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Un matin comme tant d’autres, par Allixir (réponse au défi Scrabble)

Ce petit texte est une réponse au défi d’écriture de l’auteur Gwen. D, qui consiste à composer un texte court (nouvelle, poème, scénette…) en utilisant des mots imposés. Les mots qu’il faut placer (avec l’orthographe exacte !) sont en gras. Ce sont en fait les mots… d’une partie de Scrabble ! Allixir s’est même amusée à les mettre dans l’ordre… N’hésitez pas à participer vous aussi.

C’était un matin comme tant d’autres, où debout dans la véranda devant mon chevalet, je peignais. La radio, allumée sur une station quelconque, diffusait l’émission d’un artiste contemporain reconverti en animateur spécialisé depuis un fâcheux accident qui l’empêchait de tenir ses pinceaux.  L’invité du jour enjoignait cet homme à reprendre son art, et lui expliquait différentes techniques qu’il pourrait employer. Il prononça cette phrase « le peintre a tant d’outils », qui stoppa net mon geste.

Les poils de martre Winsor&Newton pointant en direction du ciel, je m’interrogeais. Depuis que je m’étais mise à cette activité, je n’avais utilisé que des pinceaux… Quel manque d’originalité ! J’eus soudainement le sentiment coupable de brider ma créativité. D’un regard circulaire, je balayai la table en laiton et les quelques étagères autour de moi. Il y avait là, un objet plutôt étrange, de facture ancienne, une sorte de très grande seringue. L’idée me vint de verser une quantité importante de peinture dans son réservoir. Je posais une toile vierge sur la table et poussant le piston, j’étalais une large bâtonnée de rouge primaire sur le coton tendu. Amusée du résultat, je sortis plusieurs autres toiles et je répétais l’opération. Cette matinée se teintait d’un éclat écarlate qui emplissait la véranda d’une atmosphère nouvelle.

L’animateur ne semblait pas aussi concerné par les idées de son invité et les quelques onomatopées qu’il parvenait à émettre trahissaient son désintérêt, l’expert aurait pu lui parler letton, inuktut, wu ou n’importe quelle autre langue inconnue de lui, il n’en aurait pas été moins bavard.

Mon enthousiasme était tout autre et je mettais en place autant de toiles que l’espace dont je disposais me le permettait, en bout de table je rapprochais une chaise, sur le dossier de laquelle une cale en tenait en équilibre pour soutenir la dernière de mes futures œuvres. J’avais vidé toutes mes réserves de rouge quand je décidais de changer de couleur. Après avoir bien rincé le réservoir, j’optais pour ma favorite : le jaune or.

Je fis à nouveau le tour des sept tableaux disposés dans toute la pièce, veillant à ne mettre que quelques touches de cette dernière couleur par dessus la précédente. Parfois, les deux se mélangeaient pour donner une autre teinte, plus orangée. C’est alors qu’un rai de lumière s’étant frayé un chemin à travers la baie vitrée vint donner un nouvel aspect aux pois que je disposais pourtant au hasard et qui me transportèrent immédiatement quelques décennies dans le passé. Je n’avais plus sous les yeux de la matière acrylique mais les physalis du jardin de ma mère. Je savourais l’instant. Encore un peu de temps et j’apercevrais les dépendances agricoles et les ruines qui jalonnaient le terrain derrière sa maison.

Il y avait un tas de pierres, amoncelées là depuis plusieurs générations, qui, disait-on au village, attisait l’intérêt des historiens et la convoitise des chercheurs de trésors. La légende disait que c’était les ruines d’une ancienne église, et qu’un roi venu d’un pays lointain avait caché son trésor sous la nef. Après son exil et son retour au pays, l’édifice avait été fouillé jusqu’à sa destruction et personne ne sait si des richesses y furent trouvées.

Dans ma famille, on ne croyait pas à ces histoires, et nos voisins les plus proches non plus. Toutefois, nous devions subir de temps en temps les assauts de curieux pleins de cet espoir cupide et naïf. Pour nous prémunir de davantage de dégâts, le voisin Joachim avait eu une idée pour le moins originale : il avait dressé deux de ses vieux coqs agressifs afin qu’ils poussent leur cri puissant dès qu’un inconnu s’approchait du tas de cailloux tant convoité.

Je me souviens d’une soirée au coin du feu pendant laquelle il nous avait expliqué combien se fut épique et difficile de leur apprendre ce rôle de vigie. Il s’était blessé à plusieurs reprises, les volatiles étaient vraiment très nerveux, la puissance de leur cri était probablement liée à leur état. Le vieux Joachim avait des cicatrices sur les mains et même une derrière l’oreille droite. Quand les enfants lui demandaient pourquoi il avait dressé ses coqs, ils finissaient toujours par lui demander de raconter aussi la légende. Invariablement, ils s’énervait un peu et répondait « tout le monde ici haït ces mythes stupides ! Comme si un Kan aurait tellement fui la Mongolie qu’il serait arrivé ici ! Et pour s’en retourner au bout du monde, pauvre comme Job ! Vous m’faîtes bien rigoler, tiens ! ». Ensuite, il balayait la pièce de grands gestes vagues pour chasser ses invités sans mot dire et en quelques instants il pouvait vider son salon et s’enfoncer dans son fauteuil, les yeux fixes et les bras pendant mollement jusqu’au sol.

Son opposition à ces croyances populaires était farouchement ancrée en lui, mais sa réaction tellement cocasse, que les enfants s’amusaient à lui poser toujours les mêmes questions et quittaient la pièce en courant et avec de grands éclats de rire.

Depuis le jardin de ma mère, j’assistais souvent à ces cavalcades enjouées. Nous ouvrions le portillon qui nous séparait de la cour de Joachim afin de faciliter leur fuite, bien que nous sachions très bien que notre vieux voisin ne les suivait pas. Parfois, les soirs d’été, quand il faisait encore beau et chaud, les enfants restaient avec ma mère et moi, nous partagions une orangeade et quelques biscuits. Les plus excités d’entre eux nous racontaient avec moult détails comment ils avaient, une fois de plus, agacé l’octogénaire. L’été de mes dix-sept ans, l’un d’eux étaya son récit d’anecdotes familiales qu’il tenait de son grand-père, il cita même des coupures de presse qu’il promit de nous ramener dès le lendemain.

C’était à l’époque des premiers appareils technologiques, je m’étais procuré un bipeur, pour être à la page, et recevoir des messages de mes amies, surtout lorsque nous prévoyions des sorties à l’insu de nos parents, et de quiconque avait mon numéro. C’était le cas de ce jeune garçon, qui avait un grand frère scolarisé dans le même établissement que moi.

Le jour suivant, je reçus donc deux lignes de sa part, un texte bref, pour me prévenir de ne surtout parler à personne de ce qu’il nous avait confié. Ma mère et moi-même n’avions que peu de contacts avec les gens du village, ce n’était donc pas difficile d’accéder à sa requête. Je lui fis quand-même promettre la main sur le cœur de respecter les vœux de Corentin. Elle acquiesça, avant de hausser les épaules et de retourner à ses occupations.

Peu après le déjeuner, nous entendîmes claquer le portail de notre entrée, quelqu’un courait que nous pouvions entendre haleter bruyamment. Et Corentin entra dans la cuisine à toute allure. Il referma le verrou de la porte et nous regardait, l’index collé à ses lèvres pincées. Quelques minutes passèrent, ma mère lui fit signer d’approcher et de s’asseoir à table avec nous. Ces premiers mots étaient très confus… Il répétait : « un jour, ils sauront, un jour, tous les gens le verront ! J’en ai une partie, mais je vais tout vous révéler ! » Il vida le contenu de ses poches sur la table. Principalement, de vieux bouts de journaux découpés, et puis, quelques pièces ternies par le temps.

« Avant de comprendre de quoi il s’agissait, quand j’étais petit, à l’école, j’écoulais ces pièces, je les échangeais contre des bonbons ou des pogs, j’ai même eu un vélo une fois ! » commença-t-il.

Depuis, il avait compris que la collection de pièces que son grand frère, l’aîné de la fratrie, avait hérité de leur père, était d’une grande valeur malgré l’usure qui était visible sur la plupart d’entre elles. Il ne s’agissait pas de banales monnaies anciennes, selon lui. Il nous fit à nouveau jurer de ne pas révéler à qui que ce soit ce qu’il allait nous confier. Nous jurâmes.

Le reste de la journée fut employé à déchiffrer les coupures de presse, certaines étaient traduites dans notre langue et un feuillet couvert d’une écriture manuscrite soignée et régulière  accompagnait chacune d’entre elles. Corentin semblait pouvoir les commenter à l’infini.

Ce soir-là, lorsque nous entendîmes la course des enfants dans la cour, nous restions à l’intérieur.

Le visage de ma mère ne quittait plus les tons pourpres. Après s’être passionnée avec moi pour les péripéties de l’arrière-grand-père de Corentin, dont le fils avait traduit les relations faites par la presse spécialisée, asiatique et sud-américaine, au milieu du vingtième siècle, quelque chose semblait soudain gêner ma mère. Elle venait de comprendre d’où venaient ces pièces, ce trésor. On avait fouillé son jardin ! L’aïeul du garçon qui se tenait à sa table avait pénétré sans autorisation son espace personnel. Elle ne prononça qu’un mot, auquel l’adolescent obéit, « dehors ».

Nous restâmes toutes les deux à examiner les monnaies restées devant nous. Ma mère déclara qu’elles étaient honteuses et quitta la cuisine. Ne sachant pas, à ce moment-là, qu’un simple geste pouvait déterminer tout notre avenir, je ramassais les pièces et les gardais précieusement avec moi.

Les années passèrent, j’entrais à l’université pour étudier l’histoire et les civilisations du continent asiatique. Une boîte fermée avec un solide cadenas me suivait partout, je l’avais avec moi dans ma chambre sur le campus. Je ne la montrais à personne, je n’en parlais pas, j’avais promis. Cependant, j’avais reproduit les motifs des pièces sur papier et je poursuivais des recherches pour en découvrir l’origine. C’est ainsi qu’en troisième année, je découvris qu’il s’agissait non pas de pièces mongoles, abandonnées dans sa fuite et mises à l’abri par un prince en déroute, mais de wons, une monnaie coréenne datant du début du vingtième siècle. Exit la légende ancienne.

L’origine du trésor n’en demeurait pas moins mystérieuse. J’avais encore très peu de connaissances sur l’histoire de la Corée avant la séparation que nous connaissons toujours aujourd’hui, un siècle plus tard. Je fis donc appel à l’un de mes enseignants et ce fut le début de mon épopée personnelle.

Mon mentor dans ma quête, cet enseignant de troisième année devenu un ami, m’emmenait au moins une fin de semaine par mois dans sa famille, originaire du même pays que mon mystérieux trésor. Les anciens fréquentaient les lieux de culte de leur religion ancestrale et mon compagnon d’enquête leur reprochait souvent de rester coincés dans leurs traditions et ainsi de ne pas s’intégrer suffisamment à la société occidentale qui les avait accueillis. Parfois, il poussait la provocation jusqu’à leur dire :  « vous adorez quoi au juste ? Vous ne pourriez même pas me l’expliquer ! Moi, j’ai étudié tout ça, et je pourrais vous en parler des heures, mais non, je refuse de vous suivre dans vos pratiques ! Je vis ici, et maintenant ! » Cela me choquait profondément, je ne comprenais pas pourquoi il était réfractaire aux traditions de sa famille. Moi, je n’en avais pas. Ni famille, ni tradition. Ma mère s’était éteinte quand j’étais en deuxième année. Quant à mon père, elle me disait  « ne cherche pas à comprendre, c’est une personne qui fuit. Point. » Et en effet, il a quitté le foyer sans explication et sans laisser de traces quand j’avais onze ans. Personne ne m’avait transmis quoi que ce soit. Tout ce que je possédais et qui dirigeait ma vie, c’était mon trésor, ces quelques pièces venues du pays de ses ancêtres.

Ses fréquentes disputes avec ses parents ne me permirent pas d’engager un dialogue serein et je n’appris quasiment rien de leur part au sujet de la monnaie de leur pays.

Ce n’est que quelques années plus tard, quand les réseaux de communication s’étaient développés et que l’ancêtre de ce que nous connaissons aujourd’hui – à l’époque, cela avait été nommé « l’Internet »- était présent sur toute la planète, que j’entrais en contact avec des personnes qui vivaient dans ce pays ou qui s’étaient réfugiées ailleurs, en exil comme le prince de la légende, me fit remarquer mon mari. J’appris alors, à force de recoupements dans les récits et d’analyses, l’origine des pièces enfouies dans le jardin de ma mère et retrouvées par l’aïeul de Corentin. Je comprenais mieux pourquoi il nous avait fait jurer de ne pas en parler. C’était un secret, et cela demeurera un secret. Le temps passe, mais certaines histoires restent cruellement présentes.

Mon mari et moi ne souhaitions pas être exposés à une vengeance amère. Nous savions quelle était  l’origine des pièces et la valeur de notre trésor. Mes quelques pièces, ajoutées aux siennes, que son petit frère n’avait pas dispersées, représentaient une somme d’argent colossale. Un véritable trésor, mis en commun, comme tout dans nos vies, nous avons hésité au sujet de ce que nous devions en faire pendant des années.

Je le revois nettement… rejeter la tête en arrière dans un grand éclat de rire, et s’exclamer : «  ma chérie, mon amour, je me souviens de nos premières années, de ce trésor qui nous a réunis et comment le jour où tu as décidé de le vendre, tu m’annonças avoir trouvé des acheteurs et comment tu t’engluas dans un argumentaire sans fin… alors que j’étais totalement d’accord avec toi ! Et regarde, maintenant, tout ce que nous avons pu réaliser grâce à la vente de ces pièces. Penses-tu parfois à ce qu’aurait été notre vie si nous les avions gardées ? Il y aurait une boîte énorme, solidement verrouillée, qui nous suivrait partout… et nous nous inquiéterions de la possibilité de se faire voler ! Au lieu de cela, ma tendre épouse, nous avons bâti quelque chose. Notre maison, mais aussi notre œuvre… Cette fortune n’aura pas été vaine. Certes, nous ne l’avons pas méritée, mais elle a été utile. Pense à tous ces enfants que notre organisation a pu mettre à l’abri, en procurant des hébergements à leur mère ! Pense à leur santé, à leur éducation, à cet environ qui a permis l’épanouissement de leur foi. Pense à la joie dans nos cœurs, à la consolation que nous avons eu alors que nous voulions nos propres enfants. Nous avons fait quelque chose – grâce à Dieu – de merveilleux à partir de ce lourd héritage. Ne l’oublie jamais. » Et son air sérieux reprenait possession des traits gracieux de son visage de quadragénaire.

Exactement sept semaines après cette conversation, il s’éteignait, et me laissait seule.

Le tintement du four se fait entendre et l’hologramme apparaît devant moi pour m’annoncer le menu de mon repas. L’assistante de vie vient me chercher pour m’installer à la table de la cuisine pour le déjeuner. Mes sept tableaux ont tous séché. Nous les accrocherons sur les murs des escaliers un peu plus tard, peut-être. Je remarque de petits cercles humides sur la toile la plus proche de moi.

Fin


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