Prose·Récits, dialogues

De Morija à Golgotha…

A l’époque nous habitions à Beer-Sheba.
C’était la principale ville du sud du pays. Elle se situe à la limite du vaste désert du Neguev qui s’étire vers l’Egypte et le mont Sinaï.
La vie s’écoulait avec une lente monotonie, car il n’y avait pas grand-chose à faire dans ce coin du désert !
Creuser des puits…
… garder les troupeaux,
… semer et récolter du blé pour notre pain de chaque jour,
… ramasser du bois
Pendant longtemps mon jeune âge ne me permettait pas de participer à toutes ces activités. Je passais la plupart de mon temps avec ma mère et les femmes de la famille. J’avais hâte de grandir pour accompagner les hommes.

Puis les choses changèrent…Je devins un jeune homme plein de rêves d’avenir…
Un matin, je me suis réveillé de très bonne heure… qu’est-ce qui avait bien pu interrompre mon sommeil ? Ah oui ! j’entendais des pas ; je crois même qu’à un moment donné quelqu’un courait. J’ai reconnu la voix de mon père et celles Théman et Kénaz, deux de nos serviteurs. Que se passait-il donc ? Le soleil n’était pas encore levé et pourtant il régnait une grande effervescence autour de nos tentes… Décidemment ce n’était pas un jour normal.
Même Bouli, notre âne, s’est mis à braire pour donner son avis sur cette situation inédite.
C’est là que mon père m’a appelé :
« Isaac, Isaac, lève-toi ! Habille-toi et rejoins-moi dehors. »
Je savais que dehors le froid régnait encore… tant que le soleil ne serait pas levé, on était mieux sous les couvertures tissées par ma mère avec la laine de nos brebis…
Mais la curiosité a été plus forte que le confort de ma tente… je sentais que quelque chose d’exceptionnel se tramait. Il ne me fallut donc que quelques minutes pour me lever, passer ma tunique et courir vers mon père. Il était avec Théman et Kénaz,et  tous les trois étaient habillés pour une longue marche.
Bouli était déjà sellé et chargé de gros sacs de provisions qui pendaient sur les côtés, de couvertures et d’un gros fagot de bois sur le dos.
Alors je compris ce qui m’avait réveillé ! Le bruit de la hache qui fendait le bois !
Je devais avoir l’air assez ahuri car mon père m’a donné quelques explications.
« Mon fils, fixe bien ta ceinture autour de ta taille pour ne pas trébucher sur ta tunique et mets tes meilleures sandales car nous devrons marcher longtemps vers le pays de Morija, le lieu que Dieu m’a indiqué. Tiens, mange ce pain et ces dattes pour prendre des forces. J’ai pris des provisions pour plusieurs jours pour nous quatre et pour Bouli. »

Nous nous sommes tous mis en route !
Quelle aventure pour moi qui n’avais jamais quitté Beer-Sheba !
Nous avons marché toute la journée en faisant juste un arrêt pour manger quelques-unes de nos provisions. Mon père avait emporté un chaudron avec des braises, ainsi nous avons pu allumer un feu quand la nuit a commencé à tomber et nous nous sommes tous pelotonnés dans nos manteaux et les couvertures autour du feu.
Théman et Kénaz prenaient soin du feu pour que nous ayons des braises pour la suite de notre voyage.
Quels moments merveilleux pour moi ! Les étoiles ne m’avaient jamais paru aussi belles, ni aussi nombreuses. Elles m’ont rappelé les paroles que mon père et ma mère m’avait si souvent répétées. Dieu leur avait dit, déjà avant ma naissance, que mes enfants, les enfants de mes enfants et leurs descendants seraient aussi nombreux que les étoile du ciel ! Moi, à l’origine d’un peuple aussi nombreux ? J’avais un peu de mal à imaginer cela.

Après trois jours de marche et autant de nuits de bivouac mon père a vu de loin le lieu où Dieu l’envoyait. La veille au soir il m’avait dit que Dieu voulait qu’il lui offre un sacrifice sur cette montagne, à Morija.  
Il a dit aux deux serviteurs :
« Restez ici avec l’âne ; Isaac et moi nous irons jusqu’à cette colline là-bas pour adorer Dieu, puis nous reviendrons vers vous ! »

Il posa le gros fagot de bois sur mon dos et le sangla bien pour que je n’en perde pas une branche. Mon père prit le chaudron avec les braises pour le feu et un couteau. Et nous sommes partis ensemble.
J’étais fier de participer à cette belle mission, alors que Théman et Kénaz en étaient exclus.
Fier de faire ce tronçon de notre voyage seul avec mon père.
Le chemin était en pente, le bois pesait sur mon dos… mon père était silencieux et semblait troublé, mes idées vagabondaient. Je pensais aux nombreuses fois où mon père avait offert des sacrifices pour Dieu. Il m’avait expliqué que c’était un acte qui montrait son amour pour lui et son obéissance et que l’agneau offert mourait pour que lui puisse être accepté dans la présence de Dieu. 
Et subitement je sus ce qui me chipotait depuis un moment. Nous avions du bois, du feu et le couteau pour le sacrifice, mais où était l’agneau ?
J’ai posé la question à mon père. Il m’a répondu : 
« Mon fils, Dieu pourvoira lui-même à l’agneau pour le sacrifice. »
Son explication me suffisait. Je lui faisais confiance. Je savais que mon père avait une relation spéciale avec Dieu et qu’il avait souvent vécu des miracles avec lui… à commencer par ma naissance quand il avait déjà 100 ans et ma mère 90 !
Et nous avons continué notre chemin ensemble.

Nous avons fini par arriver à l’endroit que Dieu avait indiqué à mon père.
Ouf ! je pouvais enfin déposer le bois qui commençait sérieusement à m’entailler les épaules et le dos. Le paysage était magnifique. Mon père a cherché quelques grosses pierres pour construire un autel. Il a disposé le bois…

Mais il n’y avait toujours pas d’agneau !

Mon père m’a appelé et m’a demandé de me coucher sur l’autel et avec la corde qui liait le bois il m’a ligoté par-dessus le bois.
Je n’avais pas l’habitude de désobéir à mon père, je me suis laissé faire…
Je croyais qu’il me faisait une blague, que ce n’était qu’un jeu en attendant que Dieu pourvoie à l’agneau…
Mais quand j’ai vu son visage complètement défait j’ai compris que c’était sérieux.
Quelle souffrance dans ses yeux !
Des larmes inondaient ses joues… il avait l’air si malheureux, mais aussi si déterminé.
Je ne comprenais plus rien. Je savais que mon père m’aimait plus que tout ! J’étais l’enfant promis par Dieu, celui qu’il avait attendu pendant 25ans ! Celui qui devait lui donner une descendance nombreuse selon la promesse… une descendance aussi nombreuse que les étoiles que j’avais encore admirées hier soir. Je ne pouvais pas mourir ! Mais je voyais bien le couteau dans sa main qu’il levait au-dessus de ma poitrine. J’ai fermé les yeux. J’étais tellement tétanisé par la peur et l’incompréhension que mes cris restaient coincés dans ma gorge.

Le cri vint du ciel ! « Abraham ! Abraham ! »

Mon père arrêta son geste pour regarder d’où venait cette voix et pour répondre :
« Me voici. »
L’ange de l’Eternel lui dit :
« Ne porte pas la main sur ton fils ! Ne lui fais pas de mal ! Je sais maintenant que tu crains Dieu car tu ne lui as pas refusé ton fils unique. »
Dans le silence qui a suivi nous avons entendu un bêlement. Un bélier était prisonnier des buissons dans lesquels s’étaient prises ses cornes.
Dieu avait pourvu !
Avec une rapidité extraordinaire mon père a défait les liens qui me ficelaient et il m’a serré dans ses bras avec une force qui manifestait tout son amour ! Moi j’étais encore tremblant de peur ; mes jambes étaient flageolantes et mon cœur tambourinait dans ma poitrine !
Puis mon père a libéré le bélier et l’a mis sur l’autel, là où j’étais auparavant.
Et il l’a offert en sacrifice à ma place.
Avec le recul je peux imaginer la joie et l’allégresse qui ont dû inonder son cœur à ce moment-là.

La colline portait bien son nom, Morija signifie « apparition de l’Eternel ».
Mais mon père l’a appelée Adonaï Jireh, « Le Seigneur pourvoira. »
Les deux noms lui allaient bien !

L’ange de l’Eternel a encore appelé du haut du ciel :
« Je le jure par moi-même, parole de l’Eternel, puisque tu as fait cela, puisque tu ne m’as pas refusé ton fils, ton unique, je te comblerai de bénédictions, je multiplierai ta descendance et je la rendrai aussi nombreuse que les étoiles du ciel et que les grains de sable au bord de la mer. Ta descendance dominera sur ses ennemis. Tous les peuples de la terre seront bénis à travers ta descendance parce que tu m’as obéi. »

Sur le chemin pour rejoindre les serviteurs et Bouli mon père me raconta ce que Dieu lui avait dit la veille de notre départ :
« Prends Isaac, ton fils unique, que tu aimes, et vas au pays de Morija. Là, tu me l’offriras en sacrifice sur l’une des collines, celle que je t’indiquerai. »
Il m’a expliqué qu’il en avait été terriblement bouleversé et complètement déchiré. Il ne comprenait pas pourquoi Dieu lui demandait cela.
Son cœur saignait à l’idée de sacrifier ce fils qu’il avait tant souhaité pendant 25 ans et que Dieu lui avait accordé dans sa vieillesse selon sa promesse. Mais de l’autre côté il ne voulait pas désobéir à Dieu qu’il servait avec amour et crainte. Donc il a décidé d’obéir sachant que Dieu ne mentait pas en lui promettant qu’il serait le père d’une grande nation. Il savait que Dieu agirait pour le mieux. Et quand il a dit à Théman et Khénaz « Nous reviendrons vers vous » il pensait que tout restait possible… De même quand je lui ai demandé où était l’agneau il m’a répondu que Dieu allait pourvoir…

Il était prêt à me sacrifier par obéissance, mais au fond de lui il savait que Dieu était un Dieu d’amour qui ne désirait pas la mort.
Adorer en immolant son enfant ? Voilà qui dépassait de beaucoup son entendement humain. Seule la foi qui brillait dans son cœur pouvait voir au-delà des choses visibles et triompher, appuyée sur la certitude de la résurrection. Malgré le spectre de la mort, il s’est attaché à la puissance de Dieu. Ma naissance avait été miraculeuse, il pensait que ma vie pouvait l’être aussi.

Mais en portant le feu et le couteau il avait l’impression de porter le jugement de Dieu.
Dieu a voulu le mettre à l’épreuve. Il l’a d’ailleurs affirmé dans ces paroles adressées du ciel : « Ne porte pas la main sur ton fils ! Ne lui fais pas de mal ! Je sais maintenant que tu crains Dieu car tu ne lui as pas refusé ton fils unique. »
Et parce que Abraham, mon père, a obéi, Dieu a renouvelé sa promesse du haut du ciel de multiplier sa descendance et de bénir tous les peuples de la terre à travers lui !

Je n’étais qu’un tout jeune homme, mais j’étais capable de me demander comment Dieu allait tenir cette promesse… j’étais le seul pour le moment … mais la promesse passerait forcément à travers moi.

Fin du récit d’Isaac…

En route vers Pâques…

Oui, la promesse de Dieu est passée par Isaac. Il fut le père de Jacob dont les 12 fils ont été à l’origine des 12 tribus d’Israël.
La promesse est passée par David qui a acheté l’emplacement de Morija dans des circonstances dramatiques.
C’est là que l’Eternel Dieu a aussi pourvu à l’agneau pour notre salut.
« Mon fils, Dieu pourvoira à l’agneau pour l’holocauste » fut la réponse d’Abraham, parole prophétique qui annonce la croix. Dieu seul, en effet, pouvait donner l’Agneau en sacrifice pour le péché, réponse parfaite et définitive aux exigences de la justice et de la sainteté divines.

A Gethsémané Jésus a vu s’approcher avec terreur la mort qu’il allait devoir endurer pour nous !
Il aurait souhaité que cette épreuve s’éloigne de lui !
Nous pouvons facilement nous imaginer la détresse d’Isaac, mais beaucoup moins celle de Jésus.
Pourtant Jésus, le Fils de Dieu, était pleinement homme.
Il a vécu ses dernières heures de sa vie en tant qu’humain dans la souffrance et l’angoisse.

Sur la colline où « le Seigneur pourvoira » le rideau du temple s’est déchiré. Ce rideau, symbole de l’impossibilité de rejoindre Dieu dans sa sainteté, s’est fendu de haut en bas, sans aucune intervention humaine. C’est Dieu lui-même qui a déchiré le rideau de la séparation. Il confirme à travers cette déchirure que la mort de Jésus abolit cette séparation.
Dieu est venu vers nous à travers son fils !
Emmanuel, Dieu avec nous !
Avant de mourir Jésus s’est écrié d’une voix forte : « Tout est accompli ! »
Là, sur la croix, il a accompli ce pour quoi il était né ! 
Etre le sauveur du monde !
Il l’a fait pour toi, il l’a fait pour moi, rendons-lui gloire !

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