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Hans Müller

Nouvelle (d’après une histoire vraie)

« Condamné à mort… Quoi que je fasse, cette pensée me poursuit et m’obsède. Quand je parviens à dormir, je l’entends encore dans mes rêves : condamné à mort… J’ai beau me dire que c’est ainsi, que je ne n’y peux rien, la voix revient toujours, tranchante comme l’épée : condamné à mort… Elle est dans tous les recoins de ma cellule, prête à me sauter à la gorge. Je me couche parfois sur l’embrasure de la meurtrière pour trouver du secours dans l’air pur de l’extérieur. Au loin, de minuscules barques glissent  sur le cours immuable du Rhin supérieur. Condamné à mort ! De nouveau, cette pensée impitoyable me fait suffoquer. Je vois alors de gigantesques bateaux princiers heurter et broyer les frêles embarcations… »

La voix de Hans Müller résonne encore dans mon oreille. J’ai eu le privilège, en tant que pasteur, de le rencontrer au mois d’août 1525, alors qu’il était prisonnier dans le château de Laufenburg. Cet homme  a entraîné dans son sillon des milliers d’hommes, au nom de la justice. Pour comprendre cette éclosion sanglante qui bouleversé le Saint-Empire romain germanique, il nous faut remonter un an en arrière…

1 – Coquilles d’escargots

C’était au mois d’août 1524, à Bulgenbach, près de Stühlingen, entre le sud de la Forêt-Noire et la frontière suisse. Hans Müller vivait là, paisiblement, marié avec une femme admirable qui s’appelait Elsa. C’était un homme de grande taille, particulièrement robuste, qui devait avoir trente ou trente-un ans. Ses cheveux longs attachés sur l’arrière étaient recouverts d’un béret sombre qui couronnait son visage hâlé par les travaux des champs. Il portait une chemise blanche assez élégante, par-dessus laquelle il posait toujours avec soin un long manteau écarlate, reconnaissable de loin. Son pantalon usé et rapiécé trahissait cependant sa condition modeste.

Il avait deux enfants qu’il élevait dans la charité et l’amour du prochain. On vantait partout cet homme qu’on venait volontiers consulter pour résoudre les communes affaires de voisinage. Il servait le duc de Lupfen avec une intégrité irréprochable, comme son père avant lui, le regretté Richard Müller, tué dans des circonstances tragiques par un soldat, alors que le jeune Müller entrait dans l’âge adulte.

Un événement devait faire basculer sa destinée de la manière la plus inattendue. Il se dirigeait vers ses terres pour son labeur quotidien, monté sur un honorable cheval bai à l’épaisse crinière. Tout à coup, en arrivant près du château du comte de Lupfen, un homme, qu’il reconnut comme un garde du château, se dressa devant lui :

–  Halte-là, Müller !

–  Que signifie donc ceci ? demanda-t-il, surpris.

 –  Par ordre de la comtesse de Lupfen, vous devez cesser de vous occuper de vos récoltes. Son Altesse a besoin immédiatement de toutes les coquilles d’escargots présentes sur nos terres [1]. Tous les serfs sont réquisitionnés à cette tâche jusqu’à nouvel ordre.

 – Mon bon monsieur, la comtesse doit ignorer que nous sommes au moment des récoltes et que, si nous abandonnons nos champs maintenant, nous risquons de mourir de faim. A quoi donc peuvent servir des coquilles d’escargot ?

 – La comtesse en a besoin pour enrouler son fil et ses ordres ne demandent pas à être discutés. Soyez raisonnable, veillez à ce que cette demande soit respectée. Vous savez ce que vous risquez…. »

Müller, dont l’indignation montait, sentit que ce n’était pas encore le moment de discuter. Il s’écarta de la route et continua prestement sa route pour rejoindre ses compagnons. La nouvelle s’était déjà propagée et les récoltes n’avaient toujours pas commencé, un groupe s’était formé et le ton commençait à monter. A l’arrivée de Müller, le silence se fit naturellement. Etait-ce sa stature impressionnante, soulignée avec élégance par son manteau et son béret ? La qualité de ses discours ? Tous connaissaient sa valeur et savaient qu’il avait combattu en France, contre les troupes de François Ier. Le cercle s’ouvrit soudain et l’on se prépara à écouter, à boire les paroles de cet homme.

Müller salua ses amis, songea quelques secondes et, tout à coup, dressa la tête et s’écria :

– Mes amis, que devons-nous faire ? Vous savez comme moi que nous sortons de plusieurs années difficiles, avec des récoltes catastrophiques. Ces épis sont les résultats de notre sueur, de notre labeur quotidien, parfois au prix de notre santé. Nous les avons vus grandir, comme nous voyons grandir nos enfants auxquels nous devons rationner chaque portion de pain. Et aujourd’hui, il faudrait les abandonner, au risque de les perdre ? »

Un murmure d’approbation se fit entendre parmi les hommes, courbés par le poids de leur travail.

– Alors que le blé nous tend ses épis, on voudrait nous arrêter pour un caprice de Madame la comtesse ? De quoi alors sera fait notre avenir ? Ce qui nous restera à récolter partira pour le clergé et les greniers du château ! Allons, ce n’est pas raisonnable ! Obéir, oui, mais à raison ! Reprenez la moisson. Que chaque goutte de sueur soit légère, nous ne faisons là que ce chaque homme de bon sens devrait faire ! »

Müller tenait ses compétences oratoires et son éloquence de son père, un homme instruit qui savait lire et écrire. Cela lui donnait un avantage certain sur ses pairs. Tous les hommes se mirent au travail sans discuter et, bientôt, les champs reprirent leur allure habituelle sous un soleil de plomb qui écrasait sans décourager.

Il ne fallut pas longtemps pour que la nouvelle remonta aux oreilles de la comtesse de Lupfen. Sa toilette était flamboyante : elle portait ce jour-là un petit chapeau du plus bel effet et on aurait eu bien du mal à lui donner un âge dans sa robe vert émeraude, dont les rubans traçaient des volutes insaisissables. C’était une femme belle et éclatante, mais qui pouvaient soudainement devenir laide, sous l’effet de la colère.

C’est justement cette transformation que produisit la nouvelle du refus des paysans. Son visage se crispa soudain d’une fureur passionnée (on eut dit qu’elle allait éclater) et ses mains se mirent à trembler avec violence. Ses yeux d’un bleu profond, beaux tout à l’heure, étaient maintenant deux armes puissantes prêtes à détruire :

 – Alexis ! hurla-t-elle d’une voix si aigüe que les vitres tremblèrent.

A peine quelques secondes après ce cri qui avait retenti dans tout le château, un jeune homme frêle, mais qui semblait solide, fit son apparition dans l’encablure de la porte.

– Mère ! Que se passe-t-il ? Il faut que vous ayez appris une bien mauvaise nouvelle…

– Encore pire, mon fils ! Encore pire… On me fait savoir que nos paysans refusent… de nous servir ! J’ai simplement demandé des coquilles d’escargot pour mes écheveaux, car mes courtisanes s’embrouillent et perdent le fil sans cela. Cela n’aurait pas plu à nos paysans.

– Comment ? C’est impossible… Ce sont les plus loyaux de l’Empire, ils donneraient leurs vies pour nous ! Il aura fallu qu’un agitateur s’en mêle.

– Sans doute, mon fils ! Trouve-le,  et fais taire cette rébellion. Il en va de la santé de ta mère. Montre que tu es à la hauteur de ton père. Tu sais qu’il ne lui reste plus beaucoup de temps à vivre.

Dans les champs alentours, la journée s’était passée sans encombre et les lueurs du crépuscule teintaient le blé d’un rouge sinistre. Les hommes travaillaient encore, mécaniquement, comme animés par un mauvais pressentiment. Il fallait sauver ce qu’on pouvait sauver. Ils n’entendirent même pas les cavaliers approcher et ce n’est que lorsqu’ils s’arrêtèrent devant eux qu’ils levèrent enfin la tête.

Alexis de Lubsen, venait en tête, avec une horde de chevaliers, des valets et de chiens. On l’entendit crier :

– Lequel, parmi vous, est le chef ?

Les paysans se regardèrent entre eux, sans répondre. Certains ne savaient pas bien parler, mais ils savaient tous se taire. Müller le savait, il n’avait pas encore été élu, mais son discours du matin même avait suffi : c’était lui, le chef.

– C’est moi, dit-il en relevant tout son corps, Hans Müller, fils de Richard Müller, serviteur du comte de Lupfen depuis trois générations.

Son manteau rouge et son béret le rendaient particulièrement superbe au milieu des blés mûrs.

– Approche, manant ! Il parait que toi et tes hommes avaient pour intention de désobéir aux ordres, c’est bien cela ?

– Cher Monsieur, votre Seigneurie, ce n’était pas mon intention de désobéir. Hélas, il est temps de récolter le fruit de notre travail avant l’arrivée des grandes pluies. Sans cela, ni vous, ni notre bienheureux curé, ni nous ne pourrons tenir l’hiver. Nous avons également les autres corvées, bien nombreuses, qui occupent tout notre temps de l’aube jusqu’au coucher. Il vaut mieux un ouvrier vivant qu’un ouvrier mort…

– Assez parlé ! Je veux, pour demain soir, toutes les coquilles d’escargot du pays pour Madame la comtesse. Elle désire aussi quelques fraises, sachez en trouver au plus vite.

Un murmure et des bruits montèrent du champ à cette annonce. A un signe du chevalier, les valets battirent les chiens qui se mirent à aboyer comme des bêtes sauvages pour couvrir le bruit. Le silence revenu, on entendit distinctement Alexis de Lupfen dire entre ses dents :

– Si ce n’est pas fait avant la fin de la semaine, je saurai où vous trouver !

2 – Douze articles

Ce ne fut pas fait le lendemain, ni encore le surlendemain. Les paysans continuèrent les récoltes comme si rien ne s’était passé. Une semaine plus tard, on entendit les chiens aboyer dans tout le comté. C’était l’ouverture de la saison de la chasse à courre. Le jeune Alexis faisait ses premières chasses, encouragées par de jeunes nobles et quelques piqueurs expérimentés. Le soleil était aveuglant et la chasse était toute proche des habitations, trop proche. Lorsqu’une balle toucha Andrew, le fils d’Hans, on crut que l’enfant jouait. Il aimait tellement jouer aux bandits à la guerre, brodant des histoires à l’aide des bribes que lui avait racontées son père.

Lorsqu’Elsa, sa mère, se précipita, c’était trop tard. On entendit dans tout le village un cri presque animal qui déchira l’air. Les aboiements des chiens s’éloignèrent. Les nuages voilèrent le ciel.

On raconte que le visage d’Hans changea à ce moment-là. Tout ce qui ressemblait à de la bonté dans ses expressions fut comme figé. L’enterrement d’Andrew eut lieu le lendemain. Le curé prononça son homélie et Hans se chargea du reste : il creusa et reboucha le trou lui-même. Les hommes baissaient la tête sous leurs chapeaux, le visage grave. Les femmes pleuraient autour d’un crucifix que portait Elsa contre sa poitrine.

En quelques jours, tout changea. La nouvelle se propagea en un éclair et enfla. C’était la guerre.

Très vite, Hans Müller fut élu chef de la rébellion et réunit cinq-cents hommes, dans tout le comté. Des drapeaux aussi rouges que son manteau se mirent à flotter un peu partout. A la tête de cette horde, Hans Müller, à la figure austère, déterminée, grandiose. Un chariot orné de banderoles et de son étendard le suivait partout, toujours précédé par dix hérauts élégamment vêtus.

Des bourgeois et des ducs se rallièrent bientôt à cette cause sous le nom de la confrérie évangélique. Chaque membre de cette confrérie s’était engagé à verser un demi-batz [2] par semaine pour payer les messagers qui colportaient les nouvelles de ce soulèvement dans tout le pays. Certains voulaient simplement en finir avec les dîmes, les corvées, les droits seigneuriaux… D’autres, acquis aux idées de la Réforme, voulaient s’en prendre aux églises et aux couvents. Plusieurs en profitaient pour résoudre des rancunes personnelles. Dans le cœur de Hans Müller se mêlaient les trois raisons. Ce mélange de haine et d’amour rendait sa détermination redoutable. D’un seul élan, les paysans s’attaquaient aussi bien aux couvents qu’aux châteaux. Cette horde d’hommes, assoiffée de justice, pilla bientôt les bourgs de Braunlinge, de Moehringen, de Geissingen, de Hulingen, d’Engen…

Mais le jour qu’attendait surtout Hans Müller était l’assaut du château de Stühlingen, car c’était là que tout était parti. L’imposante forteresse était toute proche de ses terres natales, au sommet d’une petite colline. La comtesse avait réussi à s’enfuir avec son beau-père malade, aidée par quelques nobles de la région. Alexis de Lupfen était resté. Il avait reçu en renfort une centaine de chevaliers aguerris et de comtes dès le début de l’insurrection. Informé, Hans Müller décida d’agir de nuit et de prendre l’homme par surprise. Il avait, à ce moment-là, mille-deux-cents hommes qui encerclaient le domaine.

Il prit la tête de ses troupes, tout chargé d’épées et de dagues sous son manteau. Malgré l’effet de surprise, il perdit, dans cet affrontement, plus de deux-cents hommes. Les combats durèrent près de cinq heures. Après avoir cherché partout, on retrouva le comte caché dans la paille des écuries. Hans Müller planta lui-même son épée à travers le corps d’Alexis de Lupfen, puis déposa une coquille d’escargot sur son front.

Andrew était vengé. Mais, à partir de ce jour-là, le regard sans vie d’Alexis de Lupfen ne quitta plus Müller. Quand il rassembla ses troupes et compta les morts, l’idée d’arrêter les combats lui effleura l’esprit. Après tout, n’avait-il pas eu ce qu’il voulait ? C’est alors que deux hommes, parmi les plus fidèles, vinrent s’agenouiller devant lui, pour lui remettre une épée tout juste sortie des forges. Le pommeau était en corne de cerf sculptée, le fourreau en bois de cèdre, recouvert de cuir fin et d’or pur ; c’était une magnifique épée à deux mains capable de transpercer les côtes de maille. Müller vit dans le regard de ces hommes un espoir, une flamme, un élan pur de justice qui souleva son âme. Il ne pouvait plus reculer. Des milliers d’hommes comptaient sur lui ;  son abandon serait vu comme une trahison. Il prit l’épée et la dressa vers le ciel.

Quelques jours plus tard, le 6 mars 1525, il réunit une cinquantaine de représentants des groupements d’agriculteurs de Haute-Souabe pour discuter de la manière d’agir ensemble. Il fut décidé de rédiger un manifeste en douze articles, où il détaillait les revendications des paysans. Il s’intitulait Les Douze Articles de la paysannerie [3]. C’était un véritable programme de réforme à la fois spirituelle et sociale. Le traité était précédé par un préambule théologique expliquant la manière dont les articles s’appuyaient sur l’Evangile. Dans le premier article, les paysans demandaient le droit d’élire eux-mêmes leur pasteur et d’être autorisés à le démettre s’il se comportait mal. Les autres articles réclamaient la fin de la dîme, l’abolition du servage, plus de droits et une justice équitable. Dans le douzième et dernier article, les paysans s’engageaient à modifier ou à retirer les articles précédents s’il était prouvé qu’ils n’étaient pas conformes à la Parole de Dieu.

Un héraut à cheval en faisait la lecture partout où Müller allait. Il se répandit le long de la Forêt Noire et du Wurtemberg, pour finalement embraser le pays tout entier. Ce traité se révéla une arme bien plus redoutable que l’épée et mit le pays à feu à sang.  Les douze articles furent même envoyés à Luther et à Mélanchton. Les pionniers de la Réforme devaient s’exprimer et ils ne tardèrent d’ailleurs pas à le faire. Un messager apporta bientôt la réponse au chef de la rébellion de la Forêt Noire.

Müller s’assit dans le silence du matin et commença à lire ce traité, que Luther avait intitulé Exhortation à la paix [4]. Il attendait du soutien, il reçut une leçon de morale :

« Ce que j’approuve, dans ces ligues, c’est leur désir de se laisser instruire et persuader, à condition qu’on n’emploie que paroles claires et évidentes de l’Ecriture. Celle-ci dit Celui qui use de l’épée périra par l’épée. Cela signifie que personne ne doit résister aux puissances établies. L’autorité, dites-vous, est tyrannique et intolérable ? Je vous réponds : Ni l’injustice, ni la tyrannie ne justifie la rébellion ; car il n’appartient pas à tout un chacun de punir les méchants. Seul le prince, dit saint Paul, porte l’épée. » [5].

Les princes non plus ne furent pas exempts de reproches, fort heureusement :

 « Nous n’avons personne sur terre à remercier pour cette rébellion désastreuse, à part vous, princes et seigneurs. En tant que dirigeants temporels, vous ne faites que tricher et voler le peuple tandis que vous pouvez mener une vie de luxe et d’extravagance. Les pauvres gens du commun ne peuvent plus le supporter. »[6].

Après avoir lu le texte tout entier, Hans Müller regarda le ciel, puis ses mains, et encore le ciel. Il semblait brusquement fébrile. Son visage tremblait. Après plusieurs minutes de ce dialogue silencieux avec Dieu (ou avec lui-même), il jeta le livre le livre au sol et l’écrasa avec ses chaussures à lacets.

– Les hommes d’église devraient venir travailler la terre. Ils se plaisent à manger la nourriture que nous produisons pour avoir le temps de penser. Comment pourrais-je pardonner, ô Dieu ? Je déteste le mal moi-aussi, tout comme toi ! N’est-ce pas toi qui as envoyé les pires plaies au pharaon injuste de la grande Egypte ? Ce Luther nous traite en criminels. Est- ce un crime de se battre pour sa vie ? Est-ce un crime de défendre sa famille ? Mon intention était noble, et moi aussi. De toutes mes forces, je n’ai pas voulu faire couler le sang inutilement. J’ai enterré mon père et mon propre fils, comment pourrais-je enterrer mon épée ? Le Christ lui-même n’a-t-il pas dit : Ne croyez pas que je sois venu apporter la paix sur la terre ; je ne suis pas venu apporter la paix, mais l’épée ?

Il se dirigea vers son chariot et ouvrit un petit coffre. Son épée était posée là, sur un coussin de soie rouge, entourée de coquilles d’escargot. Il baissa la tête, enleva son béret et murmura quelques mots, comme une prière.

3 – Prison sur le Rhin

La suite des événements lui échappa. Plus au nord, un homme d’église nommé Thomas Muntzer, d’abord disciple de Luther, avait mis à profit la révolte des paysans pour développer des idées personnelles et se retourner contre Luther. Il critiquait la trop grande proximité de Luther avec les autorités civiles et surtout les princes. Il réussit à prendre la tête de la horde de paysans rebelles de Thuringe, mais fut complètement vaincu par une armée de princes à la bataille de Frankenhausen le 15 mai 1525. Müntzer lui-même fut capturé et décapité le 27 mai à Mühlhausen après avoir été amené à la forteresse de Heldrungen et torturé.

Le 23 mai 1525, Müller mena une troupe de dix-huit-mille paysans et artisans du Brisgau et de la Forêt-Noire et parvint à s’emparer de la ville de Fribourg-en-Brisgau. Fort de ce succès, Müller voulut courir en renfort à une autre troupe qui assiégeait Radolfzell. C’était l’attaque de trop. De nombreux hommes l’abandonnèrent, préférant retourner s’occuper de leurs champs. La troupe fut alors suffisamment réduite pour être battue peu après par l’archiduc Ferdinand d’Autriche. En deux heures, huit-mille paysans furent tués.

Müller se cacha dans le Hohentwiel, une colline située dans les environs du lac de Constance. Depuis qu’il avait tué froidement Alexis de Lupfen, il ne fermait presque plus l’œil. Cela empira dans sa fuite : il crut devenir fou, dans la petite cabane de fortune où il se cachait. Il lui semblait voir les milliers de paysans morts lui demander des comptes, avec, à leur tête, Alexis de Lupfen, les yeux sans vie. Il se réveillait en sueur, sursautant à chaque bruit. Le décor de son exil était pourtant somptueux, sauvage, à son image. Lorsqu’il regardait la ligne d’horizon lointaine et toute cette étendue verte, Müller ne parvenait pas à trouver de réconfort ; il lui semblait que son âme glissait sur l’infini, sans jamais trouver un endroit pour se poser.

Il fut capturé quelques semaines plus tard dans la ville habsbourgeoise de Laufenburg, où il était venu se restaurer et prendre des nouvelles de sa femme et son fils. L’aubergiste l’avait dénoncé pour quelques pièces. Le gouverneur lui annonça qu’il serait exécuté dans quarante jours, précisément.

En raison de sa grande popularité, l’archiduc Ferdinand décida de lui offrir la possibilité de prendre des dispositions avant sa mort. C’était un fait extrêmement rare et c’est moi qui fus choisi pour cette tâche, en tant que pasteur, car on savait Müller acquis aux idées de la réforme.

Lorsque je suis arrivé la première fois dans sa cellule, je tirai le loquet prudemment, accompagné par un garde qui tenait une torche fumante. Je fus surpris de trouver un Müller fatigué, peu enclin à parler. Il avait été pourtant éduqué dans la piété et connaissait très bien la Bible ; je vis bien le saint livre posé soigneusement sur son lit en bois. Je compris rapidement que la réponse de Luther aux Douze articles l’avait profondément déçue : il se méfiait maintenant de tous ceux qui prétendaient être « des hommes d’église ». Je n’en tirai pas grand-chose lors de mes premières rencontres.

Puis, contre toute attente, sa langue se délia. Il m’avoua que son âme était véritablement sous les verrous depuis l’assassinat de son fils. Peut-être même depuis le jour où un homme avait ramené à la maison le corps sans vie et défiguré de son père. Sa vie lui revenait ainsi par vagues douloureuses qui se collaient à sa peau sèche. Je l’écoutais durant de longues heures et recueillais les soupirs de son âme.

Cependant, je n’arrivais pas à aborder la question qui me préoccupait le plus : le salut de son âme.

4 – Un œil éteint

Le 11 août 1525, Laufenburg

Ce n’est que la veille de son exécution qu’une discussion réellement plus profonde s’engagea :

–  Bonjour Hans, la paix soit avec vous.

–  Bonjour, pasteur. Permettez-moi de vous le redire encore une fois : ma seule volonté est que vous preniez soin de ma femme et de mon dernier fils. Dieu vous en demandera des comptes.

– Je le sais, Hans, je le sais bien. Vous savez, lorsque je suis rentré chez moi la dernière fois, j’ai discuté avec un artisan boulanger, qui m’a parlé de vous. Il avait les yeux qui brillaient comme deux étoiles. Il me disait que vous étiez un homme providentiel, juste et bon. Je lui ai répondu de se taire, s’il tenait à sa vie, car l’archiduc a des oreilles partout ! Il m’a quand même demandé de vous transmettre son admiration.

Müller esquissa un sourire figé.

– Vous avez fait tout ce trajet pour venir me dire qu’un boulanger de la ville m’admire ?

– Pas vraiment, Hans. Lorsque je suis rentré chez moi, j’ai imaginé le personnage que cet homme m’avait décrit et j’ai repensé à l’homme que j’avais vu. Les deux hommes m’ont paru être aussi différents que l’ombre et la lumière. L’homme dont on m’a parlé est un homme de paix, sûr de lui, fiable, rempli de bonté. L’homme que je vois est un homme de guerre, torturé, rongé par la douleur et les doutes.

– L’imagination de l’homme, que voulez-vous ? Nous aimons nous fabriquer des héros…

–  Oui, quand on ne veut pas soi-même devenir un héros. Vous me faites penser à moi, Hans : j’avais les mêmes terreurs, les mêmes douleurs, de jour comme de nuit.

– Comment pouvez-vous le savoir ?

–  Je vous ai écouté. Je me suis battu comme vous pour la justice, mais pas pour celle des autres ; j’ai voulu commencé par moi-même. Je voulais devenir juste ! Alors je suis venu, avec mon cœur souillé, devant le tribunal de Dieu. Je me suis présenté chaque jour, dans l’espoir que cela arrive. Mais comment pouvais-je survivre devant un Dieu si redoutable, créateur des tempêtes ? Cela a fini par me terrifier. Je ne dormais plus. J’avais soif de sainteté, mais je ne voyais pas de source. Je mis mon espoir dans l’université, mais tout le savoir du monde ne m’apportait pas de solution. Quelle école me permettrait d’être parfait ? Je n’en voyais qu’une : l’école du cloître. Je pensais que la vie monastique me sauverait…. [7]

–  Vous êtes pourtant de l’autre côté aujourd’hui… dit Müller d’un ton las.

–  Cela ne s’est pas vraiment passé comme prévu. Les orages qui agitaient mon âme ne s’éteignirent pas, bien au contraire. Un jour, alors qu’on lisait la messe dans la chapelle, je m’écriai d’un ton lamentable au milieu de la lecture de l’Evangile : « Ce n’est pas moi, ce n’est pas moi ! ». Les autres me regardèrent comme un possédé. On lisait justement l’histoire de l’homme muet dont Jésus chassa un démon. Peu après, je me suis enfermé pendant plusieurs jours et plusieurs nuits, sans permettre à personne de m’approcher. Un de mes amis, inquiet, est venu heurter à la porte de ma cellule. Comme je n’ouvrais pas, mon bon ami a dû enfoncer la porte. J’étais étendu sur le plancher sans connaissance et ne donnais aucun signe de vie. Mon ami chercha à me ranimer, mais c’est finalement le son lointain d’un doux cantique qui me redonna des couleurs. Il me fallait cependant un autre et plus puissant remède pour me guérir réellement…

– L’avez-vous trouvé finalement, ce remède ?

– Un ami m’avait offert une Bible. Le plus beau cadeau que j’ai jamais reçu ! Mes douleurs profondes me portèrent à l’étudier avec un zèle nouveau. J’ai découvert dans l’Epître aux Romains que mes efforts pour la Justice étaient vains. « Il n’y a point de juste, pas même un seul » [8] déclare l’apôtre Paul dans le chapitre trois. Je compris que je n’y pouvais rien pour devenir juste. Seul Jésus pouvait accomplir ce miracle, si je l’acceptais. C’était le son doux et subtil de l’Evangile dont j’avais besoin, qui est la voix de Dieu même. J’avais enfin trouvé la source et je m’y abreuvai avec un soulagement inexprimable. Hans, tout comme moi, vous avez besoin que Jésus rachète votre âme.

– Mon âme est comme un oiseau qui ne peut pas se poser au sol sans mourir. Qui en voudrait ?

–  Hans… vous recherchez la justice, n’est-ce pas ? Elle est plus accessible que vous le pensez. Une simple prière peut vous permettre de la saisir, de la contempler.

–  Moi qui ai vécu les pires injustices de ce monde, comment pourrais-je y croire ?

– L’injustice de ce monde sera réparée parfaitement au retour de Jésus, que Dieu a promis à son peuple. Hans, abandonnez-vous entre les mains de Celui qui peut vous rendre votre cœur aussi pur que la neige en hiver. Cessez de vouloir rendre la justice par vous-même. Croyez que Dieu peut remettre tous vos péchés, en Jésus, son Fils Unique qui a connu l’injustice, comme nul autre. Le Fils unique de Dieu, en qui il n’y avait point de péché a voulu souffrir autant qu’un homme peut souffrir, pour nous servir d’exemple, afin que nous suivions ses traces « lui qui, injurié, ne rendait point d’injures, maltraité, ne faisait point de menaces, mais s’en remettait à celui qui juge justement ; lui qui a porté lui-même nos péchés en son corps sur le bois, afin que morts aux péchés nous vivions pour la justice ; lui par les meurtrissures duquel vous avez été guéris. » [9]

– Tendre l’autre joue… Je l’ai fait quand mon père est mort, mais qu’est-ce que cela m’a apporté ? Nos conditions de vie n’ont fait qu’empirer. Dieu sait que j’ai beaucoup de respect pour le renoncement de Jésus. Malheureusement, suivre son exemple est au-delà de mes forces…

Ce jour là, l’œil de Müller resta désespérément éteint. Je repartais de la forteresse en larmes, heureux d’avoir pu dire ce qui me pesait sur le cœur, mais si triste d’avoir échoué à allumer le feu.

4 –  Un éclair

Le 12 août 1525, Laufenburg

Le lendemain, c’était le jour de l’exécution de Hans Müller de Bulgenbach. Le trajet était court de la prison jusqu’à la place publique où l’échafaud s’élevait. Müller longea le Rhin supérieur qui était teinté des lueurs du soleil levant, d’un pas chancelant et les poings serrés. Il contempla d’un œil troublé l’estrade encerclée d’une compagnie d’archets. On lui avait permis de porter sur la route son manteau écarlate. La foule, curieuse et recueillie, se taisait sur son passage.

L’archiduc Ferdinand lui-même, le gouverneur et toute la noblesse du pays était venu assister à l’exécution. Il y avait aussi la comtesse de Lupfen, maigre et pâle comme la mort.

Fait exceptionnel, on m’avait permis de lire le Symbole des apôtres avant l’exécution. On me fit signe que c’était déjà à mon tour. La foule se tût subitement quand je commençai ma lecture, d’un ton solennel et sobre. Müller connaissait par cœur ce texte : son père lui lisait bien souvent le soir. Quand je prononçai d’un ton grave cet article : Je crois à la rémission des péchés, il sursauta.

Cette parole résonnait bien au-delà de l’instant présent.

 Je crois à la rémission des péchés.

Que cette phrase était douce, aux oreilles de Hans Müller ! Elle était porteuse d’une grande lumière, car elle reflétait la grâce dans toute son immensité. Elle était résolution. Jésus lui pardonnait, sans conditions. Cela rendait possible ce qui, hier encore, était inimaginable : il pouvait, à son tour, pardonner. En regardant au loin la comtesse de Lupfen, une lueur apparut dans son œil, qui se transforma bientôt en grand feu.

Le peuple, alors,  se mit à crier d’une seule voix « Grâce, grâce ! ». La comtesse de Lupfen sembla presque défaillir. D’un geste de la main, l’archiduc fit pointer les archers vers la foule. Le silence revint subitement. Lorsque j’eus terminé ma lecture, un héraut s’avança pour prononcer la sentence :

« Hans Müller de  Bulgenbach, capitaine de l’armée la Forêt-Noire, au nom de l’empereur du Saint Empereur Germanique, vous êtes condamnés à mort par l’épée, pour crimes et haute trahison. »

Toute la foule vit alors Hans Müller regarder le ciel. Puis, il marcha droit au billot, l’air noble dans son manteau écarlate, les poings toujours fermés. Il posa sa tête sur le bois sans trembler.

Je crois à la rémission des péchés.

Sept heures sonnèrent à l’église. Tout à coup, l’épée du bourreau lança un éclair. La foule se figea d’effroi. C’était fini.

Son poing fermé s’ouvrit et libéra un papier froissé. Je le ramassais lentement. C’était une page déchirée de sa Bible : l’épître aux Romains, chapitre trois.

Je fis, ce jour-là, le serment de raconter partout l’histoire de cette rédemption. Que Dieu m’en soit témoin.

B. Hubmaïer, septembre 1525


Note de l’auteur

Cette nouvelle traite d’un événement historique : la guerre des Paysans allemands. Ce conflit a eu lieu dans le Saint-Empire romain germanique entre 1524 et 1526 dans des régions de l’Allemagne du Sud, de la Suisse, de la Lorraine allemande et de l’Alsace. On l’appelle aussi, en allemand, le Soulèvement de l’homme ordinaire. Hans Müller a réellement existé et les événements cités peuvent être facilement vérifiés. Cependant, cette nouvelle n’a pas vocation à constituer un article historique sur cette révolte complexe qui a éclaté simultanément à plusieurs endroits.

C’est une réponse au défi/concours d’écriture #13 Une fenêtre de justice.


[1] Cette anecdote est présentée par tradition comme l’origine de la guerre de paysans ; mais bien que non réfutée, elle n’est pas authentifiée par des preuves documentaires contemporaines.

[2] Pièce de monnaie

[3] Ce texte, dont l’auteur est incertain, s’inscrit parmi les écrits précurseurs des constitutions, ainsi que des Droits de l’homme en Europe, et préfigure les revendications de la Révolution française.

[4] L’Exhortation à la paix (1525) de Luther, a été écrite peu avant le texte plus connu Contre les meurtriers, hordes de voleurs de paysans. Aujourd’hui, on confond souvent les deux textes.

[5] La citation est tirée de la biographie de Martin Luther, par Ivan Gobry

[6] Cette autre citation est tirée de l’article de Wikipédia Contre les meurtriers et les hordes de paysans voleurs

[7] Propos inspirés de l’histoire vraie de Martin Luther

[8] Romains 3:10

[9] 1 Pierre 2.24-23


Annexe : Les douze articles de la paysannerie

Source : Wikipédia

1.      Chaque commune devrait avoir le droit d’élire son pasteur et de le renvoyer s’il se comporte mal. Le pasteur devrait prêcher l’Évangile à haute voix et clairement, sans autre interprétation humaine, puisque les Écritures Saintes disent que nous ne pouvons venir à Dieu que par la vraie foi.

2.      Les pasteurs devraient être payés sur la grande dîme. Tout excédent devrait être utilisé pour les pauvres du village et le paiement de l’impôt de guerre. La petite dîme doit être rejetée parce qu’elle a été forgée par les hommes, car le Seigneur Dieu a créé le bétail pour l’homme gratuitement.

3.      Jusqu’à présent, l’usage a été que certains d’entre nous ont été mis en servitude, ce qui est contre toute miséricorde, vu que le Christ nous a tous rachetés en versant son sang précieux, le berger aussi bien que le plus haut placé, sans aucune exception. C’est pourquoi les Saintes Écritures énoncent que nous sommes tous libres, comme nous voulons l’être.

4.      N’est-il pas contraire à la fraternité entre les hommes, n’est-il pas contraire à la Parole de Dieu que le pauvre homme n’ait pas le droit d’attraper du gibier, de la volaille et du poisson ? Car lorsque le Seigneur Dieu créa l’homme, il lui donna le pouvoir sur tous les animaux sur la terre, l’oiseau dans les airs et les poissons dans l’eau.

5.      Les seigneurs se sont approprié les ressources des forêts. Si le pauvre homme a besoin de bois, il doit l’acheter le double de son prix. Par conséquent, tout le bois qui n’a pas été acheté devrait être restitué à la communauté, afin que chacun puisse subvenir à ses besoins en bois de construction et de chauffage.

6.      Il faudrait revenir à une organisation plus juste des corvées, car elles augmentent de jour en jour ; il faudrait revenir à la manière dont nos parents ont servi, uniquement selon ce que recommande la parole de Dieu.

7.      Les seigneurs ne devraient pas augmenter à leur guise les corvées des paysans au-delà du niveau fixé lors de la négociation initiale.

8.      De nombreux métayers n’arrivent pas à payer les loyers des terres. Des personnes honorables et compétentes devraient s’occuper de ces problèmes et rétablir l’équité entre propriétaire et locataire, afin que le fermier ne fasse pas son travail en vain, parce que chaque journalier est digne de son salaire.

9.      Concernant les peines prononcées par les tribunaux, de nouveaux règlements sont sans cesse adoptés dans l’application de la loi. On ne punit pas selon la nature de la chose, mais de manière arbitraire. Notre opinion est qu’on nous punisse à nouveau d’après le vieux châtiment écrit, adapté à la question traitée, et non de manière arbitraire.

10.  Plusieurs se sont approprié des prairies et des champs appartenant à une communauté. Nous voulons les ramener entre nos mains communes.

11.  L’impôt de mainmorte devrait être définitivement banni, plus jamais les veuves et les orphelins ne devraient être honteusement volés, ce qui est contraire à Dieu et à l’honneur.

12.  Notre décision et opinion finale est la suivante : si un ou plusieurs des articles ci-dessus n’étaient pas conformes à la parole de Dieu, nous voulons le(s) retirer, si cela nous est expliqué sur la base des Ecritures Saintes. Et si jamais nous devions autoriser un certain nombre d’articles maintenant, et qu’on constaterait par la suite qu’ils étaient erronés, alors ils devraient être rayés et caducs. Nous voulons ainsi nous prémunir par rapport à d’autres revendications, dans le cas où par les Ecritures Saintes, elles se révèleraient opposées à Dieu, et si elles constituaient un fardeau pour le prochain.

2 réflexions au sujet de “Hans Müller”

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