Episode 9: Où loin de la ville molle, Hermas et la Dame découvrent une forteresse de fer.

Nous avons traversé des fermes bien ordonnées, et des landes laissées à elles-même. Nous avons traversé des canaux bien au sec sur des bacs, et des marais avec de l’eau jusqu’aux hanches. Nous nous sommes reposés dans des forêts épaisses, et dans des plaines nues battues par les vents. Nous avons eu froid, nous avons eu chaud, et nous avons marché longtemps.

Chaque soir et à chaque pause, je sortais mon épée et tâchais de m’entraîner sur le vent et contre les arbres. Ils n’étaient pas des adversaires efficaces, mais au moins je m’habituais au poids de l’arme et de l’équipement, dont la rigidité m’agaçait parfois. La Dame tantôt me regardait, tantôt préparait à manger, et nous avons vécus pendant des semaines dans une existence très austère, au point où je ne voyais plus la différence entre ma vie et celle des animaux sauvages. Ne sachant pas où les chevaux nous menaient, je m’attendais à ce que derrière chaque colline se profile soudain la ville de l’Empereur, où enfin tout se finirait.

Mais ce jour-là, c’était autre chose : une sorte de forteresse frontalière, aussi incongrue que basse, posée sur la pente d’une colline isolée. Mon premier réflexe était de vouloir l’éviter mais les chevaux voulaient absolument nous y guider. Plus nous nous rapprochions, et plus nous pouvions voir distinctement les murs noirs et les créneaux gris, le donjon fait à moitié de pierre et autre moitié de bois, et de manière générale ce mélange de construction solide et bricolage désespéré qui caractérise les bâtiments frontaliers. A travers la porte ouverte, nous voyons des colonnes de soldats en exercice, bien qu’ils ne portent pas l’uniforme des gardes de Hevel par exemple. Je portais la main sur le côté, et je m’assurais d’être devant la Dame, afin que si jamais on tentait de la capturer, je puisse au moins les retarder assez pour lui permettre de fuir. J’étais déterminé à ce que plus jamais un gouverneur ne mette la main sur elle.

Bien sûr, les sentinelles nous avaient repérés depuis très loin, dans cette lande jaune qui servait de territoire. Un sergent sortit avec un peloton de lanciers, dont les armes paraissaient rouillées au fur et à mesure qu’ils s’approchaient. Au bout d’un moment, j’ordonnais à ma monture de stopper.

« Ma Dame, soyez prête à fuir ».

« Ils ne sont pas venus nous faire du mal, Hermas. »

Le sergent – habits de cuir noir, casque en cuir brun- s’arrêta à quelques mètres de nous.

« Salutations ma dame ! La dame Achamoth, dirigeante de ce campement, me charge de vous souhaiter la bienvenue ! Viendrez-vous avec nous ? »

« Mon serviteur pourra-t-il garder ses armes ? »

« Mais enfin, ma dame, tout le monde dans cette région est armé » dit le sergent, l’air amusé.

C’est ainsi que les lanciers nous précédèrent jusqu’à l’intérieur de la forteresse frontalière, et que je pus me faire une meilleure idée de nos hôtes. C’était une garnison mixte, pauvrement équipée, mais dont les troupes paraissaient bien entraînées et disciplinées. Chaque peloton était sous la responsabilité d’un chef, qui paraissait pouvoir demander de déplacer une montagne sans que ses troupes rechignent. Je passais au milieu de tous ces soldats bigarrés, aux armes rouillées ou mal affutées, en me demandant à quoi ils se préparaient. Nous étions loin de toute ville, et ils n’étaient pas assez nombreux pour causer de grands dommages à une armée. Alors que faisaient-t-ils ici ?

Nous arrivâmes au pied du donjon, et nous montâmes les escaliers jusqu’à une immense salle des cartes, aux murs chargés de bibliothèques et de livres. Au milieu, une vieille dame aux cheveux blancs, vêtue d’une armure de cuir cloutée et avec une masse sur le côté. Elle avait le regard des conquérantes. Aussitôt qu’elle nous vit, elle se précipita en avant et se jeta presque à terre aux pieds de la dame.

« Ainsi donc c’est vous que nous attendions ! Nous sommes prêt ma Dame, à ce que vous nous conduisiez jusqu’à la victoire. »

La Dame, avec ses magnifiques cheveux noirs et sa robe blanche était décontenancée devant cette dame aux cheveux blancs et armure noire.

« On m’a déjà fait le coup du faux service, j’exige d’abord de savoir qui vous êtes et qui vous servez. »

« Nous sommes un refuge de hors-la-loi à l’origine, des parias de toute sorte. Nous avons souffert sous la règle de l’usurpateur et nous nous sommes ainsi rassemblée dans ce désert, à l’intérieur de cet ancien fort qui date de la dernière guerre entre l’Usurpateur et l’Empereur. Nous sommes maintenant des hommes et des femmes qui attendons le retour de l’empereur, et espèrent servir son épouse entre temps. Nous ne sommes pas nombreux, mais nous pouvons vous obéir de toute nos compétences. »

« Je n’ai pas besoin de soldats. »

« Mais vous avez besoin de défenseurs. De plus, vous n’avez pas encore vu nos scribes, nos ingénieurs et tous les savants que l’Usurpateur a renvoyé dans les steppes. Avec cela madame, vous pouvez bâtir quelque chose. »

« Quel est votre nom ? Que faisiez-vous auparavant ? »

« Je suis dame Achamoth, et j’ai enseigné à l’université de la capitale. J’ai été renvoyée de devant le maître parce que je m’opposais à lui. A force d’errance, je me suis retrouvée ici, et comme j’étais la plus savante du groupe, ils m’ont choisi comme chef. »

« A la capitale ? Je n’ai pourtant jamais entendu parler de vous là bas… »

« Sauf votre respect, ma Dame, nous n’évoluions pas dans les mêmes cercles. »

« C’est juste. Vous détestez donc l’Usurpateur ? »

« De tout mon cœur. »

La Dame resta de marbre. Je ne savais pas si elle allait accepter cette offre de service que lui faisait Achamoth.

« Nous parlerons demain de ce que nous pouvons faire ensemble. En attendant, mon serviteur et moi sommes fatigués d’avoir fait une si longue route. Pourrions nous dormir ici ce soir ? »

« Bien sûr ! Si vous le désirez, quand vous serez bien reposés, votre serviteur pourra s’entraîner au combat avec les autres, et vous-même accéder à la bibliothèque ici : ces livres contiennent des informations secrètes qui vous aideront grandement à contrer l’usurpateur. »

« Je veux déjà me reposer ».

Achamoth acquiesca et fit signe à deux gardes qui étaient apparus dans notre dos pendant la conversation. Alors qu’ils nous montraient nos quartiers –deux chambres humides et exigues dans le donjon- j’étais excité à l’idée de ce qui viendrait le lendemain : j’allais enfin avoir autre chose que des arbres à pourfendre, j’allais enfin pouvoir apprendre à me servir de ces armes correctement ! Ils nous laissèrent nous installer en paix. J’assistai la dame, puis j’allai dans la pièce à côté, je me lavais rapidement au broc d’eau, et quand je revins dans la chambre de la Dame, je vis qu’elle dormait comme une masse, elle n’avait même pas pris le temps de mettre ses jambes sur le lit. Avec un immense respect, je pris ses jambes et je les mis sur la paillasse, puis j’étendis correctement la couverture sur elle. Je pris le temps de la regarder : qu’elle était belle, cette dame, qu’elle était belle. J’enviais son époux.

Comme je craignais un coup de main pendant la nuit, que l’on défonce la porte de sa chambre pendant que je dormais à côté, je pris l’oreiller et la couverture de mon lit, et je m’installais en travers de sa porte. Si jamais ils défonçaient la porte, ils se prendraient mon épée dans le ventre.  Et c’est armé de cette féroce volonté que moi-même je m’endormis sur le sol dur et froid de la Setch de Gnosis.

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