Enfants

L’ombre cachée (1/3)

Chapitre 1

–  Attrape ! cria Salomé à son frère. Elle lui lança la balle de toutes ses forces.

–  Raté ! chantonna Hugo en la rattrapant au vol.

Salomé fit une moue, puis rit.

–  A mon tour, maintenant !

Salomé se prépara à réceptionner la balle, mais elle ne put que la toucher des doigts. Le tir était trop puissant.

Hugo éclata de rire tandis que sa sœur courait après le ballon pour le rattraper. Celui-ci dévala le talus, passa sous les buissons, Salomé à sa suite.

–  Heu, bonjour !

Hugo s’étonna. A qui sa sœur s’adressait-elle ? Le ballon avait certainement roulé dans le jardin voisin, mais il croyait la maison vide. Curieux, il se dépêcha de la rejoindre.

–  Je suis désolée, notre ballon a roulé chez toi. Je peux venir le chercher ?

Le garçon plongea sous les buissons et découvrit non loin sa sœur discuter avec une fillette qu’il n’avait jamais vue. La première chose qu’il remarqua fut la chaise roulante dans laquelle elle était installée. Hugo se sentit étrangement gêné, mais Salomé avait l’air parfaitement à son aise. Elle avait récupéré le ballon et le tenait devant elle, les bras posés négligemment dessus. La fillette l’aperçut soudain et lui fit un petit signe de la main. Salomé se retourna également.

–  Viens Hugo !

Hugo s’avança bon gré mal gré.

–  Je te présente Asha ! Elle est en vacances ici avec sa maman.

–  Oui, confirma la fillette. Des amis nous ont prêté la maison.

Hugo la dévisagea. D’épaisses nattes noires encadraient son fin visage. Elle était vêtue d’une robe d’été bleue. Elle a l’air de venir de l’Inde, pensa-t-il, mais il n’osa rien dire.

–  Et lui, c’est Hugo, mon frère jumeau, poursuivit Salomé, on a dix ans. 

–  Moi j’ai huit ans, expliqua Asha.

–  Salut, dit enfin Hugo. Tu veux jouer à la balle avec nous ?

Il ne savait pas quoi dire et se rendit compte trop tard qu’elle ne pouvait pas courir, mais Salomé s’exclama :

–  Quelle bonne idée ! Tu veux bien, Asha ? On fait des passes ?

Aussitôt, elle lui lança doucement la balle. Asha prit beaucoup de plaisir à jouer, même si elle visait mal. Elle rayonnait et se moquait de ses maladresses.

Au bout d’un moment, Salomé posa le ballon par terre et s’assit dessus. Hugo s’installa dans l’herbe.

–  Tu es arrivée quand ici ? demanda la jeune fille.

–  Il y a trois jours. Samedi après-midi.

–  Et tu es toute seule avec ta maman ? Tu ne t’ennuies pas trop ?

Un oiseau s’envola soudain en poussant son cri d’alarme. Asha sursauta et tourna vivement la tête.

–  C’était un merle, la rassura Hugo. Il a sûrement vu arriver un chat.

Asha hocha doucement la tête et répondit à la question. Dans les buissons, une ombre se tenait tapie.

–  Je m’ennuie un peu, des fois, mais j’essaie de lire…

–  Si tu veux, tu peux venir jouer avec nous, offrit Salomé. Tu ne vas plus t’ennuyer. Il y a aussi mes cousins qui sont là, mais ils ne sont pas là pour l’instant.

–  Euh… Ils sont où alors ? demanda Asha un peu perturbée. Là ou pas là ?

–  Ils sont en vacances chez nous, expliqua Hugo. Mais Patrice, notre cousin, s’est blessé hier, pendant l’orage, et maman l’a accompagné chez le médecin. Il est très grand, mais il n’a que douze ans. Et Liliane, notre cousine, elle a onze ans, mais elle est très petite. C’est drôle de penser qu’ils sont frère et sœur ! Ils ne se ressemblent pas du tout ! Liliane, je crois qu’elle a mal dormi. En tout cas, elle est restée dans sa chambre. Mais je suis sûr qu’on pourra bientôt te les présenter.

–  Je veux bien, répondit timidement Asha.

–  Et qu’est-ce que tu aimes lire ? demanda Salomé pour relancer la conversation.

–  Euh… j’aime bien lire ma Bible. Vous connaissez ?

–  Oui, on est aussi chrétiens, confirma Hugo.

Asha parut rassurée et ses yeux se mirent à briller.

–  Vous voulez que je vous lise mon passage préféré ?

Elle tendit la main et saisit le livre. Bientôt, elle l’ouvrait vers le milieu. Un signet marquait la page.

–  C’est dans Esaïe, précisa-t-elle avant de commencer. Je forme la lumière et je crée la nuit, je fais le bonheur et je crée le malheur, oui, c’est moi, le Seigneur, qui fait tout cela. Ciel, de là-haut répands ta justice comme la rosée. Que les nuages la fassent couler comme la pluie. Que la terre s’ouvre pour que le salut fleurisse et que germe la justice ! Moi, le Seigneur, j’ai créé toutes ces choses.[1] 

–  Je crois que je n’ai encore jamais lu Esaïe, remarqua Salomé.

–  C’est maman qui me l’a montré.

–  En tout cas, c’est très beau.

–  Mais ça me fait bizarre, réfléchit Hugo, de penser que Dieu fait aussi le malheur…

–  Moi ça fait du bien, expliqua doucement Asha, parce que je sais que Dieu est bon et que s’il envoie un malheur – elle regarda sa chaise roulante – et bien, c’est vraiment pour une bonne raison, même si je ne la connais pas.

–  Et ça te rassure ? demanda Salomé.

–  Oui. Tu sais, on n’arrive pas toujours à comprendre. L’important c’est de le croire, d’avoir confiance en lui, se rappeler qu’il existe, qu’il nous aime… si on lui appartient… qu’il nous protège, nous sauve !

–  En fait, raisonna Hugo, tu dis que Dieu nous aime quand il envoie le bonheur et qu’il nous aime quand il envoie le malheur ?

–  J’aime trop comme tu le dis, approuva Asha. Si je suis triste, je sais qu’après j’irai au ciel. Et puis Dieu est en colère contre le mal et promet qu’il fera fleurir le salut et la justice. C’est tellement rassurant ! Les fleurs de la justice, elles ne peuvent pas pourrir comme les autres !

–  Ça, ça me plaît, sourit Salomé. Les fleurs de la justice sont sûrement magnifiques !

–  Et éternelles, renchérit Hugo. Je les imagine déjà…

Avant de se séparer, Salomé proposa encore :

–  Tu veux venir goûter chez nous cet après-midi ? Je suis sûre que maman sera d’accord !

Asha baissa furtivement les yeux.

–  Je ne sais pas si ma maman voudra… Elle n’aime pas me laisser aller chez quelqu’un.

–  Bien sûr, elle ne nous connaît pas…

–  Tu pourrais venir avec ta maman, proposa Hugo. Comme cela nous ferons tous connaissance. 

Asha se remit à sourire.

–  Avec plaisir ! J’espère qu’elle ne sera pas trop fatiguée.

–  Et nous, poursuivit Salomé, on demandera encore à maman si c’est ok, mais je pense que ça devrait aller. Je te confirme ça dès que possible.

Ils se quittèrent avec de grands signes de la main.

–  C’était prévu que Xavier, le fils du boulanger, vienne jouer chez nous, expliqua Hugo à sa sœur en grimpant le talus, tu t’en souviens ?

–  Ah oui ! C’est vrai ! Il va venir, finalement ?

–  Ben non… Sa cave a été inondée par l’orage de hier et il doit rester à la maison pour aider ses parents. Je l’ai croisé ce matin. 

–  Elle me plaît bien, Asha, remarqua Salomé rêveuse.

–  Oui, elle est chou, confirma Hugo. Mais j’ai l’impression qu’elle est triste ou inquiète. Tu as vu comme elle a sursauté quand le merle s’est envolé en criant ?

–  Non… Je crois que j’ai regardé le merle…

–  Et puis, ce n’est vraiment pas le village idéal quand on est en chaise roulante. Il est tellement en pente !

–  C’est vrai, mais elle a dit que des amis leur avaient prêté la maison. C’est sûrement pour ça. Et puis, il y a la jolie vue, c’est déjà chouette.

–  C’est sûr que c’est beau, confirma Hugo avec une certaine fierté. Il admira les montagnes toutes proches, la vallée en contrebas, la forêt, un peu en amont. Soudain, il s’immobilisa. Il lui semblait avoir vu une ombre se déplacer. Peut-être un chamois ? Une biche ? Ou même un cerf ? Hugo attendit un moment. L’ombre réapparut furtivement, mais ce n’était qu’un homme. Encore un promeneur, selon toute vraisemblance. Hugo se dépêcha de rejoindre sa sœur.

A midi, Patrice et maman étaient de retour. Liliane descendit les escaliers et tout le monde s’assit à table. 

–  Mmmmh ! Des petits pois ! s’exclama Salomé ravie. Merci maman !

–  C’est Dieu qui les a fait pousser, sourit-elle. On va d’abord le remercier, après vous pourrez manger. 

Ils entonnèrent avec entrain un chant de reconnaissance puis se servirent copieusement.

–  Je peux avoir du ketchup ? demanda Patrice. C’est trop bon avec les pommes-de-terre.

–  C’est quoi ce truc ? Hugo tâta précautionneusement son assiette.

–  Du poisson…

–  J’aurais préféré des sticks… grommela-t-il.

–  Ça m’a fait beaucoup de bien de rester tranquille ce matin, expliqua Liliane. Je me sens beaucoup mieux. Et comment s’est passé ton rendez-vous, Patrice ? Il a dit quoi le docteur ?

Patrice montra ses poignets soigneusement bandés et fit une grimace.

–  Je dois me tenir tranquille, expliqua-t-il, utiliser le moins possible mes poignets.

–  Plus d’acrobaties et plus de cascades de casse-cou, le sermonna la maman des jumeaux.

–  Ça va être dur, compatit Liliane. Elle ne put cependant réprimer un sourire.

–  Pendant deux longues semaines… précisa Patrice. Je ne sais pas si je tiendrai le coup…

–  Attention ! Je dois te rendre en bon état à ma sœur. Sinon, ta maman ne te laissera plus venir chez nous.

–  Ça, ça serait dommage, remarqua Hugo.

–  Dis, maman, se souvint Salomé, il y a une petite fille dans la maison en bas de chez nous. Elle est en vacances avec sa maman et elle s’ennuie.

–  En plus, elle est en chaise roulante, la pauvre, précisa Hugo.

–  Est-ce qu’on pourrait les inviter à goûter ?

–  Sa maman a peur des inconnus, si j’ai bien compris. Alors si on fait connaissance…

–  Elle aura peut-être le droit de venir jouer avec nous, termina Salomé.

–  Bien sûr, approuva maman avec un sourire. A condition que vous m’aidiez à faire un gâteau.

–  Youpie ! merci maman !

–  Et à ranger.

–  Elle s’appelle comment, cette petite fille ? s’enquit Liliane.

–  Asha. Elle a huit ans, elle est toute timide et elle sourit chaque fois qu’on lui parle. Je suis sûre qu’elle te plaira.

–  En plus, elle aime lire la Bible ! s’exclama Hugo. Elle nous a lu un ou deux versets dans le prophète Esaïe.

–  Oh ! s’émerveilla Liliane. Il y a de trop beaux passages !

–  Tu vois, je suis sûre que tu vas l’apprécier !

L’heure du goûter fut vite arrivée. Tout le monde s’installa sur la terrasse.

–  Je suis ravie de faire votre connaissance, Madame…

–  Singh. Gaura Singh, répondit la maman d’Asha.

–  Valérie Antille. Et voici mes enfants, Hugo et Salomé, ainsi que mes neveux, Patrice et Liliane, dit-elle en désignant chacun à tour de rôle. 

Pendant que les deux dames poursuivaient leur discussion, les enfants s’étaient regroupés.

–  Tu es née où ? demanda Patrice curieux de savoir de quel pays elle venait.

–  A Lausanne, répondit Asha sans comprendre le sous-entendu. Et toi ?

Patrice n’osa pas poser plus de questions. Il ne voulait pas être malpoli. Tant pis pour sa curiosité.

–  A Fribourg, répondit-il. D’ailleurs c’est là que j’habite aussi…

–  Moi j’habite à Vevey. J’aime bien me promener au bord du lac. C’est tout plat et très beau.

–  Tu as déjà été te promener dans le village ? voulut savoir Hugo. Tu sais, il est très joli ! Même s’il n’est pas plat du tout…

–  Non, regretta Asha. Maman est très fatiguée. Elle a été malade et doit beaucoup se reposer.

–  Qu’est-ce qu’elle a eu ? s’inquiéta Liliane.

–  Un beurre-n’aoûte[2].

–  Qu’est-ce que c’est ?

–  En fait, expliqua Asha, elle a eu trop de travail et trop de soucis et elle a été complètement raplapla. Mais alors vraiment, vraiment raplapla. Elle pleurait beaucoup.

–  C’est triste, compatit Liliane.

–  Mais nous on n’est pas raplapla, argumenta Patrice. On pourrait te promener si tu veux.

Asha sourit à nouveau.

–  Si maman est d’accord, je veux bien.

–  En attendant, tu veux voir le jardin ? proposa Hugo. On a même des poules.

–  Oh oui ! Je pourrai en caresser une ?

–  Bien sûr ! promit le garçon. 

Il empoigna aussitôt la chaise roulante et la poussa jusqu’au bout de la terrasse. Elle s’arrêta net au bord de l’herbe. Impossible de continuer.

–  Il faut aller à reculons, expliqua Asha.

Hugo tourna la chaise et la tira tant bien que mal.

–  Tu sais quoi ? proposa Patrice. Je te porte sur mon dos et Hugo s’occupe de la chaise vide. Quand nous serons au poulailler, tu pourras te rassoir dedans.

–  Et tes poignets ? protesta Liliane.

Patrice lui sourit en haussant une épaule puis s’accroupit devant la chaise. Après une petite hésitation, Asha noua ses bras autour de son cou. Le garçon se releva et soutint de ses bras les jambes inertes de la petite fille.

–  Ça va ?

–  Oui… 

Il fit quelques pas et sentit qu’Asha prenait confiance. Il accéléra l’allure.

–  Ça va toujours ?

–  Trop bien ! 

Patrice galopa à travers le jardin.

–  Hue ! Hue ! criait Asha en riant.

Ils s’arrêtèrent devant l’enclos des poules. Asha en compta quatre. Une noire, une grise, une brune et une blanche. Petit à petit, les autres les rejoignirent. Hugo arriva le dernier, tirant toujours la chaise derrière lui. Bientôt Asha s’y réinstalla et Salomé lui posa une poule sur les genoux. C’était la grise.

–  C’est la plus gentille, expliqua-t-elle.

–  Elle s’appelle comment ?

Asha caressait la poule qui semblait apprécier cela.

–  Polenta. 

–  Pourquoi ? protesta Asha. Elle n’est pas jaune !

–  Parce qu’elle est douce comme de la laine ! Il y a le mot « laine » dans « polenta », expliqua Salomé.

Liliane et Patrice éclatèrent de rire.

–  Et les autres ? Elles ont aussi un nom ?

–  La brune, c’est Cacao, la blanche, c’est Crème Chantilly et la noire c’est Cilüngpru.

–  Ci… quoi ?

–  Cilüngpru, répéta Hugo. Ça ne veut rien dire, mais ça sonnait rigolo.

Occupés à rire, les enfants n’entendirent pas un craquement dans les buissons. Une volée de moineaux s’enfuit brusquement. Seul Hugo les remarqua, mais il ne dit rien.

–  J’aimerais bien avoir un animal à moi, soupira Asha.

–  Oh ! Tu n’en as pas ? s’attrista Salomé.

–  J’avais un petit chien, avant, expliqua Asha. Maman l’avait acheté après mon accident.

–  C’est à cause d’un accident que tu es en chaise roulante ? demanda doucement Liliane.

–  Oui. Je me suis fait renverser par une voiture quand j’avais cinq ans. On n’a jamais su qui c’était.

–  Oh ! ça c’est lâche ! s’indigna Patrice.

–  Alors maman a acheté un petit chien russe. Il était tout petit et tout mignon avec de longues oreilles poilues. Je m’occupais un peu de lui et il me consolait quand j’étais triste.

–  Et il est mort ?

Le visage d’Asha s’assombrit.

–  Non. Mon grand frère a été le promener une fois. Il est revenu sans. Il l’avait vendu.

–  Oh le monstre ! s’insurgea Salomé. Vous n’avez pas pu le récupérer ?

Asha secoua tristement la tête.

–  D’ailleurs, mon frère a quitté la maison. Nous n’avons aucune nouvelle de lui. Je n’ai plus ni mon chien, ni mon frère et maman ne va pas bien.

Aucun d’entre eux ne dit rien pendant un moment. Soudain, on entendit un petit gémissement. Ils tournèrent tous la tête. Le bruit venait de la haie.

–  Regardez ! s’écria soudain Hugo.

Une feuille blanche était apparue entre les branchages. Quelqu’un était caché dans les buissons et la tenait là en évidence. Hugo s’approcha.

–  C’est écrit : J’aimerais parler à Asha. Je peux venir ? 

Asha pâlit.

–  Oh ! s’exclama encore Hugo. Il y a un nouveau message !

–  Lis-le ! s’impatienta Salomé.

–  C’est le frère d’Asha !

–  Quand on parle du loup… commenta Patrice.

–  Que lui voulez-vous ?  demanda Hugo au buisson.

Une nouvelle feuille apparut :

–  Lui parler et lui donner quelque chose.

–  C’est un peu bizarre comme procédé, s’étonna Patrice, mais tu ne risques pas grand-chose, Asha. On est tous là avec toi. 

La petite fille hocha la tête. Elle était tendue. Hugo parla encore aux feuilles.

–  Si vous avez de bonnes intentions, vous pouvez venir. 

Les branches bougèrent et un jeune homme d’environ vingt ans apparut. Il portait une cage de transport. C’est sûrement lui qui a effrayé les oiseaux, pensa Hugo.

–  Tanay !

Les quatre enfants s’approchèrent d’Asha. Son frère Tanay s’accroupit en face d’elle.

–  Asha, je vous ai entendus parler de moi… Je regrette d’avoir vendu ton chien. J’avais besoin d’argent pour acheter de la drogue, tu comprends ? Je n’arrivais plus penser à autre chose. Mais après, j’ai eu honte, surtout quand je t’ai vue tellement pleurer. Maintenant, je ne me drogue plus, c’est fini. Je ne sais plus à qui j’ai vendu ton chien, mais je t’en ai acheté un nouveau si tu veux.

Asha regarda son frère avec de grands yeux. Il prit la cage tout près de lui, l’ouvrit et en sortit une boule de poils fauve. Asha caressa le remuant petit chien. Il se mit à gémir de plaisir et lécha les larmes qui coulaient sur ses joues.

–  C’est une petite fille, poursuivit-il. Sur le papier, elle s’appelle Guili, mais tu peux l’appeler autrement. 

Asha contempla le petit chien un moment en silence.

–  Elle est trop chou, trouva Patrice.

–  C’est quoi comme race ? demanda Liliane.

–  Un caniche de taille moyenne.

–  Un caniche ? s’étonna Salomé. Je croyais qu’ils étaient horribles avec des boules de poils sur les pattes, sur la tête et au bout de la queue ?

–  Tout dépend comment on les tond, expliqua Tanay. On peut leur faire une coupe naturelle. J’ai choisi un caniche, parce qu’il ne provoque presque jamais d’allergie et ne perd pas ses poils. Comme ça il y a moins de ménage à faire. Par contre, il faudra le brosser et le tondre régulièrement. C’est aussi un chien qui aime les enfants et qui se dresse facilement. Tu pourras lui apprendre tout ce que tu voudras. D’ailleurs c’est une des races les plus intelligentes au monde.

–  Ça c’est pratique ! s’exclama Hugo. Tu pourras lui apprendre à t’apporter tes affaires, à ouvrir les portes ou n’importe quoi d’autre !

–  Tu veux le garder ? s’enquit Tanay.

Asha hocha la tête et serra Guili contre son cœur.

–  J’ai apporté dans la voiture toutes les affaires dont il aura besoin.

–  Merci, murmura Asha.

–  Maman est là ? demanda-t-il encore. J’aimerais aller la voir.

Asha observa craintivement son frère et regarda son nouveau chien. Elle ne savait pas quoi répondre. Guili n’était toutefois pas particulièrement silencieux et les deux mamans vinrent voir l’origine de ce bruit. Quand elle vit son fils, Gaura poussa un cri et courut vers lui.

–  Tanay ! s’exclama-elle, Tanay ! Je t’ai tellement attendu ! Elle riait et pleurait en même temps.

Tanay déglutit et se gratta la tête avant de répondre.

–  Je suis vraiment désolé, Maman, d’avoir vendu le petit chien. J’ai eu tellement honte que je n’osais plus rentrer.

–  Mais où étais-tu ?

–  J’ai fait une cure de désintoxication, puis je voulais vous offrir un nouveau chien. J’ai enfin pu en acheter un aujourd’hui, alors je ne voulais pas attendre que vous rentriez de vacances.

La maman regarda longuement son fils. Il avait vraiment l’air d’aller mieux. Un merle s’enfuit en criant et des branches craquèrent. Gaura tressaillit et Asha se figea.

–  C’était sûrement un chat, supposa Hugo pour la seconde fois.

Gaura hocha la tête en silence. Derrière la haie, une ombre se terrait.

–  Tu me montres le chien ? demanda-t-elle à sa fille.

–  C’est une chienne ! Elle s’appelle Guili. Regarde comme elle est mignonne ! Frisée comme un mouton !

Sa maman s’accroupit et joua un instant avec le chiot. Elle sourit brièvement, puis reprit sérieuse :

–  Tanay, tu nous as apporté de bonnes nouvelles aujourd’hui. Je t’en suis reconnaissante. Et merci pour Guili. Je me réjouis de m’occuper de lui. 

Gaura louchait vers la haie.

–  Voulez-vous boire un thé au salon ?  proposa la maman des jumeaux.

Gaura approuva. A l’intérieur, elle se sentirait plus en sécurité. En retournant à la maison, Hugo se pencha vers sa sœur et ses cousins.

–  Vous avez vu comme elles ont peur du moindre bruit ? C’est incroyable ! Je n’avais jamais vu quelqu’un être effrayé par un merle !

–  Oui, j’ai aussi remarqué, confirma Liliane. Elle fait peut-être des crises d’angoisse.

–  Ou alors elles ont un secret, supposa Salomé.

–  Un secret qui leur fait peur, regretta Patrice. J’espère qu’on pourra les aider. 


[1] Esaïe 45.7-8 ; c’était le passage préféré de ma fille quand elle avait 8 ans

[2] Burn-out 🙂

3 commentaires sur “L’ombre cachée (1/3)

  1. Si vous saviez à quel point j’attendais votre retour avec impatience ! Ma narratrice préférée🥰, je ne sais pas comment décrire ce que me font vos histoires. Elles sont tellement merveilleuses et racontées avec une telle douceur….

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