongeait dans un profond état d’angoisse qu’il dissimulait, tant bien que mal, derrière une fausse désinvolture.

Il avait très vite associé ces terreurs à sa désobéissance. Il n’avait pas son égal, à l’époque, pour maudire ou blasphémer le saint Nom de Dieu, au vu et au su de tous. Dieu punissait son insolence d’enfant. Mais aujourd’hui… pourquoi étaient-elles revenues ? Il avait profondément changé. Cette page était depuis longtemps tournée, enfouie dans ses souvenirs.

Il prit sa lourde Bible sur le chevet et l’ouvrit avec fébrilité à la lueur d’une pâle lampe. Il avait encore la tête sous l’eau du fleuve tempétueux de l’enfer. Son corps engourdi tremblait de façon incontrôlée. Il reprit sa lecture sur l’évangile de Marc, mais les mots glissaient sur son âme sans l’atteindre. Il inspira une petite gorgée d’air. Ses yeux s’embuèrent et les mots devinrent troubles. Il revoyait maintenant les silhouettes sur la plage qui avaient un visage : le sien. C’était lui qui jouait au tip-cat au lieu de respecter le sabbat. Lui encore qui suppliait le vendeur ambulant…

Il tomba à genoux, espérant trouver du réconfort dans la prière. Il se mit à réciter, à voix haute et rapide, le Notre Père.
« Éloigne de moi la tentation, répéta-t-il. Délivre-moi du mal et de ces terribles cauchemars. Vois les progrès que j’ai déjà réalisés durant ces dix années… Je vais au culte deux fois par dimanche avec une grande joie dans le cœur. Ma piété n’a jamais été aussi accomplie et plusieurs m’en font le compliment. Nuls blasphèmes ne sortent plus de ma bouche depuis que cette femme à sa fenêtre m’en a fait le reproche. Je suis fidèle parmi les fidèles et j’ai même abandonné les jeux de balles le jour du sabbat. Regarde, ô Seigneur, ce que j’ai encore fait hier pour notre voisine dans le besoin, alors que nous sommes si pauvres. Ce que j’ai fait pour cette dame, ne l’ai-je pas fait pour toi ? Que puis-je donc faire de plus ? »

Il disait cela d’une voix faible pour ne pas réveiller la maisonnée. Sa prière se heurta au plafond de sa chambre et retomba lourdement sur lui comme une chape de plomb. C’était comme s’il s’enfonçait dans le sol. Il égrena les dix commandements de plus en plus vite, en cherchant quelle faute il aurait pu commettre.
«  Seigneur, Seigneur, pourquoi ne me laisses-tu pas en paix ? dit-il beaucoup plus fort. »
Sa femme se retourna, sans se réveiller. John était sans force. Il se releva avec difficulté et s’effondra sur son lit comme une feuille morte.

Le lendemain matin, il se dirigea vers le petit berceau qui trônait au milieu de la pièce. Sa fille, Mary, dormait encore. Il aimait la regarder dans ces moments-là. A quoi pouvait-elle rêver, elle qui n’avait jamais vu le moindre visage, ni le moindre sourire ? Aveugle de naissance, elle ignorait toutes les variations de lumière et l’infinie diversité des couleurs. Chaque matin, elle devait apprivoiser l’obscurité et inventer le monde.
Brusquement, une pensée lui traversa l’esprit comme une flèche aiguisée : et si c’était sa faute ? Si sa fille était aveugle à cause de lui, à cause de son péché ? Il savait combien le souffle de la colère de Dieu pouvait consumer ses ennemis. Il savait avec quelle force elle s’était abattue sur son peuple tout au long de son histoire, de génération en génération : l’errance dans le désert, la destruction de Jérusalem, l’exil… Une goutte de sueur coula sur sa tempe. Le cœur battant, il dut se reposer sur le mur pour ne pas tomber. Une charrue labourait tout son être, avec une terrible lenteur. Il lui fallut plusieurs minutes pour reprendre ses esprits.

Les rayons du soleil pénétraient à travers les volets ajourés de l’humble masure. Il était temps pour lui de se mettre en route : on l’attendait vers midi à Bedford pour plusieurs étamages. Le chaudronnier espérait aussi vendre des vieux objets de cuivre et décida de partir sans tarder. L’âme cassée, John rassembla tout son attirail dans un sac qu’il jeta sur son dos. Ce fardeau lui sembla bien lourd. Lorsqu’il s’engagea sur le chemin pierreux, il fut saisi par la douce lumière automnale, parfaitement dosée, qui baignait le paysage. Il bénit le peintre qui réalisait ce miracle devant ses yeux.

II.  Les trois femmes

Bedford était en ébullition. John aimait franchir le Great House en empruntant le vaste pont de pierre. Il avait l’habitude de s’arrêter exactement au milieu pour admirer la ville qui s’activait. Au loin, les jardins et les maisons que dominait l’immense clocher de l’église Saint-Paul, étaient comme des pions sur une plaine de verdure. Les ateliers fumaient comme on respire. Des hommes se dépêchaient sur les routes de terre, avec l’air préoccupé des travailleurs acharnés.

Après ces quelques instants bienfaisants de contemplation, John reprit sa route. Chacun ici le saluait amicalement : il n’y avait personne qui ne posséda un plat ou un récipient qui ne vienne de lui ou de son père. Le clocher sonna dix coups nets. John passa à côté de la prison et longea une rangée d’arbres parfaitement alignés. Sur le seuil d’une habitation, trois femmes se trouvaient là, assises sur une rangée de marches. Leurs maris étaient probablement au travail, les tâches du matin étaient déjà bien avancées et elles profitaient ensemble du doux soleil de la matinée. Elles portaient des robes légères de début d’automne, toutes trouées et usées. John pensa qu’elles étaient comme une apparition de trois anges. Il s’adossa au linteau d’une porte attenante pour mieux apprécier la scène.

Elles ne prêtèrent aucune attention à ce jeune chaudronnier aux traits tirés et continuèrent leur remuante conversation. Toutes leurs paroles parvenaient distinctement aux oreilles de John, qui se mit à les boire avidement.

La première femme, certainement la plus jeune, était assise tout en haut des marches. Elle regardait ses amies avec des yeux brillants, les mains nonchalamment posées sur les genoux. C’est elle que John entendit la première :
« Lorsque je me suis levée ce matin et que je m’attelais aux premières tâches de la maison, cette parole de l’apôtre Paul m’est revenue : Mais Dieu est riche en compassion. A cause du grand amour dont il nous a aimés, nous qui étions morts en raison de nos fautes, il nous a rendus à la vie avec Christ – c’est par grâce que vous êtes sauvés. Cette pensée m’a revigorée et il m’a semblé que je reprenais vie, un peu comme un petit poussin engourdi par le froid, réchauffé au creux d’une main. Que c’est merveilleux de savoir que les compassions de Dieu ne sont pas épuisées et qu’elles nous attendent encore aujourd’hui… »

La deuxième femme écoutait la première avec une intensité palpable. Son profil fin et régulier la faisait ressembler à une statue antique. Elle se trouvait tout à droite de la scène, sur la même marche que la première. Elle prit la parole à son tour :
« Quant à moi, lorsque je me suis levée ce matin, la première chose que je me suis dit c’est : il faut que fasse le plancher, il faut aussi que j’aille chercher de la farine, que je nourrisse mes enfants sans compter qu’il faut que je m’habille correctement et que je lave les vêtements de la maison. Je n’ai pas pensé un instant à mon Père céleste qui est dans les cieux. Peu après, j’ai fait tremper le linge et je l’ai fait bouillir. Alors que je le posais sur le battoir, déjà éreintée par la tâche, il me semblait que mon absence de courage pesait sur moi comme un fardeau. J’avais le sentiment d’être comme ce linge sale. Bien heureusement, les paroles de David dans le psaume 51 sont venus me consoler : Fais disparaître mon péché, et je serai pur ; lave moi, et je serai plus blanc que la neige. La réalité de ce verset m’a saisie : notre Sauveur Jésus-Christ a déjà rendu notre cœur plus blanc que la neige. Et quelles souffrances avait-il dû endurer, quel prix il a payé ! Il a cloué à la croix l’acte rédigé contre nous à cause de nos œuvres. Après cette pensée, ma tâche me sembla soudain beaucoup plus légère et je battais le linge avec plus d’énergie. J’ai prié ainsi : Accorde-moi ton pardon, détourne ton regard de mes fautes, efface tous mes torts. »

La troisième femme, dont les cheveux gris ne laissaient que peu de doute sur son âge avancé, laissa un court silence s’installer. Elle se tenait une marche en dessous des deux autres. Ses mains, parsemées de rides légères et innombrables, étaient parfaitement immobiles. Elle regardait ses deux amies avec un sourire énigmatique.
« Ce matin, dit-elle, dès que mon pied fut posé à terre, je me suis instinctivement dirigée vers la fenêtre pour mettre la tête dehors. J’ai examiné les feuilles des arbres qui tombent et voilà quelle fut ma pensée : nous sommes comme ces feuilles d’arbre, nous verdissons le matin et nous tombons le soir, consumés par la colère de Dieu. Je me suis demandée : dans cette vie si courte, comment percevoir de l’espérance ? »
Elle marqua une nouvelle pause et sortit une Bible d’on ne sait où. Elle était si vieille qu’on aurait dit qu’elle allait s’effriter d’un moment à l’autre. Elle trouva rapidement l’épître qu’elle cherchait et lut un verset d’une voix claire :
« Si quelqu’un est en Christ, il est une nouvelle créature. Les choses anciennes sont passées ; voici, toutes choses sont devenues nouvelles. Et tout cela vient de Dieu, qui nous a réconciliés avec lui par Christ, et qui nous a donné le ministère de la réconciliation. Voilà ce qui constitue pour nous la plus belle des espérances ! Dieu, dans sa compassion, ne s’est pas contenté de nous sauver. Il a fait aussi de nous des nouvelles créatures nées d’en haut, réconciliées avec Lui. Il ne s’agit pas d’une amélioration de notre nature. Nos plus belles œuvres sont pour lui comme des vêtements souillés , mais dans sa grâce il fait de nous des personnes purifiées et libres, prêtes à vivre pour lui, grâce à son Esprit. J’ai de nouveau regardé dehors et ce n’est plus un arbre mort que j’ai vu, mais un arbre vivant et couvert de feuilles verdoyantes. J’ai pensé que c’est ainsi que Christ nous voit : des créatures nouvelles, des pierres vivantes qui édifient son temple saint.
– Quel miracle que la grâce de Dieu, prions pour qu’elle soit encore sur nous ce matin. »

John vit leurs yeux se fermer et leurs mains se joindre dans un élan si naturel qu’on aurait dit un seul corps.

« Seigneur, rassasie-nous chaque matin de ta bonté, et nous serons toute notre vie dans la joie et l’allégresse. Affermis l’œuvre de nos mains ! Que ton travail se voit dans notre labeur quotidien.
– Seigneur, nous croyons, accepte notre foi et aide-nous dans notre incrédulité. Délivre-nous du mal. Merci d’avoir fait de nos cœurs cette étendue de neige blanche, alors que nous ne le méritions pas.
– Amen, mes sœurs. Retournons à nos occupations. Que Dieu vous bénisse.
– Toi-aussi ma sœur. »

Les trois femmes se dispersèrent en quelques secondes. John en resta interloqué. Il avait entendu parfaitement, sans rien comprendre pourtant. Des créatures nouvelles… Il n’avait jamais pris très au sérieux l’histoire de la nouvelle naissance introduite par Jésus, dans sa conversation avec Nicodème. Il s’identifiait aisément aux personnages de l’Ancien Testament, mais bien plus difficilement à ceux du Nouveau. Nées d’en-haut… L’idée était belle. Le cœur de ces femmes ressemblait à un ciel limpide. John, pour la première fois de sa vie, était sur le bord du chemin. Il était comme un animal piégé, incapable de faire le moindre pas pour les rejoindre.

Il pensa à elles toute la journée. Le soir venu, sur le chemin du retour, il ne parvenait toujours pas à se détacher de la vision de ces trois femmes, assises dans le silence du matin. Alors qu’il se trouvait à mi-chemin, il eut soudain une sorte de rêve éveillé. Les trois femmes se tenaient sur le versant ensoleillé d’une haute montagne. John se trouvait debout sur l’autre versant, tremblant de froid sous des nuages sombres et menaçants. Un mur infranchissable séparait les deux mondes. John était tiraillé par le désir de rejoindre l’autre côté pour se réchauffer. Il se mit donc à inspecter le mur dans l’espoir de trouver un passage. Cela dura de longues minutes. Enfin, il aperçut une toute petite porte vers le bas de l’édifice. Il s’efforça d’y entrer, en vain : l’ouverture était bien trop étroite. Alors qu’il allait abandonner, il sentit que sa tête franchissait l’obstacle, puis ses épaules, et finalement tout son corps y alla. Aussitôt, le Soleil réchauffa tout son être et il ne put retenir un frisson de bonheur intense…

III.  Vends-le

John était en paix. Absorbé par les nombreuses tâches quotidiennes de la vie, il lui semblait que l’épisode de la terreur était maintenant bien loin. Plus rien n’était venu hanter ses nuits depuis l’apparition de Bedford. Nous étions le jour du Sabbat et il sortait du culte matinal. Sa démarche sautillante et son visage épanoui témoignaient d’une réelle jovialité.
En reprenant le chemin de la maison, il passa devant des joueurs de balle, qui le hélèrent de loin. John fit comme s’il n’entendait pas et continua sa route aussi vite que possible.

Tout à coup, il entendit une voix à l’intérieur de lui :
« Joins-toi à eux. Ces gens-là adorent Dieu eux-aussi : plusieurs étaient avec toi ce matin sur le banc de culte. Pourquoi les ignorer ? »
C’était comme si on venait de tirer sur la corde la plus sensible de son âme. Tout son corps amplifia le son de cette note. Après tout, cela faisait longtemps qu’il n’avait pas fait une petite partie de tip-cat. Il s’entendit pourtant répondre :
« Ils étaient là ce matin, mais je sais que ce sont aussi des adorateurs d’idoles. Dès la sortie du culte, ils s’en vont blasphémer et se vautrer dans la débauche. Je ne veux pas me joindre à eux. Il est écrit : C’est l’Eternel, ton Dieu, que tu craindras, c’est lui que tu serviras, c’est à lui que tu t’attacheras… et aussi Pense à observer le jour du sabbat et fais-en un jour consacré à l’Éternel.
– Es-tu meilleur que ces gens-là ? Regarde ta propre vie et la misère dans laquelle tu vis. Tu aimes Dieu, mais ce Dieu t’aime t-il ? Regarde comme il est difficile de subvenir aux besoins de ta famille. Tu vas rentrer et tu n’auras encore presque rien à manger sur ta table. Un Dieu qui t’aime te laisserait-il dans la difficulté ? »

La voix devenait de plus en plus pressante, de plus en plus âpre.
«  Cesse donc de le suivre. Vends-le, vends-le, vends-le donc ! »

Cette idée le figea tout net. La réplique ne vint pas immédiatement. Il y eut un long silence douloureux, comme au milieu d’un champ de ruine.

John rassembla ses forces et répliqua :
« Non, non et non ! Pas pour des milliers et des milliers d’univers ! »

Il avait dit cela tout en faisant un geste brutal des deux mains. Son corps entier s’était rigidifié. La voix, d’une précision redoutable, reprit pourtant de plus belle :
«  Vends-le, vends-le, vends-le donc ! »

Cette pensée agita son esprit jusqu’à son arrivée chez lui, dans le petit bourg d’Elstow. Il s’arrêta devant une petite maison, construite à part des autres. C’était là qu’habitait son bon ami Robert, un graveur et miniaturiste réputé dans toute la région pour son travail, mais peu apprécié pour son caractère. Il frappa trois coups délicats sur la porte, ce qui eut pour effet de produire une grande agitation dans la maison. Un homme assez petit, au visage bourru, vint lui ouvrir. Les deux hommes se saluèrent chaleureusement.

A l’intérieur régnait l’incroyable désordre que l’on ne retrouve que dans les ateliers d’artistes. Une table, au milieu, prenait toute la place. Elle était remplie de feuilles et d’ustensiles variés : burin, point sèches, plaques en cuivre, vernis et produits chimiques, principalement de l’eau-forte. De nombreuses feuilles jonchaient le sol où l’on pouvait distinguer quelques esquisses ici ou là. Au mur, ou suspendues à travers la pièce, les meilleures gravures étaient affichées, certaines encore humides.

« Rentre-donc, mon ami ! Tu as l’air bien faible, que t’arrive-t-il ?
– Ce n’est rien… Des voix et des pensées m’ont assailli, alors que je marchais…
– Des voix ? Est-ce que tu aurais abusé un peu sur le vin, mon ami ?
– Tu sais bien que je ne bois plus, répondit sèchement John.
– Excuse-moi, se reprit Robert qui regrettait déjà sa plaisanterie. Et que disaient ces voix ?
– Elles… Elles me demandaient de vendre Jésus, rien de moins.
– Vendre Jésus ! Mon ami, c’est le tentateur que tu as entendu ! Il rode pour tromper notre vigilance, rusé comme le renard, intelligent comme un singe et discret comme le serpent. J’ai vécu cela aussi il y a peu de temps. Je travaillais sur un Christ crucifié et je me mis à me convaincre moi-même que Jésus était bel et bien mort et qu’il ne pouvait rien faire pour moi.
– Comment as-tu fait pour te sortir de cette idée de la tête ?
– L’idée est restée là. J’ai arrêté mon ouvrage, mais la pensée me poursuit encore. Je crois que mon client devra attendre sa commande.
– Je prierai pour toi.
– Tes prières sont précieuses. Je prierai aussi pour toi, afin que le diable te laisse tranquille. Avant de partir, prends ce livre. C’est le Commentaire sur l’épître aux Galates de Martin Luther. Je viens de le terminer et je voulais te le donner ! Cette lecture te fera grand bien. En échange, tu m’amèneras quelques unes de tes meilleures plaques de cuivre. »

John prit le livre avec un geste qui trahissait son émotion. Les livres étaient rares et constituaient un bien précieux. Comment Robert s’était-il procuré celui-ci ? Il ne lui demanda pas. Il avait, bien sûr, entendu parler de ce Martin Luther qui avait secoué l’Europe, mais n’avait jamais espéré pouvoir tenir entre ses mains un de ses livres. Il le serra contre lui et se hâta de rentrer chez lui. La voix avait disparu.

IV.   Péché impardonnable

Le soleil tardait à se lever. John était encore au lit lorsqu’il fut pris de nouveau d’une angoisse indescriptible, qui défiait la raison. La peur assaillait cette fois-ci directement ses émotions. Une bête enragée s’en prenait à l’ensemble de son corps et de son âme. Il avait la sensation d’un danger imminent, plus grand encore. Aucune issue n’était visible : l’obscurité avait avalé la lumière. Il se mit à avoir des pensées de haine envers Dieu. La voix qu’il avait déjà entendue revint :
« Vends-le, vends-le, vends-le donc ! »

Vendre le Christ et s’en séparer : l’idée lui était insupportable. Il répéta, comme la première fois :
« Non, non, pas pour des milliers et des milliers d’univers ! »

Mais la voix continua de plus belle durant de longues minutes et se mit à l’accuser :
« Tu es rebelle et mauvais. Dieu ne veut pas de toi. Vends-le et tu seras libre ! Vends Jésus ! »

Il résistait de toute la force de son âme quand, soudain, il prononça ces mots :
« Qu’Il s’en aille s’Il veut !  »

A peine cette parole était-elle sortie de sa bouche, que son cœur se lacéra violemment. Il sentit peser sur ses épaules le lourd manteau de la traîtrise. Il avait vendu Jésus, comme Judas. Ce n’était pas pour trente deniers, mais cela ne changeait pas le résultat final : la damnation pour l’éternité. Cette sensation lui était insupportable. Il tenta de se raisonner avec les dernières forces qui lui restaient.

Après tout, il n’avait pas l’intention de commettre l’irréparable. C’était une parole hâtive, sortie sans l’aval de son âme, qui allait à l’encontre de ses prières et de ses efforts. Il était pourtant sûr de l’avoir dite. N’était-il pas pour toujours exclu de la famille de Dieu, renié comme il avait renié ?
Il s’empressa de sortir à l’extérieur, pour respirer enfin, se libérer de l’oppression. Il s’élança dans la campagne environnante, en sursautant au moindre bruit, tel un animal pourchassé. Les chaînes de son enfance étaient, à ses chevilles, plus lourdes que jamais.

La beauté de la création qui l’environnait, d’habitude pour lui un sujet d’admiration et de louange, était ce jour-là un sujet de souffrance. Après deux heures d’errance, il arriva près d’une haie et, d’un bond, cette pensée fut sur lui : « Le sang du Christ remet toute peine. ». Cette parole lui revint de nouveau « Le sang de Jésus–Christ son Fils nous purifie de tout péché. », plusieurs fois de suite.

Ce fut comme si la respiration lui revenait tout doucement, par petites doses successives. Le paysage reprenait quelques couleurs. Il fit demi-tour pour reprendre le chemin de chez lui. Il repensa aux trois femmes de Bedford et mit à se prêcher à lui-même :
« C’est par sa grâce que nous sommes sauvés. Il a fait de nous des nouvelles créatures purifiées et libres, prêtes à vivre pour lui, par son Esprit. Notre cœur est pour lui une étendue de neige blanche, un arbre verdoyant. Il y a une petite porte, tout en bas du mur… »

Pour l’heure, c’était la porte de sa maison qu’il ouvrait sans bruit. Sa femme et sa fille Mary jouaient paisiblement et ne firent pas attention à lui. Elles avaient pris l’habitude des absences de John et de son visage tourmenté, de moins en moins soigné. Il se dirigea vers une chaise qui traînait et s’empara du livre du Luther. Il commença par lire, puis finit par dévorer. Il avait l’impression d’entendre un ami le réconforter d’une voix fraternelle. Sans aucun doute, ce Luther avait dû connaître la Vallée de l’Ombre de la Mort dans son pèlerinage sur cette terre. Un passage l’arrêta en particulier :

« Ceux qui tentent d’acquérir les droits des fils et des héritiers par la justice de la loi ou par leur propre force sont des Esclaves : ils n’obtiennent jamais l’héritage, même s’ils se fatiguent à mort par un labeur excessif. C’est, en effet, à l’encontre de la volonté de Dieu qu’ils tentent d’acquérir par leurs œuvres ce que Dieu veut donner à ceux qui croient, par pure grâce, à cause de Christ. Les croyants aussi font des œuvres bonnes, mais ce n’est pas pour autant qu’ils deviennent fils et héritiers : cela, c’est la naissance qui le leur apporte. »

Il relut le passage plusieurs fois. Il commençait à prendre conscience que la loi de Moïse, qu’il chérissait tant, pouvait être aussi une tentation et se transformer en piège mortel.
« Ce livre est composé de la substance même de mon cœur. » murmura-t’il.
Il savait que c’était Dieu lui-même qui lui mettait ce livre entre les mains. Il ouvrit sa Bible, relut Romains un à huit et pria longuement. Un sentiment de paix recouvrit son cœur, mais sans y pénétrer. C’était comme un vêtement léger qui ne suffirait pas pour l’hiver. Cela ferait l’affaire, il était de toute façon incapable de saisir l’armure.

V.  Ami fidèle

Il pleuvait à torrents. John regarda dehors et murmura la fin du Psaume 88, les lèvres sèches :
« Pourquoi, Éternel, me rejettes-tu ? Pourquoi me caches-tu ton visage ? Je suis malheureux et mourant depuis ma jeunesse, je subis tes terreurs et je suis bouleversé. Tes fureurs passent sur moi, tes terreurs me réduisent au silence ; elles m’encerclent tout le jour comme de l’eau, elles me cernent de tous côtés. Tu as éloigné mes amis et mes proches de moi ; mes intimes, ce sont les ténèbres. ».

John remarqua que le psalmiste n’évoquait aucun péché qu’il aurait commis : ce n’était donc pas la raison de sa détresse. Qu’avait-il fait pour être parmi ceux qui descendent dans la tombe ? Il n’y avait pas d’espoir dans cette prière désespérée : il ne restait plus que la foi, un cri à Dieu comme ultime recours. Jésus avait dû connaître exactement cela.
Cette pensée ne fut d’aucun réconfort pour John. Il était devenu un pâle reflet de lui-même, une brebis rachitique et résignée cheminant dans la Vallée de l’Ombre de la Mort. Chaque lueur d’espoir était suivie d’un chemin plus sombre et plus étroit. Il continuait d’avancer, mais il avait perdu depuis longtemps l’enthousiasme de la jeunesse. L’entonnoir de la mort se refermait sur lui, presque inexorablement. Un verset de l’épître aux Hébreux le harcelait constamment, sur Esaü qui vendit son droit d’aînesse : Vous savez que plus tard il a voulu obtenir la bénédiction mais a été rejeté ; en effet, il n’a pas pu amener son père à changer d’attitude, bien qu’il l’ait cherché avec larmes.
Il se pensait déchu comme Esaü. Le péché qu’il avait commis devait être ce péché impardonnable dont il est fait mention dans Marc 3.28 : le blasphème contre le Saint-Esprit. Il était trop tard pour se repentir à nouveau.

« Ah, si seulement j’étais n’importe qui d’autre que moi-même ! » se disait-il en lui-même.

Son péché lui paraissait plus grand que celui de tous les hommes réunis. S’approcher de son Père avec un tel fardeau devenait impensable. Il avait dit les pires mots qu’on puisse dire et la fuite était impossible. John connaissait trop bien la colère de Dieu pour espérer lui échapper. Il aurait encore préféré être un animal, pour ne plus subir sa nature pécheresse et échapper au feu de l’enfer…
C’est à peu près dans cet état qu’il décida de braver la pluie pour rendre une visite à son ami Robert. Il devait lui livrer les plaques de cuivres à graver qu’il lui avait promis. Il ne ressentait plus rien, même pas l’eau qui ruisselait sur ses épaules. La pluie et l’angoisse rendaient son allure fantomatique. Ses cheveux longs en broussaille et sa moustache hirsute dissimulaient difficilement les marques profondes de son naufrage.
Les deux amis prirent le temps de se saluer, mais ils ne pouvaient éviter le sujet bien longtemps.

« Que t’arrive-t-il, mon ami, tu me sembles bien mal en point ? »
L’émotion saisit John, sans qu’il y soit préparé. Il n’avait parlé à personne du mal qui le rongeait de l’intérieur, pas même à son épouse. Les larmes vinrent à ses yeux, ses joues se mirent à trembler. Il lui sembla que l’exprimer était un effort qui allait l’achever. Les mots se mirent à sortir quand même, comme mus par une énergie propre :

« J’ai commis l’irréparable, j’ai blasphémé contre le Saint-Esprit. A bout de force, lorsque le tentateur me harcelait de nouveau pour que je vende Christ, j’ai prononcé ces mots : “Qu’il s’en aille, s’il le veut !”. Or Jésus a dit : si quelqu’un blasphème contre l’Esprit Saint, il ne lui sera jamais pardonné : il portera éternellement la charge de ce péché.
– Tu vas un peu vite, mon frère. Tu oublies le verset précédent : Tout péché et tout blasphème sera pardonné aux hommes. Aucun péché, aucune iniquité, aucune transgression aux commandements de Dieu n’est impardonnable. Le pardon de Dieu est total. Il efface tous nos péchés, comme un vent fort qui chasse les nuages.
– Tous, sauf le blasphème contre le Saint-Esprit…
– Tu n’as pas blasphémé à la manière des pharisiens. Tu as vendu Dieu au milieu du désert de l’angoisse. Les pharisiens, eux, se trouvaient en présence même de Jésus, ils étaient les témoins d’un prodige indiscutable, pourtant ils l’ont accusé d’être possédé par un démon ! La miséricorde de Jésus est pour toi, elle est infinie et abondante. Ne laisse pas l’accusateur te tromper ! »

John ne répondit pas immédiatement. Il s’était rappelé la grâce de Dieu à lui-même durant de longues heures, en vain. Dans la bouche de son ami, elle semblait plus vivante, comme une petite brise rassurante.

« Tes paroles sont douces à mes oreilles. Tantôt, je suis dans la paix à cette pensée et tantôt les persécutions se font sentir de nouveau et je retombe dans les pires tourments. Je ne suis plus très sûr de l’avenir. Je suis fatigué par la vie et terrorisé par la mort….
– Jésus va te relever, crois-moi, même si cela prend du temps. Sais-tu que j’ai terminé mon Christ crucifié ? J’ai gravé sous la croix un serpent qui représente le Diable. Regarde, il a l’air plutôt satisfait d’avoir mordu Jésus au talon sur le mont de Golgotha. Il ignore encore que Jésus le blessera à la tête trois jours après en ressuscitant des morts. Notre Seigneur a détruit la puissance du tentateur. Depuis, nous ne luttons plus contre le Diable : nous luttons pour Jésus Christ. Prends donc courage et revêts-toi de Jésus-Christ qui a déjà vaincu.
– Il me manque tant de force…
– Tiens bon, par la grâce de Dieu. J’ai parlé de toi au Révérend Gifford, qui officie à Bedford.
– J’ai dû lui paraître bien minable.
– Bien au contraire, il veut te rencontrer ! Tu sais, lorsqu’il est arrivé ici comme médecin, il était particulièrement violent et vulgaire. Il prenait même un malin plaisir à s’en prendre aux chrétiens. On dit qu’il a très mal vécu son service à l’armée. Je ne te l’aurais pas recommandé, mais il a changé du jour au lendemain, par la grâce de Dieu…
– Il ne peut pas comprendre ce que je vis.
– Oui, certainement. Nous ne pouvons pas pleinement le comprendre. Mais crois-mois : ce Gifford n’offrira pas un repos artificiel à ton âme, dans lequel tu pourras te jeter éperdument. Il a lui-même fait l’expérience de la porte étroite…
– Tu aiguises ma curiosité. Je m’y rendrai, si Dieu veut. »

John rentra chez lui avec un peu plus d’entrain et remercia Dieu pour toutes les personnes précieuses qu’Il avait mises à ses côtés. Son cœur était de nouveau apaisé par le vêtement léger de la paix. Comme un vent fort qui chasse les nuages… Si Dieu pouvait lui pardonner, il pouvait aussi le redresser. Dieu ne lui demandait pas d’être saint dans l’immédiat, il lui disait plutôt « Tu es Saint, en Jésus-Christ ». Saisir cette vérité voulait dire s’humilier devant la Sainteté de Dieu et renoncer à tous les efforts qu’il avait faits jusqu’à maintenant….
A travers le brouillard de ses émotions, John n’y parvenait pas encore. La lassitude injectait dans ses veines son poison, malgré le contrepoison de l’Evangile qui commençait à faire effet. Sur le retour, il pria les paroles précieuses du psalmiste :

« Regarde-moi, Seigneur, aie pitié de moi, car je suis abandonné et malheureux. Les angoisses de mon cœur augmentent : délivre-moi de ma détresse ! Vois ma misère et ma peine, et pardonne tous mes péchés. Aie pitié de moi, Éternel ! J’ai le visage, l’âme et le corps usés par le chagrin. Entends ma voix, fais mois sortir des ténèbres et de l’ombre de la mort, viens rompre mes liens. Amen. »

VI.  L’Evangéliste

Peu après, John Gifford l’invita chez lui. Il y avait là plusieurs personnes qui parlaient librement et tour à tour du salut de leur âme. Il reconnut les trois femmes qu’il avait vues sur les marches à Bedford. Monsieur Gifford, à peine délivré de ses chaînes, avait déjà à cœur de créer une communauté nouvelle. Le chant de cette assemblée naissante n’était pas le plus beau que John ait entendu, mais la sincérité de leurs cœurs et l’amour qu’ils avaient les uns pour les autres le convainquirent presque immédiatement qu’il était à sa place.
Lorsque qu’arriva le moment du sermon, l’âme de John était toute disposée à écouter. Le révérend se leva d’une façon théâtrale, bible en main. Il commença par dire :

« N’accordez qu’une confiance mesurée aux paroles des hommes, mais criez puissamment à Dieu, en comptant uniquement sur Sa sainte parole et Son Esprit. Car, dit-il, quand arrive les tentations, si peu qu’elles soient fortes, le soutien et la force que vous pensiez jadis posséder, vous manqueront alors. »

Ces premiers mots mirent John en confiance. Il chérissait la sainte parole et l’Esprit du Seigneur mais craignait les hommes. Lorsqu’arriva la fin du sermon, il se sentit plus que jamais concerné :

« Lorsque vous êtes délivré d’une tentation, prenez garde que Dieu vous garde encore de celles à venir ! Ne priez pas seulement pour les afflictions présentes. Le Malin vous réserve encore de nouvelles tentations qui viendront appuyer là où votre chair est la plus faible. Regardez David dans le psaume 19 qui bénéficie de la miséricorde présente, mais qui n’oublie pas de prier pour l’avenir : Préserve aussi ton serviteur du sentiment d’orgueil : qu’il ne domine pas sur moi ! Alors je serai sans tâche et purifié d’un très grand péché.  Souvenons-nous aussi, comme nous le lisons dans Hébreux 4.15-16, que nous n’avons pas un Seigneur incapable de compatir à nos faiblesses ; au contraire, il a été tenté en tout point comme nous, mais sans commettre de péché. Approchons-nous donc avec assurance du trône de la grâce afin d’obtenir compassion et de trouver grâce pour être secourus au moment opportun. Je vous en supplie, priez aussi pour les tentations à venir et tous les secours que vous apportera l’Eternel dans les prochaines années de votre vie, qui passeront aussi vite que l’herbe coupée. »

John ressentait maintenant pleinement l’effet de la grâce irrésistible et abondante du Seigneur. La paix qu’il éprouvait n’était plus ce sentiment volage et superficiel : il était en paix avec Dieu. Il prenait conscience que la colère qu’il méritait tant s’était abattue sur Jésus. Les nuages lourds de la culpabilité et de l’angoisse s’éloignaient peu à peu, sous l’effet du vent de l’Esprit. Il était accepté dans l’alliance, adopté comme fils de Dieu. Il avait enfin ce sentiment diffus de naître de nouveau, mais dans la sueur et les larmes. L’accouchement de sa fille Mary lui revint en mémoire.
La femme qui aide avait eu bien du mal à faire sortir l’enfant, qui se présentait mal. Tout le monde avait retenu son souffle devant ce spectacle difficile. Lorsqu’enfin, le bébé s’était retrouvé blotti dans la chemise chaude de son papa, le cri avait tardé à sortir. On l’avait cru morte. Seule la femme qui aide avait continué de s’activer pour tenter de réchauffer et ranimer ce petit être rachitique et inerte. Après une minute interminable, un pleur strident avait retenti à travers la pièce. Toute la maisonnée avait repris vie avec le bébé. Larmes, sourires, embrassades : la joie avait été comme décuplée.
John pleurait. Il eut cette vision des anges qui se réjouissaient dans le ciel. Il revit sa rencontre avec les trois femmes, la lecture du livre de Luther, ses discussions avec son ami et les événements providentiels qui l’avaient conduit à ce moment précis. Il était maintenant sur le chemin, non plus par obligation, mais par reconnaissance.

A la fin du culte, John Grifford s’approcha de John qui était perdu dans ses pensées.
« A quoi rêvez-vous M. Bunyan ?
– Je courais sur un large sentier en direction d’un château de granit et, tandis qu’un dragon surgissait devant moi, Jésus me donnait des ailes pour lui échapper.
– Jésus est à la fois le chemin et la porte étroite….
– … et nous sommes des pèlerins en route vers la Cité Céleste… »

VII.  Epilogue

Cette nouvelle est l’histoire vraie (bien que revisitée) d’un épisode de la vie de John Bunyan, le célèbre auteur du Voyage du Pèlerin. Je me suis principalement inspiré, pour l’écrire, de son autobiographie dont je conseille la lecture : L’abondance de la grâce.
Ce combat spirituel s’est en fait déroulé dans la vie de John Bunyan sur environ six longues années, de 1650 à 1656. Durant ces années de dépression, il n’est demeuré debout dans sa course que grâce à Dieu.
Par la suite, il commença à prêcher, pressé de partager aux autres l’Evangile de façon enflammée. En 1657, le chaudronnier ambulant, installé depuis un an avec sa famille à Bedford même, perdit sa femme et se retrouva seul avec Mary, sa fille aveugle, et trois autres enfants.
Ses paroles étaient si efficaces que les gens arrivaient à l’aube pour l’entendre prêcher à midi. Il prêchait parfois en plein air, alors même que c’était illégal. Il sera jeté en prison pour cela. Il devait y demeurer douze années, de 1660 à 1672, puis de nouveau six mois, en 1676. C’est au cours de cette seconde incarcération qu’il devait composer le Voyage du Pèlerin, son immortel chef-d’œuvre que vous connaissez. Nul doute qu’il a puisé dans son expérience pour raconter les aventures de Chrétien, qui combattit le bon combat, celui de la foi.

Fin

Cette nouvelle figure avec avec notes et références dans le livre suivant :

Combat spirituel, recueil de nouvelles

Ce livre rassemble les meilleurs textes reçus dans le cadre de notre concours de nouvelles sur le thème du « Combat spirituel ».
L’ensemble forme un panorama littéraire unique, parfois sombre, mais toujours teinté d’espérance.

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