Rois, Soldats et Prophètes, Théâtre

Naaman (2)

ACTE PREMIER (première partie)

Damas, le temple de Rimmon.

Scène première

MALIA – SALIA

SALIA

Malia, si fidèle au temple de Rimmon !

MALIA

Es-tu venue louer ce grimaçant démon ?

SALIA

Salia, sur le plan de la foi je suis nulle,
Et je n’adore pas sa statue ridicule.

MALIA

Du grand prêtre Nazar n’as-tu la moindre peur ?

SALIA

Ni des dieux ni des hommes, ni crainte ni terreur.
Non, c’est un autre dieu que j’attends dans ce temple,
Ni de bois, ni de pierre, mais qu’il soit leur exemple ;
Un homme au bras puissant, au visage charmant,
Un héros merveilleux.

MALIA

                                   Naaman ?

SALIA

                                                    Naaman.
Pour le toucher des yeux, je donnerais ma vie.
Pour mon impiété je puis être punie,
Mais Malia, je l’aime, et suis prête à souffrir,
Et c’est un beau présent que ma vie lui offrir.

MALIA

Crois-tu que pour les yeux de ce monstre d’albâtre
Mes pieds courent si prompts à ce temple idolâtre ?
Je suis venue le voir en ce sinistre endroit.
Naaman va venir, accompagnant le roi.
J’aime le beau guerrier, tout en moi le désire,
Mon cœur est abattu et mes lèvres soupirent.

SALIA

Vois, d’autres courtisanes se rassemblent ici ;
Les filles de Damas, toutes à sa merci,
Pour un fil de ceinture, pour un morceau de laine,
S’arrachent les cheveux dans la rage et la haine.

MALIA

Hélas, que ferons-nous ? Nous taire et l’adorer ?

SALIA

Nous presser près de lui.

MALIA

                                       Il va nous ignorer.

SALIA

Contraignons Naaman de nous prendre pour femme.

MALIA

Farika, son épouse, accapare son âme.

SALIA

Séduisons-le. Peut-être il la répudiera.

MALIA

Tendons-lui maintenant le piège de nos bras.

SALIA

Cesse donc de rêver.

SALIA

                                   Notre rêve est suave.

SALIA

Pour demeurer chez lui, vendons-nous comme esclaves.

MALIA

Une fille déjà occupe sa maison :
Belle enfant du pays du vieux roi Salomon,
Ramenée prisonnière, une humble et pauvre Juive.
On la dit fort aimable.

SALIA

                                   Elle est plutôt naïve.

MALIA

Une innocente fille qui n’avait que douze ans,

Lorsqu’elle fut ravie pour servir Naaman.

MALIA

Mais je vois s’approcher notre vielle rivale.
Plus un mot de ceci, voici la générale.

(Entre Farika.)

Scène II

MALIA – SALIA – FARIKA

FARIKA (à part)

Ces jeunes insensées chaque jour face à moi !
Que je sorte à la ville et partout je les vois !

(à Malia et Salia)

De quoi discutiez-vous, courtisanes légères ?

SALIA

Ceci seul nous concerne, irascible mégère.

FARIKA

Toujours aussi hautaines, et sans aucun respect !

SALIA

Avant votre venue, nous conversions en paix.

FARIKA

Vous parliez de Léa, la jeune prisonnière.

MALIA

Nous vantions sa bonté, ses si pures manières,
Disions du général qu’il était bien servi
Et qu’il avait tout lieu d’être un maître ravi
D’avoir une servante aussi douce et fidèle.

FARIKA

Du maître les affaires vous intéressent-elles ?
Devez-vous chaque jour au temple et au palais
Veiller sur sa personne ? Répondez, s’il vous plaît.

SALIA

Nous sommes ici-bas de modestes suivantes
D’un puissant souverain, dociles et servantes ;
La naissance a permis d’habiter chez le roi,
Nobles filles de cour et rangées sous sa loi.
Souffrez qu’à la Syrie, ses guerres et victoires,
Ses pertes et conquêtes, sa gloire et son histoire
Nous soyons attentives. Et les derniers hauts faits
Du général en chef, et son nouveau succès,
Nous comble de ferveur dans le cœur et dans l’âme,
Et nous ne voulions pas vous offenser, Madame.
Mais pour féliciter le maître Naaman
Vers lui nos pas ici courent innocemment.

FARIKA

N’est-il aucune borne à votre hypocrisie
Et prenez-vous plaisir avec ma jalousie ?
Voulez-vous devant moi provoquer mon époux,
Attirer ma fureur et ma rage sur vous ?
Mais voici Ben-Hadad. Que nos querelles cessent,
Et daignez vous conduire comme dignes princesses.

Scène III

MALIA – SALIA – FARIKA – BEN-HADAD

Jusqu’à l’entrée de Naaman, la scène va se remplir de figurants : courtisans, soldats, prêtres, gens du peuple.

BEN-HADAD (à Malia et Salia)

Bonjour, belle noblesse.

MALIA

                                        Bonjour, ô notre Roi,
Un si beau compliment nous transporte d’émoi.
Nous mettons notre honneur et notre art à vous plaire.

BEN-HADAD (à Farika)

Ô dame Farika, quel grand plaisir, ma chère,
De vous trouver ici au pied de cet autel
Où nous célébrerons d’un rite solennel
La brillante victoire, qu’au peuple de Syrie,
Rimmon a désiré pour sauver la patrie.
Il a donné un homme, héros fier et vaillant
Qui vous choisit un jour pour femme : Naaman.
Le peuple de Damas en ce temple se presse
Pour l’homme qui brisa la fougue vengeresse
Des soldats ennemis, guerriers forts et cruels.
Homme ardent et divin, héros providentiel,
Nous voulons lui offrir une cérémonie
Et le rétribuer, couronner son génie.

FARIKA

Ô grand maître sublime, souverain merveilleux,
Au nom de Naaman, en ce jour glorieux,
Je dépose à vos pieds toute ma gratitude,
Toute ma loyauté, mon humble servitude.
Mais souffrez qu’à présent je m’engage en chemin,
Rejoindre Naaman et lui tendre ma main.

BEN-HADAD

Ne craignez rien, Madame, rejoignez le bon maître,
Et qu’à son bras ici nous vous voyions paraître.
Mais je vois de Rimmon le noble serviteur
Qui sait de tous les dieux recevoir les faveurs.

SALIA

Voici venir le prêtre aux sinistres augures.
Composons-nous céans de pieuses figures.

Scène IV

MALIA – SALIA – BEN-HADAD – NAZAR – figurants

NAZAR

Sire, soyez béni.

BEN-HADAD

                            Tout est-il prêt, Nazar ?

NAZAR

Tout. Et je n’ai laissé nulle place au hasard.
Tout sera magnifique, et la cérémonie
Digne de notre roi, en ordre, en harmonie.
Pour rendre hommage à Naaman, le général,
Nous avons préparé un culte magistral.
Rimmon sera content. D’opulentes offrandes
Lui seront dédiées : des pourceaux dont la viande
Rôtira sur l’autel ; agneaux, chèvres, béliers,
Canards, dindes, faisans, chevreuils et sangliers.
Aucun roi, aucun dieu, aucun maître semblable,
Ne s’est vu présenter une aussi belle table :
Légumes colorés, riches et gras épis,
Les fruits les plus sucrés, les vins les plus exquis.

BEN-HADAD

Dis-moi, qui doit payer toute cette abondance ?

NAZAR

Le peuple, évidemment, pourvoit à la dépense.
Je l’exhorte à donner, dans mes brillants sermons,
Pour attirer à lui les grâces de Rimmon.

BEN-HADAD

La générosité devrait le satisfaire
Et nous manifestons une foi exemplaire.
Des faveurs de ce dieu nous sommes assurés.
Sur Naaman, Rimmon t’aurait-il murmuré
Quelque bénédiction, quelque douce promesse :
La santé, le bonheur, l’amour et la richesse ?
T’a-t-il dit que sur lui ses bienfaits répandus
Devaient récompenser les services rendus ?

NAZAR

Hélas !

BEN-HADAD

            Quoi ?

NAZAR

                       La terreur et l’angoisse me rongent.
Par trois fois le grand dieu m’a parlé dans un songe.
J’ai imploré Rimmon, j’ai pleuré, j’ai jeûné,
Mais, hélas, Naaman est déjà condamné.
Mon dieu l’a révélé dans une liturgie
Et me l’a confirmé par le foie d’une truie.

BEN-HADAD

Que va-t-il arriver ?

NAZAR

                              La mort le rongera.
Un mal qui n’a pitié sa chair ravagera.

BEN-HADAD

N’avons-nous de recours que subir en silence ?

NAZAR

Notre maître a déjà prononcé sa sentence.

BEN-HADAD

Nazar, pour son salut ne pourrions-nous souffrir ?
Quelque pieuse action ferait Rimmon fléchir ?

NAZAR

Une nouvelle offrande, un dévot sacrifice
Pour Naaman rendra l’excellent dieu propice.
Rimmon a soif d’argent, il réclame de l’or.
Donne-lui sans peser, donne-lui plus encor :
Le cœur tout palpitant d’une vierge innocente,
D’une fille au cœur pur, victime consentante,
Une enfant dont le corps ne s’est point débauché,
Et que jamais les mains d’un homme n’aient touché.

SALIA

Entends-tu comme moi ces funestes paroles ?
Pour sauver Naaman une fille on immole.

MALIA

L’aimerais-tu au point de mourir sur l’autel ?

SALIA

Jusqu’à mourir, je l’aime. L’amour est éternel.
Pour le beau Naaman, je sacrifie ma vie.

MALIA

Mais la gorge tranchée ! Je n’en ai point envie.

SALIA

Je vais trouver Nazar.

(à Nazar)

                                   Ô maître vénéré,
N’as-tu pas à l’instant par tes mots assuré
Que le sang immolé d’une fille pieuse
Rendrait à Naaman une vie bienheureuse ?
Or nous craignons Rimmon et voulons le servir,
Et pour notre héros mon corps je veux offrir.
Qu’il accepte aujourd’hui mon sang, ô grand apôtre !

NAZAR

L’ultime condition vous exclut l’une et l’autre.

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© 2019 Lilianof

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