Ah ! le cœur d’une mère est souvent déchiré… bien plus que son corps quand les enfants naissent. Car cette douleur-là ne dure qu’un temps, alors que les douleurs du cœur grandissent et persistent avec le temps qui passe !
Je réfléchis à tout cela alors que je sens que j’arrive à la fin de ma vie et que j’ai perdu mes deux fils, que je me souviens et passe en revue les étapes importantes qui m’ont marquée avec leurs joies, leurs peines et leurs déchirures.
Aujourd’hui je peux imaginer le cœur brisé de ma mère quand j’ai suivi avec un grand enthousiasme Eliezer, le serviteur d’Abraham, qui m’emmenait vers une nouvelle vie, une nouvelle patrie, vers une nouvelle famille. Elle avait compris qu’elle ne reverrait plus jamais la fille qu’elle chérissait tant !
Elle n’a pas eu le temps de se préparer à cette séparation brutale car tout s’est fait tellement vite, en quelques heures ! Un jour j’étais une jeune fille choyée dans la maison familiale, le lendemain je partais pour me marier avec un inconnu à 600 km de chez moi !
Nous habitions à Harân, au nord-ouest de la Mésopotamie. Autrefois mon arrière-grand-père avait émigré dans cette région avec toute sa famille depuis Our en Chaldée et tous se sont installés ici.
Ce soir-là, comme tous les autres soirs, j’étais sortie puiser de l’eau. Insouciante, j’avançais, avec un bon nombre d’autres femmes, vers le puits à l’extérieur de la ville, ma cruche sur l’épaule… La curiosité m’a piquée quand j’ai vu des chameaux (il y en avait dix, je les ai comptés) agenouillés près de l’abreuvoir. Un homme se tenait près d’eux. Il n’avait pas puisé d’eau pour ses bêtes, pourtant il était accompagné de serviteurs qui se reposaient à l’ombre des bagages entassés. Chameaux et chargements, ainsi que les hommes étaient couverts de poussière, signe qu’ils avaient fait un bien long voyage. L’homme, à l’écart des autres, semblait très concentré, comme s’il était en train de prier. Ou peut-être était-il simplement trop fatigué pour descendre les marches du puits et remonter avec l’eau qui désaltérerait ses chameaux. C’est qu’il en fallait de l’eau pour dix chameaux ! Intriguée je suis descendue remplir ma cruche… Quand je suis remontée l’homme s’est adressé à moi :
« S’il te plait, penche ta cruche et laisse-moi boire un peu d’eau. »
J’ai descendu ma cruche que j’avais bien calée sur mon épaule et je lui ai donné à boire et dans un élan de générosité fougueuse et aussi parce qu’on m’avait appris le respect envers les visiteurs je lui ai répondu :
« Bois, et je vais aussi puiser de l’eau pour tes chameaux, jusqu’à ce qu’ils aient assez bu. »
Et je me suis empressée de vider le reste du contenu de ma cruche dans l’abreuvoir ! Je ne sais pas combien de fois j’ai couru de l’abreuvoir au puits et du puits à l’abreuvoir jusqu’à ce que tous les chameaux aient eu assez à boire. Les autres femmes étaient reparties depuis longtemps et l’homme, qui semblait très étonné, m’a regardé faire ! Au moment où je voulus rentrer chez moi il a fouillé dans sa besace et m’a donné un anneau et deux bracelets en me demandant :
« De qui es-tu la fille ? Y a-t-il dans la maison de ton père de la place pour que nous puissions y passer la nuit ? »
Je lui répondis :
« Je suis une fille de Betouel, le fils de Milka et de Nahor. Il y a chez nous de la paille et du fourrage en abondance et toute la place pour vous loger. »
Alors l’homme s’est soudain mis à genoux et s’est prosterné. Il pria l’Eternel et, de ce que je compris, il le remercia pour sa bonté et de l’avoir conduit jusqu’à la parenté de son maître.
Je l’ai laissé à ses prières pour courir chez ma mère qui devait commencer à s’inquiéter de mon énorme retard ! Je lui ai tout raconté. Mon frère Laban, qui avait tout entendu et avait vu mon anneau et les bracelets en or, s’est précipité dehors et a couru jusqu’à la source pour inviter l’homme et tous ses compagnons à venir passer la nuit chez nous.
Laban fit décharger les chameaux et leur fit donner de la paille et du fourrage. Il fit apporter aussi de l’eau pour laver les pieds à tous les hommes. Puis il leur servit un repas.
Mais l’homme ne voulut pas manger avant d’avoir dit pourquoi il était venu de si loin.
Il nous apprit qu’il était le serviteur d’Abraham qui était devenu un homme important et riche.
Dans la famille, nous avions tous entendu parler de cet arrière-grand-oncle qui, à nos yeux, était une légende, l’aventurier que tous admiraient secrètement ! Sur l’ordre de Dieu, parait-il, il avait quitté sa famille en emmenant sa femme Sara et Loth, son neveu orphelin. Eliezer, c’était le nom de notre homme, était venu jusqu’ici pour chercher une femme pour le fils qu’il avait eu à l’âge de cent ans !
Il nous a aussi raconté comment il avait demandé à Dieu de lui envoyer au bord du puits celle qui serait la femme idéale pour ce fils, nommé Isaac !
Moi !
Laban et mon père Betouel répondirent :
« Tout cela vient de l’Eternel. Que pourrions-nous dire de plus en bien ou en mal ? Voici Rébecca : elle est là, devant toi. Prends-la, emmène-la et donne-la comme épouse au fils de ton maître, comme l’Eternel en a décidé. »
Lorsque le serviteur d’Abraham entendit ces paroles, il se prosterna jusqu’à terre devant l’Eternel. Puis il sortit des objets d’argent et d’or et des vêtements pour me les donner ; il fit aussi de riches présents à mon frère et à ma mère. Et seulement après cela, lui et ses compagnons mangèrent et burent, puis ils passèrent la nuit dans la maison.
Tôt le lendemain matin, il dit :
« Laissez-moi retourner chez mon maître. »
On peut dire que notre Eliezer était pressé de retourner chez lui.
Ma mère et Laban auraient préféré que je reste encore une dizaine de jours avec eux.
Mais il insista !
On me demanda mon avis. J’étais tout à fait d’accord de partir avec lui tout de suite !
Les adieux ont dû déchirer le cœur de ma mère qui me voyait partir si loin avec ma nourrice et mes servantes.
C’est ainsi que je suis devenue la femme d’Isaac par la volonté de l’Eternel !
Il m’aima et j’ose espérer que ma présence l’a consolé du décès de sa mère à laquelle il était très attaché.
J’ai connu, comme ma belle-mère Sara, la douleur de celle qui ne peut pas être mère, celle qui attend chaque mois le miracle de la vie et qui à chaque fois est déçue. Je pouvais imaginer sa souffrance de ne pas pouvoir porter d’enfant alors que le ventre de sa servante Agar s’arrondissait. Selon nos coutumes cet enfant deviendra sien … mais elle ne l’avait pas porté … elle ne l’avait pas allaité… son sang ne coulait pas dans les veines d’Ismaël. Dans sa vieillesse Dieu l’a bénie et elle a eu un fils : Isaac.
Heureusement le Seigneur ne m’a pas fait attendre, comme Sara, d’avoir atteint mes 90 ans pour enfin être mère.
Je sais qu’Isaac implorait souvent l’Eternel pour que je puisse concevoir un enfant.
Je fus enfin enceinte 20 ans après notre mariage.
Beaucoup de joie, mais aussi la douleur d’une future mère qui ne comprend pas ce qui se passe en elle ! Je sentais des coups dans mon ventre comme s’il y avait une énorme bagarre en moi ! J’étais bousculée de l’intérieur.
C’était vraiment terrible ! J’en étais presque arrivée à regretter d’être enceinte J’en fus si perturbée que je suis allée consulter l’Eternel :
« Si c’est comme ça, pourquoi en suis-je arrivée là ? »
Le Seigneur Dieu me répondit :
« Ils sont deux peuples dans ton ventre. Deux peuples différents naîtront de toi. L’un des deux sera plus puissant que l’autre, et l’aîné sera assujetti au cadet. »
Quelles paroles étranges !
Devais-je comprendre qu’il y avait deux enfants dans mon ventre ?
Deux enfants, deux peuples…
Deux enfants, deux peuples qui étaient déjà en conflit avant leur naissance ?
Deux enfants, deux peuples qui se déchireront plus tard…
Deux enfants, deux peuples qui lutteront pour pouvoir de dominer l’autre…
La fin de ma grossesse fut difficile et le jour de l’accouchement je mis effectivement deux enfants au monde. Deux garçons… L’aîné était un bébé tout roux et tout doux car il avait le corps recouvert de poils… nous l’avons appelé Esaü, ce qui signifie « le velu ». Son cadet de quelques minutes le tenait par le talon, comme s’il avait voulu le tirer vers l’arrière pour le dépasser et voir le jour avant lui ! Nous l’avons appelé Jacob qui signifie « le Talon ».
Rien n’a été facile par la suite… Les différences entre nos deux fils n’ont fait que se renforcer au fil des années. Ils n’avaient vraiment rien en commun !
Esaü est devenu un solide gaillard tout en muscles, qui aimait courir la campagne et aller chasser. Jacob était d’un naturel plus calme et paisible et il aimait rester au campement et nous aider à cuisiner. Et tout naturellement Isaac préféra Esaü car il aimait le gibier et mon affection se reporta sur Jacob.
Chacun son chouchou, son préféré !
Souvent je repensais à ce que l’Eternel m’avait dit : « L’un des deux sera plus puissant que l’autre, et l’aîné sera assujetti au cadet. » Comment un garçon aussi doux que Jacob pourrait-il assujettir la tornade Esaü ?
Je ne peux pas dire que je n’aimais pas Esaü ; c’était mon fils… mais nous n’avions rien en commun. Dès qu’il en a eu l’occasion, il s’est détaché de la vie de famille près des tentes. Il ne s’intéressait pas aux affaires de son père ni à ses troupeaux. Pourtant un jour il lui faudrait à son tour gérer tout cela. Car l’aîné reçoit la plus grande part de l’héritage en biens, en troupeaux, en notoriété et en bénédiction.
Je me suis donc beaucoup réjouie quand Jacob m’a raconté comment il avait manipulé son frère pour qu’il lui cède son droit d’ainesse contre un plat de lentilles. La promesse de Dieu était-elle en marche ?
Le temps passa…
Abraham mourut à l’âge de 175 ans, comblé après une vieillesse heureuse. Nos garçons devinrent des hommes adultes. Esaü fit peu de cas des traditions familiales et épousa deux femmes hittites qui nous rendirent la vie amère. Isaac se faisait vieux, il ne voyait plus et il pensait qu’il allait bientôt mourir. Il fit appeler Esaü pour lui transmettre la bénédiction liée à son statut de fils aîné.
Mon cœur de mère paniqua… Je ne pouvais pas laisser faire ça… Dieu avait-il oublié sa promesse ? N’avait-il pas dit que le cadet asservirait l’aîné ? Il fallait absolument que j’intervienne, que je donne un coup de pouce à cette promesse, que j’empêche Isaac de bénir Esaü !
J’étais prête à tout, absolument tout, pour enrayer ce projet et j’ai entraîné Jacob dans un stratagème sournois pour qu’il hérite, lui, de la bénédiction ! D’ailleurs pourquoi culpabiliser, Esaü ne lui avait-il pas vendu son droit d’aînesse ?
Isaac avait demandé à Esaü de lui préparer son plat de gibier préféré.
Il fallait faire vite !
Esaü était parti chasser ; j’espérais que le gibier fuirait devant lui, l’entraînant loin des tentes ! Il fallait ruser avec intelligence ! Isaac était certes aveugle, mais son odorat et son toucher étaient intacts.
Ah! l’amour d’une mère qui vous rend capable de surmonter tous les obstacles!
Jacob et moi avons entamé une course contre la montre.
Il nous fallut tuer des chevreaux… les cuisiner en ragout façon gibier… fabriquer avec leur fourrure de quoi recouvrir les mains, les avant-bras et le cou de Jacob pour donner l’illusion d’une peau velue… cuire du pain…
Ah ne pas oublier de revêtir Jacob d’habits portés par Esaü et qui auront gardé son odeur… puis être le plus naturel possible au moment d’apporter le plat à Isaac.
Quelle tension !
Mon cœur de mère explosait d’angoisse à l’idée qu’Isaac découvre la supercherie !
Ah il ne fut pas aussi facile à duper que je le pensais !
Il s’étonna de la vitesse d’exécution du plat…
Mais Jacob mit l’Eternel dans le coup !
« C’est l’Eternel ton Dieu qui a mené le gibier sur mon chemin. »
Isaac sembla douter et lui demanda de s’approcher pour qu’il puisse le toucher…
Je retins mon souffle…
« La voix est celle de Jacob, mais les mains sont celles d’Esaü. »
Ouf !
Ah non, ce n’était pas encore gagné… il redemanda : « Es-tu bien mon fils Esaü ? »
Ça ne finirait donc jamais ?
Enfin Isaac dit :
« Sers-moi donc, que je mange du produit de la chasse de mon fils, pour te donner ensuite ma bénédiction. »
Non, il fallait encore passer le test de l’odeur pour effacer tous les doutes !
« Approche-toi, viens m’embrasser, mon fils.
Oui, l’odeur de mon fils est comme la senteur d’un champ béni par l’Eternel.
Que Dieu t’accorde donc la rosée qui descend du ciel, qu’il rende tes terres fertiles, qu’il te donne avec abondance du froment et du vin.
Que des nations te soient assujetties, que, devant toi, des peuples se prosternent ! Sois le chef de tes frères, que les fils de ta mère s’inclinent devant toi !
Maudit soit qui te maudira, béni soit qui te bénira ! »
Enfin le soulagement après les paroles de bénédiction.
Mais la suite fut pénible et mon cœur de mère, malgré ma préférence pour Jacob, saigna pour Esaü en entendant ce que mon stratagème avait engendré !
Les tremblements dans la voix d’Isaac quand il comprit qu’il avait donné sa bénédiction à un autre…
Le terrible cri plein d’amertume d’Esaü…
Ses supplications : « Moi aussi, mon père, bénis-moi ! » …
L’impuissance d’Isaac : « Ton frère est venu et il a extorqué ta bénédiction par ruse. »
La détresse d’Esaü : « N’as-tu pas de bénédiction en réserve pour moi ? »
La résignation d’Isaac : « Vois, j’ai fait de lui ton maître et je lui ai donné tous ses frères pour serviteurs, je l’ai pourvu de blé et de vin. Que puis-je donc faire pour toi, mon fils ? »
L’insistance d’Esaü : « Ne possèdes-tu qu’une seule bénédiction, mon père ? Bénis-moi, moi aussi, mon père ! »
Ses pleurs et ses grands cris…
Ce jour-là j’ai perdu mes deux fils.
Plus tard je me suis interrogée sur mes actes et leurs motivations. Mon amour excessif pour Jacob m’avait fait croire que c’était à moi de faire en sorte que la promesse de Dieu, faite avant leur naissance, se réalise.
Dieu avait choisi Jacob. Mon désir de vouloir à tout prix l’aider à accomplir ses projets pour ma famille n’avait entraîné que des ruptures, des séparations… Je ne pouvais pas justifier mes mensonges et mes incitations à la tromperie. J’avais laissé mes sentiments prendre le dessus sur l’honnêteté et la vérité.
Mais en moi persiste un espoir.
Je sais que Jacob, le trompeur, deviendra le père d’un peuple nombreux, un peuple choisi par Dieu !
Je sais que Dieu fait réussir ses plans avec ce que nous sommes ; même avec nos imperfections et nos péchés.
Déjà à travers la vie d’Abraham et de Sara Dieu a montré qu’il pouvait réaliser ses promesses avec des personnes imparfaites !
Il aurait pu rendre parfaits ceux qui le connaissent et l’adorent… cela aurait simplifié bien des choses… et nos vies auraient été bien plus simples aussi !
J’ajoute juste ces quelques mots à ce que Rébecca nous a dit :
Oui, il a décidé d’utiliser ses enfants, ceux que son Fils a rachetés à la croix pour proclamer le message du salut et de la libération…il a décidé de t’utiliser toi et moi avec ce que nous sommes… et nous avons la promesse qu’il nous a laissée :
« Et voici, je suis moi-même avec vous tous les jours, jusqu’à la fin du monde. »
Amen !!!
