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Le trésor de Pellworm

Pellworm, octobre 2007. Matthieu marchait sur l’immense digue engazonnée de l’île. Il venait d’arriver mais se fondait déjà dans le paysage vert-bleu-gris. De puissantes rafales de vent faisaient enfler les arbres et la laine des moutons. Quelques cyclistes tentaient difficilement d’avancer, l’air indifférents, certainement des habitués.
Emmitouflé dans un imperméable trop grand, Matthieu baissait la tête, le souffle coupé. Ce n’était pas le vent qui l’empêchait de respirer, mais la vision, à perte de vue, des vasières grouillantes de vie, sublimées ce jour-là par la lumière automnale. Les rayons du Soleil, tamisés par les persiennes des nuages, offraient un spectacle magnifique, subtil, presque palpable.
Le bout de terre où se trouvait Matthieu était tout ce qu’il restait d’une île bien plus grande, partiellement détruite lors d’une monstrueuse tempête, il y a plusieurs siècles. A la pensée que l’île se trouvait un mètre au-dessous de la mer, il ne put empêcher un frisson de le parcourir.
« La vie ne tient qu’à un fil. » pensa-t-il. « Une tempête plus forte que les autres et la mer submerge la terre. Ce n’est pas les 25 km de cette digue haute de 8 mètres qui y changeront quelque chose. »
Malgré tout, ce rempart titanesque qui retenait la mer, entretenu par des centaines d’hommes au fil du temps, finit par le rassurer. Son regard se perdit de nouveau vers les lagunes infinies, jusqu’à l’horizon, où la mer et le ciel se confondaient dans un infime jeu de nuances que nul peintre n’aurait pu saisir. Sur terre, les bleus délicats de la mer, à peine cassés par le gris des rochers, laissaient place à une palette de verts puissants, humides et profonds. Les rares habitations donnaient à l’ensemble un aspect romanesque. Cette impression était subtilement renforcée par un phare majestueux, tout vêtu de rouge et de blanc, dont la splendeur était aussi peu naturelle qu’évidente. Matthieu se demanda d’ailleurs un instant si toute cette formidable lumière n’émanait pas de ce phare : il était éteint pourtant.
Tout à ses pensées, il manqua de se faire renverser par un cycliste et revint subitement à la réalité : il était temps de rentrer, le soir allait tomber et pas question d’affronter l’obscurité et le froid.
L’espace d’un instant, il hésita sur le chemin à suivre : faire demi-tour sur la large piste cyclable ou passer à travers les champs déserts et légèrement boueux.
« Passons à travers champs, j’aperçois mon auberge au loin. » pensa t’il.
Cette pensée le prit au dépourvu car elle avait dépassé sa raison. Il n’aimait ni la boue ni les déserts. Il préférait habituellement les chemins tout tracés. Il s’était d’ailleurs toujours contenté de rester sur la piste : pourquoi changer aujourd’hui ? Sans comprendre, il se pencha pour passer sous la clôture. Les moutons s’éloignèrent, étrangement silencieux. Tout était silence. Même le son des huitriers et des ferries s’étouffait de lui-même.
Matthieu venait de traverser presque la moitié du champ lorsqu’il heurta bruyamment un objet dur. Surpris, il s’arrêta net. Il ne vit rien tout d’abord, mais, en se penchant en peu plus, il découvrit une sorte d’objet en bois qui affleurait à peine du sol.
« Comment cela a-t-il pu me faire aussi mal ? » grommela- t’il, un peu contrarié.
Il reprit sa marche précipitamment, légèrement boitillant. Il détestait être retardé et pesta contre sa maladresse. L’accident était pourtant inévitable, mais Matthieu ne le savait pas (il ne le comprendra que bien plus tard). La contrariété se transforma vite en colère. Ce vulgaire objet avait stoppé net sa marche contemplative et poétique. La lumière, qui était révélation juste avant, semblait maintenant bien déteinte.
C’est alors qu’un miracle se produisit : Matthieu ralentit. Il n’avait jamais ralenti de sa vie : il faisait toujours tout au même rythme. Il disait, à qui voulait l’entendre, que c’était sa manière de survivre.
« Je suis comme un nageur qui traverse la Manche. Si je veux aller au bout, il ne faut pas que je m’arrête. Il faut que j’avance tout en économisant mes forces… » expliquait-il.
Lui-même pratiquait du sport d’endurance qu’il considérait comme « l’école de la vie » . Pourtant, ce jour là, pour la deuxième fois, ses jambes cessèrent d’écouter sa raison. Il venait de se souvenir d’une discussion qu’il avait entendue la veille, d’une oreille distraite, sur le ferry qui le menait jusqu’ici.

« – Est-ce que vous venez également pour le trésor ?
– Non, je suis en voyage d’affaires. Pourquoi ?
– La légende dit que quelqu’un aurait caché un trésor sur l’île, peu avant l’inondation de 1634. Un riche bourgeois, qui pensait sauver ainsi ses richesses. Il a laissé une lettre où il évoque un coffre entier de pièces d’or et de bijoux, enterré quelque part sur l’île, sans donner plus de précision.
– Et personne n’a jamais réussit à le retrouver ?
– Personne. Mais ce n’est pas faute d’avoir cherché. Il faut les voir : une vraie petite armée, avec leurs détecteurs de métaux, en train de chercher partout. Les pauvres, ils ne dénichent que des vieux bouts de métaux sans importance et des vieilles boites de conserves rouillées. Les plus chanceux repartent avec quelques menues pièces abandonnées par les touristes, mais pas de trésor… »

Il est vrai que Matthieu en avait bien vu quelques uns de ces chasseurs, qui secouaient frénétiquement des appareils sophistiqués dans l’attente d’une sonnerie salvatrice qui ne venait jamais. Cela lui avait fait penser à des insectes affolés par un orage et cette image l’avait fait sourire. Il n’était pas venu pour le trésor, mais il commençait à se demander s’il n’avait pas butté dessus.
« C’est impossible. Ce serait trop beau pour être vrai. »
Mais il avait déjà tellement ralenti qu’il finit par s’arrêter. Le simple mot de « trésor » lui évoquait maintenant un parchemin mystérieux, un feu de cheminée révélateur, des pirates sanguinaires … Il se voyait déjà enfoncer les bras dans les pièces d’or et les bijoux, tel Jupiter dans le Scarabée d’or. Il regarda autour de lui, personne. Il fit délicatement demi-tour et mit quelques minutes à retrouver l’endroit où il avait butté. Il hésita encore un instant. Quelque chose lui disait de ne pas y aller, comme si le nageur de la Manche lui soufflait de ne pas s’arrêter, de continuer sans réfléchir, toujours droit devant lui. Il se pencha pourtant pour gratter frénétiquement la terre à mains nues. Quelques minutes suffirent pour lui permettre de dégager ce qui ressemblait étrangement à un coffre en bois et il découvrit bientôt la première pièce d’or. Il la saisit précipitamment et s’assit par terre, comme abasourdi. Il regarda autour de lui : un mouton bêla. Il tourna la pièce d’or dans sa main et la serra un peu plus fort. Il gratta quelques instants de plus et découvrit rapidement une magnifique montre à gousset brillante et intacte, puis une autre pièce d’or, et encore une autre… Il ne faisait aucun doute : il venait de trébucher sur le trésor de Pellworm. A cette pensée, une immense joie l’envahit : il était riche.
« Moi, riche, alors que je suis peut-être le seul sur toute l’île qui ne cherche pas ce trésor… Moi qui n’ai jamais rien cherché, si ce n’est à jouer mon rôle dans la société… »
La joie qui l’envahissait n’était pas une joie habituelle, celle que l’on ressent lorsqu’on gagne une course, ou que l’on retrouve un proche que l’on n’a pas vu depuis longtemps. C’était une joie à laquelle s’ajoutait une sorte de paix, comme si l’ensemble des conflits intérieurs de Matthieu venaient de conclure une trêve. Il réfléchit très vite :
« Le champ doit appartenir à quelqu’un. La loi stipule que le trésor appartient au propriétaire du champ, pas à celui qui le découvre. Il faut que j’achète cette parcelle, et tout de suite ! »
Tout à sa joie, il prit la direction du village, les yeux brouillés et le cœur battant, non sans avoir pris soin de bien camoufler le trésor. Le rythme de ses pas était décidément devenu chaotique. A la mairie, il consulta le cadastre des propriétés et demanda les coordonnées du propriétaire du champ. On lui donna sans trop poser de questions, mais en lui jetant quand même quelques regards réprobateurs. Cet étranger à l’air hagard, qui balbutiait plus qu’il ne parlait, n’inspiraient pas la plus grande confiance.
Matthieu s’empara de son téléphone, dans l’idée de conclure au plus vite cette affaire. Au bout du fil, un Monsieur assez peu aimable lui rétorqua que le champ pouvait se vendre, mais à prix d’or. L’intention évidente était de le dissuader tout de suite de ses folles envies de propriétaire.
Ce fut la douche froide : à la joie de la découverte succéda la tristesse et l’amertume. Matthieu n’avait pas les moyens, même si son travail de fonctionnaire aux impôts lui permettait de vivre confortablement. Si seulement les prix n’avaient pas enflé sur l’île en même temps que le tourisme…
« Je n’aurai jamais ce champ. De toute façon, ce trésor n’est pas pour moi. Pourquoi y ai-je cru un instant ? J’étais si bien avant cette découverte, jamais je n’aurais dû m’arrêter… »
Il appela tout de même sa banque pour faire « le point sur sa situation financière ». Le banquier ne lui mentit pas : c’était impossible. Par contre, il connaissait quelqu’un qui vendait des terrains beaucoup plus intéressant sur le continent : qu’il revienne vite, cela pourrait se conclure rapidement.
« Il a raison. Ce trésor risque de m’apporter plus d’ennuis que de bienfaits. Il vaut peut-être mieux que je l’écoute, que je l’oublie définitivement… »
Il revint quand même dans le champ, touchant du pied le coffre, comme pour s’assurer de sa présence. Il était bien là.
« Je pourrai venir la nuit, comme un voleur, pour le prendre. »
Il n’y avait pas pensé tout de suite. Non, il ne ferait pas ça. Commencer une nouvelle vie par un vol serait sûrement la pire façon de faire… Il resta longtemps ainsi, méditant sur sa vie et sur cette occasion manquée. La joie des premiers instants semblait envolée.
« Il y a bien ma maison, qui doit valoir le prix de ce champ… »
A cette idée, son cœur s’arracha de sa poitrine. Il avait travaillé une bonne partie de sa vie pour se payer cette maison et s’en séparer était au-delà de ses forces. Il allait faire demi-tour, quand son téléphone sonna :

« – Salut Matthieu ! C’est Pierre. Comment vas-tu ?
– Tiens Pierre, salut ! Dis donc, ça faisait longtemps…
– Oui, je ne sais pas, j’ai eu le sentiment qu’il fallait que je t’appelle aujourd’hui…
– Comment ça ?
– A toi de me le dire plutôt…
– Bon, écoute. Tu sais que je devais aller visiter Pellworm pour mes vacances. Figure toi que je suis tombé sur un trésor, totalement par hasard, en traversant un champ. Je ne sais pas pourquoi j’ai traversé ce champ, ni pourquoi je suis tombé sur ce trésor, mais je peux te dire qu’il est bien réel !
– Pas possible ! Tu aurais trouvé le trésor de Pellworm ! C’est incroyable, Matthieu !
– Toi-aussi, tu en as entendu parler !?
– Mais bien sûr ! Mon ami, je crois que c’est pour ça que je devais t’appeler aujourd’hui. Ne passe pas à côté de ce trésor, il peut changer ta vie. Il te demandera des sacrifices et des décisions difficiles, mais ce n’est rien par rapport à la joie qu’il peut t’apporter.
– Justement, il faudrait que j’achète le champ et que je vende ma maison pour cela, mais tu sais comme je suis…
– Fonce ! Vends tout ce que tu as. Tu ne le regretteras pas, crois-moi ! »

Lorsque Matthieu raccrocha, il vit dans les derniers numéros celui de son banquier. Machinalement, son doigt glissa sur son téléphone et l’appel se lança presque de lui-même.
« Je vends ma maison. J’achète ici… » dit-il, la bouche sèche.
Le banquier n’eut pas d’autres choix. Il s’ensuivit un long combat administratif, combat de papiers, d’entretiens et de gros chèques. Il fallut effectuer la vente à distance, signer, démarcher, signer de nouveau. Mais le plus difficile pour Matthieu fut de convaincre ses proches : ils ne comprenaient pas. Une maison, c’est la sécurité, l’avenir, et pense à tes enfants, si tu en as un jour. Seule la mère de Matthieu paraissait le comprendre. Quand il était enfant, elle lui racontait souvent des histoires de trésors enfouis pour qu’il s’endorme. Un soir, elle avait eu d’ailleurs cette phrase énigmatique, que Matthieu n’avait jamais vraiment comprise : « Car là où est ton trésor, là aussi sera ton cœur ».
Un petit groupe d’insulaires, peu enclins à laisser du territoire à ce drôle d’étranger, se ligua aussi contre Matthieu. Il reçut des dizaines de lettres de menaces qui en auraient découragé plus d’un, mais Matthieu demeura ferme, telle une jeune pousse de roseau qui s’enracine malgré les tempêtes et la grêle, attirée par le Ciel de façon irrésistible.
Si bien qu’un jour, il devint le propriétaire du champ. Son premier réflexe fut d’y retourner. A la vue du trésor il oublia toutes les difficultés traversées et toute la fatigue accumulée. Il ne possédait plus grand-chose, mis à part ce champ, mais le trésor était une merveilleuse consolation. Alors qu’il se penchait à l’endroit où il l’avait soigneusement caché, une lumière aveuglante tomba soudainement sur lui.
Il ne comprit pas tout de suite : le phare de l’île venait de s’allumer. Ses yeux mirent quelques minutes à s’habituer, mais très vite il aperçut devant lui un chemin – pourquoi ne l’avait-il pas vu avant ? – tout baigné de cette lumière. Cette lumière avait une puissance indicible, une pureté surnaturelle. La joie que Matthieu avait connue lors de la découverte du trésor s’imposa de nouveau. Il comprit qu’il était temps pour lui de se mettre en route, de marcher dans cette lumière, maintenant qu’il s’était enfin débarrassé du superflu. Riche de ce trésor, il devait se rendre vers cet immuable phare, dans un pèlerinage sans retour.
Il était temps d’arrêter de nager, et de prendre enfin le bateau, qui était à côté de lui depuis le début. Il était temps de faire confiance au vent et à la lumière pour parvenir au but. Il redressa la tête et se mit à marcher, les yeux baignés de larmes. Sur ses lèvres, on pouvait lire cette phrase, qui avait surgit de son enfance : « Car là où est ton trésor, là aussi sera ton cœur. ».

David, le 14/02/2018
Photos libres d’utilisation, à retrouver sur Pixabay.com.

Le royaume des cieux ressemble à un trésor enfoui dans un champ. Un homme le découvre : il le cache de nouveau, s’en va, débordant de joie, vend tout ce qu’il possède et achète ce champ.
Matthieu 13.44.

Pellworm est une île allemande de la Mer du Nord, qui patauge dans le « Watt », une sorte de prairie humide, grouillante de vie végétale et animale, qui relie plusieurs îles entre elles. Si la beauté de cette île vous intéresse, voici quelques images supplémentaires dans la vidéo ci-dessous :

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