Le voyage d’Hermas – 1 : Où Hermas passe de l’esclavage à la liberté

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Du fouet sur mon dos, la morsure.
De la sueur dans mes yeux, la brûlure.
De la corde sur mes mains, la coupure.
Sans cesse je comptais mes blessures.

D’aussi loin que je me souvienne, j’ai toujours travaillé dans cette mine de cuivre. Descendre dans le gouffre, arracher avec ses mains de la terre, remonter par une échelle de corde qui vous cisaillait doigts et pieds, verser la terre dehors, et recommencer. En haut, en bas, sur des plate-forme au milieu, le contremaître qui claquait son fouet vous hurlait de travailler. Descendre, arracher, remonter, vider. Pas le temps de parler, pas le temps de connaître, une fois que vous avez dit votre nom à vos compagnons, vous avez déjà présenté l’intégralité de votre être. Descendre, arracher, remonter, vider. Pas le temps de savoir qui vous êtes, vous avez une tâche à accomplir, une mission à faire, et l’on vous dit sur tous les tons que c’est votre unique raison d’être. Descendre, arracher, remonter, vider. Et en surface, le gouverneur de la mine qui évalue votre production, et ne vous trouve jamais à la hauteur. Descendre, arracher, remonter, vider. Risquer les inondations, les gaz, les éboulements, les chutes pour arracher de la terre dont vous ne voyez jamais le cuivre. Descendre, arracher, remonter, vider. Rechercher du cuivre que vous ne toucherez jamais, qui sera envoyé à d’autres qui le porteront comme bijou ou comme outil sans qu’il ne leur ait rien coûté. Descendre, arracher, remonter, vider. Et au final mourir, mourir aujourd’hui, ou demain. Mourir écrasé ou disloqué, ou malade. Descendre, arracher, remonter, vider. Et souffrir d’ici là. Descendre, arracher, remonter, vider.

A la surface, vous avez une grande esplanade de boue, où un millier de femmes rince et tamise la terre, pour y faire surgir les pépites de cuivre que l’on recherche tant. Ce cuivre est ensuite rassemblé dans de grands sacs, puis envoyé à dos de mulets jusqu’à la ville de Sklabia. De là, il servira à faire des outils et des bijoux qui seront vendus pour alimenter les finances du Maître, notre dirigeant à tous. Les sbires du Maître patrouillent en tous endroits de la mine, leur tatouage de serpents sur le cou, et le knout toujours à la main. Ce sont les seuls êtres humains qui viennent et sortent de la mine. Une fois, un fonctionnaire de la capitale était venu : il était ridicule, avec ses habits de soie orange et son diadème en tissu. Il n’avait pas posé un pied à terre, de peur de salir son chausson dans la boue du camp. Je ne l’avais pas vu plus longtemps, parce qu’il fallait descendre, arracher, remonter et vider. Voilà tout ce que j’ai vécu, et voilà tout ce que je vivrai encore.

« Tu es lent, chacal ! Bouge-toi un peu ».

Coup de fouet. Les esquilles d’os me déchirent l’omoplate. Il faudra finir la journée avec une douleur dans l’épaule.

« Je réclame cet homme ».

Voix féminine. Je me retourne, comme j’imagine la moitié du camp. Un silence surnaturel tombe sur l’enceinte. Le gouverneur du camp, fin comme une cigogne et suant comme un bœuf, se détourne des comptes qu’il faisait, et vient demander à la femme :

« Qu’est-ce que tu demandes ? »

« Je réclame cet homme. Et la liberté du camp tout entier. »

La femme qui faisait cette demande était une femme au visage et aux vêtements ravagés. Elle portait sur chaque joue les tatouages que font les proxénètes quand ils achètent leurs prostituées, et son bras portait la marque de nombreuses coupures. Ses vêtements étaient sales et déchirés en plusieurs endroits, fait dans un tissu bon marché qui avait fait son temps longtemps auparavant. Elle avait peut-être été belle, mais à présent toute son apparence était repoussante. Une seule chose faisait qu’on la fixait : son regard. Elle avait des yeux magnifiques et sereins.

« Tu es visiblement issue de la même fange qu’eux, et tu me donnes des ordres pour les libérer ? Rejoins donc cette boue dont tu veux les tirer. »

« Touchez moi et mon mari vous fera rendre gorge. »

« Ton… Entendez cela, les gars, cette souillon a trouvé quelqu’un qui veuille bien d’elle ! »

« Il règlera vos comptes lorsqu’il reviendra détrôner l’Usurpateur. »

Les rires cessèrent.

« Ton mari est celui qui veut détrôner le Maître ? »

« Mieux que cela : il est en route pour le faire. »

« Quand je te regarde, je vois une prostituée échappée de sa chambrée, pourquoi devrais-je te croire ? Un homme aussi puissant que l’ancien Empereur se liera-t-il avec une catin dans ton genre ? Tu n’es rien, et tu n’as aucune autorité ici. »

« Cette montagne m’appartient, car elle appartient à l’Empereur, et que je suis son épouse. »

« En attendant, elle est gérée par le Maître. »

« L’Usurpateur verra bientôt sa fin. De quel côté voulez-vous être ? »

« Rah, tu m’agaces, femme. Assez parlé : j’ai avec moi cinquante gars plus solides les uns que les autres, et toi, qu’amènes-tu ? »

« Je te l’ai dit : je suis l’épouse de l’Empereur. »

Sifflement. Hurlement. Un des contremaîtres s’effondre dans la boue, face contre terre, flèche dans le cou. D’autres sifflements, d’autres flèches.  Le gouverneur crie le rassemblement, sort une dague et se précipite vers la dame. En chemin, il dérape et glisse dans la boue. Il tâche de se relever, mais ses deux bras semblent pris dans la fange et ne pas le laisser sortir. Les contremaîtres, pris dans un déluge de flèches, fuient dans tous les sens. Les prisonniers courent aussi vite qu’ils peuvent et désertent immédiatement la mine, fuyant dans la forêt, ou plus haut vers la montagne. Je reste seul au milieu du camp, émerveillé par ce que je vois, ne me sentant pas en danger. Le chaos est bref, et quand tout est fini, il ne reste plus que moi, la dame, et le gouverneur prisonnier dans la boue.

« Qu’est-ce que ceci, sorcière ? Aurais-tu donc le pouvoir sur les éléments ? »

« Moi non, mais mon défenseur oui. »

« Ton défenseur ? »

La dame marche sur la tête du gouverneur, enfonçant son visage dans la boue, l’étouffant complètement. Il se débat comme il peut, mais la boue semble l’avaler progressivement, la terre l’engloutit au fur et à mesure. Je le vois bouger de plus en plus faiblement, puis il ne bouge plus, la dame piétinant toujours son cou et sa tête.

« Ainsi finiront tous ceux qui se sont rebellés contre mon époux. »

Et elle descend du cadavre.

A peine cinq minutes plus tôt, je recevais un coup de fouet dans le dos au beau milieu d’une mine remplie d’esclaves et de gardiens. Et voici qu’à présent, j’étais seul au milieu du camp, avec une dame a l’aspect terrifiant et le cadavre de l’ancien gouverneur qui finissait de disparaître, aspiré par la terre. Le monde venait de basculer.

« Quelle est votre nom ma dame ? »

« J’en ai eu plusieurs, et mon époux m’en a donné un autre. Continue de m’appeler « ma dame », cela convient. Quel est ton nom, à toi ? »

« Hermas, madame. »

« Hermas, mon époux m’envoie faire le tour des villes de son continent pour annoncer et préparer son retour prochain. Veux-tu préparer le retour de l’Empereur avec moi ? »

« Vous venez de m’offrir la liberté et la vie, qui pourrais-je suivre d’autre ? Ma vie est pour vous ».

« Alors viens Hermas, mon époux t’attend. »

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