Les mûriers bavards (par Emma Capidor)

Pour vous rendre à l’île d’Elbe, le plus simple est de prendre le ferry qui part de Piombino, province de Livourne, jusqu’à Portoferraio, port principal de l’île ; la dizaine de kilomètres qui sépare Isola d’Elba de la côte italienne sera franchie en moins d’une heure. Dès l’aube, écartant le rideau de fumée des voitures qui la précèdent, ma petite Fiat 500, s’aventure prudemment sur la tôle sonore de la cale. Deux gars en blouse grise s’empressent de lui mettre les sabots aux roues, et empruntant l’escalier grillagé, je me hâte de gagner le pont supérieur, pour fuir une atmosphère surchargée d’essence.
Je n’ai jamais visité celle qu’un guide touristique, ramassé au hasard dans une librairie, baptise pompeusement la perle verte de Toscane, et dont le nom reste inséparable de celui de Bonaparte. Cependant je n’y vais ni pour découvrir les splendeurs de la nature, ni pour marcher sur les traces de l’Empereur ; car bien que née moi-même en Corse, ce personnage m’indiffère. J’y vais, seule, parce que j’ai une grave décision à prendre. Trois jours au calme, dans une chambre d’hôte, dont une amie m’a fourni l’adresse, me feront du bien, et me permettront de trancher la question ; il le faut.
Aussi courte soit une traversée, aussi peu élégant soit le bateau, prendre la mer change votre être : son souffle et ses embruns, son iode et son sel vous investissent la peau ; les clapotis, les reflets, les couleurs, saturent vos sens. Nous naviguons plein ouest : le soleil qui vient de se lever en poupe, allume sur le miroir liquide des guirlandes roses et blanches qui scintillent jusqu’à l’horizon, tandis que le noir des profondeurs vire insensiblement au bleu turquoise des lagons du paradis. Je perçois, je goûte toute cette magnificence, et la pesanteur de mon âme reste inchangée. C’est pour cela aussi que j’ai voulu être seule ; quoi de plus insupportable qu’une personne qui vous invite à la joie ou à l’admiration, lorsqu’on vous en êtes incapable ! Regarde donc comme c’est beau ! vous répète-elle sans cesse, tandis que vous agonisez à deux pas d’elle. Sous le coup qui m’a atteint, je suis assommée, amputée ; un paysage merveilleux ne soulage pas plus la douleur morale qu’un mal de dent ; je dois faire avec.
Un coup d’œil à la carte m’apprend que nous laissons à présent sur notre gauche le cap Capo Vita. Moi qui suis nulle en géographie et en orientation, je suis bien aise de lire en introduction que l’île affecte la forme générale d’une crevette, qui s’étendrait dans la direction est-ouest, sur une trentaine de kilomètres ; la croupe arrondie se situant à l’ouest ; le cap que nous venons de dépasser figurant la tête, à l’est ; les pattes au nord, entre lesquelles on aperçoit déjà Portoferraio ; au sud, une sorte de grosse antenne, où j’ai réservé ma chambre. Oui c’est bien çà, une crevette… cette comparaison enfantine me réjouit plus que la côte réelle que je vois, certaine que je suis de pouvoir me repérer facilement.
Dans sa vaste baie circulaire au trois-quart close, Portoferraio accueille, hormis les bateaux de liaison réguliers, une multitude de yachts et de voiliers, dont le luxe contraste singulièrement avec la simplicité des façades au teint rose et jonquille, à volets verts, qui s’étagent tout autour en amphithéâtre, sur quatre ou cinq niveaux de tuiles. A l’extrémité ouest de la baie, d’austères remparts en pierre grise maçonnée rappellent les préoccupations militaires qui n’ont pas cessé d’agiter le roi de l’île durant son court séjour. Impossible d’ailleurs de lui échapper à Elbe, il y est omniprésent ; son drapeau flotte encore sur la ville, bande rouge à trois abeilles d’or, sur étamine blanche. Je n’irai pourtant pas visiter son musée ; un autre détail historique, que signale le guide, a capté mon attention.
Enfin extirpée du gros ventre de fer, ma voiture se gare vite à la première place vacante, et je m’en vais de ce pas à l’ancienne Mairie, voir l’objet qui m’intéresse. C’est une plaque de marbre blanc fixée sur le mur de l’édifice, où se détache en lettres noires l’inscription suivante :

Ici, en 1802, fut apporté le tout petit Victor Hugo,
ici naquit sa parole qui, plus tard, lave de feu sacré, devait courir dans les veines des peuples, et trois années passées dans cet air, raffermissant son corps débile, conservèrent à la France l’orgueil de sa naissance, au siècle la gloire de son nom, à l’humanité un génie immortel.

Que l’Histoire a de coïncidences curieuses… Ainsi celui qui devait plus tard écrire la Légende des siècles, a passé ici les trois premières années de sa vie, dans la maison même où dix années plus tard viendrait s’installer son héros déchu ! Et ce génie poétique aurait pu y mourir les premiers mois, tant sa santé état fragile. Ce génie… le mot m’est venu sans que j’y prenne garde ; tel un poignard, il traverse brutalement mes entrailles, en replaçant soudain sous mes yeux tout le tragique et le dérisoire de ma situation. Allons, je suis forte ! Quel plan à présent ?
Voici : le lieu de mon séjour se trouve au sud de Portoferraio ; je pourrais m’y rendre directement par la route 26. Cependant le périmètre de l’île fait à peine cent kilomètres, je peux employer cette première journée à le parcourir par la route côtière, dans le sens inverse des aiguilles d’une montre. Arrivée à Marciana Marina, j’obliquerai vers Marciana Alta ; là je laisse ma voiture, et je monte à pied juqu’au sommet de Monte Giove, situé en plein milieu de la partie charnue de la crevette. J’y déjeunerai d’un sandwich ; 855 m d’altitude, précise le guide ; c’est dans mes cordes ; panorama fabuleux garanti, et l’on peut y apercevoir la Corse par beau temps, ce qui est le cas. En route ! Sur une île, personne ne peut se perdre, pas même moi.
Point trop de touristes en ce début de saison, ils gâcheraient l’austérité sauvage des hauteurs qui m’environnent. Tout a été fait pour eux cependant ; le chemin montant est large, pavé de pierres plates, j’ose à peine dire que je suis en train de faire une ascension. Là une stèle commémorative à la mémoire du grand homme, ici une bâtisse et sa plaque explicative, un peu plus loin une chapelle, flanquée d’un petit beffroi avec sa cloche, et tout le long des présentoirs muni de prospectus savants. J’en prends un sans conviction, pour ne pas rester trop ignorante. J’y apprends que Marciana Alta fut le lieu où Napoléon vint rejoindre sa blonde maîtresse, la polonaise Marie Walewska, ainsi que leur fils Alexandre. J’avais oublié ces noms-là, si jamais je les avais appris autrefois ; en encart, un portrait du père, et une photo du fils devenu adulte. La ressemblance est en effet frappante ! Son fils… Ce mot me perce à nouveau ! Je repose le papier, et reprends ma montée.
A l’extrême limite du ciel et de la mer, la pâle petite lame de scie à peine visible, qui tremblote sous l’effet du soleil déjà haut, c’est bien l’arête montagneuse de mon île natale, et la tache claire qui la termine à droite, c’est Bastia ! Avec une bonne paire de jumelles, j’y distinguerai sans doute les maisons. Adolescente j’étais là-bas, aujourd’hui je suis ici, assise sur l’herbe… quel hasard, la trajectoire de ma vie… dépourvue de sens comme celle de ce caillou, à mes pieds, dont personne ne sait comment il y est venu, ni où il était auparavant. Je ne peux pas pourtant rester comme lui à paresser dans la chaleur du jour ; je désire arriver assez tôt à Poggio Turco, y faire la connaissance de mes hôtes et prendre mes quartiers. Avalant la dernière bouchée, je consulte à nouveau la carte. Je vais redescendre dans la direction de Sant’Andra, reprendre la route côtière, contourner la queue de la crevette, passer sur son dos, rouler jusqu’à la base de l’antenne, tourner à droite sur la 26, encore à droite sur la 31, vers Capoliveri, enfin m’engager dans la série de chemins étroits qui mènent jusqu’à la pointe de l’antenne, orientée plein sud.

C’est une maisonnette basse, au détour d’un sentier à peine plus large que mon carrosse, assise sur une cour calcaire aux contours indéfinis, quelques poules y picorent ; derrière on aperçoit un potager, prolongé par cinq ou six rangs de vigne. Sur le seuil, une petite vieille en tablier noir, pantoufles à carreaux et chignon gris, se tient debout pour m’accueillir d’un bon sourire fripé ; elle doit bien avoir quatre-vingts ans. Les présentations sont vite faites : Est-ce que j’ai fait bonne route ? est-ce j’ai trouvé facilement ? Elle, c’est Sylvia, son mari, c’est Eugène, il est au jardin, il ne va pas tarder à arriver. La cuisine où je suis introduite, est évidemment le lieu de vie principal, avec la cheminée et sa marmite, la crédence garnie, la grosse table cirée, le banc dur, la machine à coudre à pédalier, la bibliothèque vitrée, et toute cette mélancolie propre aux magasins de brocante, où s’accumulent les pauvres témoins déshérités d’un temps révolu, et pourtant encore proche. Au rez-de-chaussé, deux autres pièces, l’une, la chambre du couple, l’autre, la salle d’eau ; il y a même un étage, dont une aile est un grenier, et l’autre la chambre que j’occuperai. Après y avoir monté ma valise, suspendu quelques vêtements, je redescends, incitée par les vapeurs de la marmite, avec l’assentiment de mon estomac quant à l’opportunité d’un repas.
Les trois couverts sont mis et je suis invitée à m’asseoir. Dehors des sabots claquent sur la pierre, la porte s’ouvre, voici Eugène. Il m’apparaît un peu plus jeune que Sylvia, plus grand et plus droit, c’est certain ; quand il ôte son chapeau de paille, le contraste entre le bronze de son visage hâlé, et la blancheur laiteuse d’un crâne complètement chauve, amorce en moi un étonnement moqueur, qu’il m’est facile de dissimuler dans le sourire et la poignée de main de bienvenue.
Au milieu des cliquetis de cuillers et des bruits mouillés de soupe, Eugène me raconte qu’il a toujours été jardinier, non pas de son lopin de terre seulement, car il ne lui rapporte que de quoi manger, mais jardinier de la ville. Maintenant, il est à la retraite ; auparavant il s’occupait des potagers de l’Empereur ! du moins de ce qu’on en a conservé. Napoléon était un grand liseur explique mon hôte ; il surprenait tout le monde par l’étendue et la variété de ses connaissances ; un jour ici, à Elbe, il fit la leçon à son jardinier sur la manière d’avoir de la bonne salade et des radis en toutes saisons. L’accent de fierté qui pointe dans sa voix me fait machinalement jeter un regard vers la tablette à pieds cannelés, près de la cheminée, où trône le buste à bicorne, puis vers les quelques livres à dos de cuir et lettres dorées de la bibliothèque, où je devine qu’Eugène a dû puiser ses renseignements ; mon œil revenant sur un visage bonace, au nez trop long, à la lèvre inférieure un peu pendante, je me demande comment un être aussi mou en apparence, a pu se passionner pour le tyran visionnaire, à l’inflexible volonté. Or le démon de l’étymologie, qui chez moi ne sommeille jamais bien longtemps, choisit précisément ce moment pour se réveiller, et me persécuter : Eugène ? le bien né ! ma gorge se noue…, et je me tais jusqu’au dessert.
– Tous les soirs après dîner, Sylvia et moi, nous allons aux Mûriers, passer quelques moments, à regarder la mer, et faire un peu de lecture. Vous plairait-il de nous accompagner ?
– Les Mûriers ? je ne me souviens pas avoir vu ce nom sur la carte.
– C’est tout près, venez.
Je monte chercher une veste, car le soleil est déjà bas. Sylvia a jeté un fichu sur ses épaules, chaussé des sandales ; Eugène a remis son chapeau, et je remarque qu’il tient sous le bras un gros livre. Le Mémorial de Sainte-Hélène, sans doute, me dis-je, amusée. Nous sortons. Eugène fait admirer son potager à travers lequel nous passons ; je dois convenir qu’il est beau : tout y est tracé au cordeau, les concombres y verdoient de santé, les tomates y rougissent de plaisir. Nous enfilons un rang de vigne ; il se termine par un petit sentier de gravier blanc qui tourne à gauche, puis à droite, et se dirige vers la mer ; après quelques minutes de marche le sentier s’achève au pied d’un talus, qu’il nous faut gravir. Là au milieu du petit plateau qui domine la mer se dresse un bosquet de cinq ou six beaux arbres au feuillage vert tendre ; ils surprennent par leur taille et leur isolement singulier, en l’absence d’autre végétation. Les cordes d’une escarpolette, simple planche de bois trouée, relient deux d’entre eux ; sous l’alcôve formée par les branches entrelacées, un banc de pierre à dossier ajouré fait face à la mer. Les Mûriers ! annonce Eugène. Je choisis la balançoire, et les deux vieux s’assoient sur le banc.
– De vrais mûriers ? Comme ceux utilisés dans l’élevage du ver à soie ?
– Tout à fait, il s’agit du mûrier noir. Nous les avons plantés nous-mêmes, il y a cinquante de çà. Voyez-vous, lorsque Napoléon est arrivé sur l’île en 1814, elle était presque entièrement dépourvue d’arbres ; les habitants, très paresseux, se persuadaient que rien ne pouvait y pousser. L’Empereur a tout de suite ordonné de faire venir d’Italie et de Corse des milliers de plants ; d’oliviers et de mûriers pour les endroits exposés au soleil, et de châtaigniers pour les vallées. L’Empereur a toujours aimé les arbres. En France il en a fait planter tout le long des routes, des feuillus, pour procurer de l’ombre à ses soldats, et des fruitiers, pour qu’ils puissent manger sans descendre de cheval. C’était un grand stratège, qui pensait à tout. Vous connaissez tout cela ?
Napoléon, c’est décidément la monomanie de ce vieillard ! On dit qu’il est dangereux de contrarier les fous ; et d’un ton plus résigné, qu’enjoué, je réponds :
– Vous me l’apprenez, et je devine que vous allez nous lire un extrait de ses mémoires ?
– Ah, non. Tous les soirs, nous lisons la Bible. Et puisque nous venons d’en parler : saviez-vous qu’il s’y trouve l’histoire d’un autre grand général, qui s’intéressait aux mûriers ?
Interloquée, et ne connaissant d’ailleurs que très vaguement le contenu de cette Bible, je secouai négativement la tête.
– C’était le roi David ! Il s’y entendait en commandement des armées, lui aussi. Je vais vous lire le chapitre cinq du deuxième livre de Samuel.
Et tandis que de la pointe de l’orteil j’imprime un doux balancement régulier à ma planche, j’observe en biais le collage surréaliste duquel je suis un morceau : en haut la voûte verte des mûriers, au loin le bleu infini de la mer tyrrhénienne ; tout près une vieille femme assise, un fichu sur la tête ; à son côté, avec l’aisance d’un sage et médiocre écolier, un vieil homme à chapeau de paille, lit un texte rempli de noms étranges, auquel je ne comprends rien.
– Écoutez bien, je suis arrivé au passage en question :
Et David consulta l’Éternel, et il lui dit : Ne monte pas ; tourne-les par derrière et tu arriveras sur eux du côté des mûriers. Et quand tu entendras un bruit de pas dans les cimes des mûriers, alors attaque vivement, car alors l’Éternel est sorti à votre tête pour battre l’armée des Philistins.
Eugène a le sourire triomphant :
– Vous voyez, les mûriers ont été importants pour David aussi. C’est en les écoutant qu’il a gagné la victoire !
– En effet Eugène, c’est très surprenant… très inattendu… et c’est pour venir les écouter, que vous avez planté ces mûriers ?
Le vieux a baissé le nez, il ne répond pas. Je crois que mon ironie lui a fait mal ; et je ne le regrette pas, il commençait à m’énerver. Il se lève :
– Je dois aller arroser mes melons, avant la nuit. Tu viens Sylvia ?
– Non, je vais rester à lire encore un peu. La soirée est magnifique.
Qu’elle se plonge dans son bouquin en effet… et que je n’ai pas à lui faire la conversation ; je voudrais être seule ; seule avec ma douleur.
Le jour se meurt ; une douce brise s’est ajoutée à mes oscillations de pendule pour caresser mon visage ; au couchant, vers mon île natale, un long nuage étroit s’empourpre et s’étire comme une écharpe fantastique. Les fragments d’un poème que j’avais appris là-bas, au lycée, remontent inopinément de ma mémoire. Un vers esseulé d’abord :
Sois sage, ô ma douleur, et tiens toi plus tranquille.
Comme il me va bien !
Puis deux autres suivent :
Et, comme un long linceul traînant à l’orient,
Entends, ma chère, entends la douce nuit qui marche.
Comme c’est beau…
Un grand bruit !! Je tressaille ! Quelqu’un marche là-haut ! Pfff… C’est le vent ! Un brusque à-coup s’est pris dans les cimes des mûriers et en secoue les branches. Vexée d’avoir sursauté, je fixe attentivement les feuilles, petits cœurs à bord dentelé, qui se tortillent en tous sens : ce sont elles les coupables. Leur multitude à produit ce vacarme ; et voilà comment naissent les légendes ! Pauvre Eugène : je comprends maintenant son histoire : c’était tout simplement le vent, que le roi d’Israël entendait dans les mûriers. Et cependant, j’ai eu peur… cette coïncidence avec mes pensées, ce poème, n’est-ce pas troublant ? Non, je n’ai eu peur, que parce qu’on m’a lu cette histoire… oui, mais cette lecture, n’est elle pas elle-même une coïncidence étrange ?
L’air a fraîchi. Sylvia s’est levée. Elle s’avance vers moi, le livre sous le bras :
– Je vais rentrer. Venez-vous ?
– Non… J’ai besoin d’être un peu seule.
– Il se fait tard. Ne prenez pas froid.
Elle s’approche encore, souriante. Que me veut-elle ? Elle étend le bras, pose sa main sur mon ventre :
– C’est pour bientôt ?
Je me sens blêmir, et ne peux répondre un mot ; Sylvia s’éloigne. Comment a-t-elle su ?! La colère m’envahit. Eh bien oui ! Le voici mon secret ! Puisque tout cet univers imbécile veut l’entendre : J’attends un enfant ! Mon premier, et dernier enfant ! Un enfant qui ne sera pas normal !
La voix de l’échographiste n’en finit pas de résonner dans ma tête : « C’est un garçon… la nuque est un peu épaisse… je pense qu’il va falloir une amniocentèse. »
Les tests confirment. Le médecin qui me l’apprend, me demande froidement : « Vous vous voulez le garder ? » Anesthésiée sur ma chaise, je ne réponds rien. Il répète brutalement : « On le garde ou non ? Décidez-vous. » Je me suis levée, et je suis sortie sans un mot ; je l’aurais giflé.
Plus que mon rêve brisé en un instant, ce qui me tue, c’est mon entière responsabilité dans ce qui m’arrive. Jeune, ma carrière comptait plus pour moi qu’une vie de famille ; j’avais bien le temps, disais-je. Et le sablier s’est vidé sans que j’y prenne garde ; comprenant enfin l’heure qu’il était, j’ai mis en route cet enfant, à la dernière limite de l’âge. Le gynéco m’avait prévenu des risques ; j’ai passé outre, aujourd’hui j’en suis là. Si je le garde, je reste la cause d’une vie estropiée ; si je ne le garde pas, je suis celle qui décide sa mort. Dieu… si tu existes, tu es le Dieu qui punit !!
Il fait très sombre ; sous l’impulsion nerveuse de mes mollets les balancements de l’escarpolette se vrillent, le vent a forci ; le bruissement intense et croissant des arbres m’assourdit, et me fascine ; moi aussi j’ai quelque chose à leur crier ! : « Ô mûriers bavards, qui frémissez sous des pas mystérieux, répondez à la question qui torture mon cœur ! Cette clameur profonde que répètent à l’unisson vos myriades de langues rapides, est-ce le bruit vide du hasard, ou le signal d’en-haut dont j’ai besoin ?… Ô Dieu de David, si tu existes, tire-moi de l’abîme ! »

Je me réveille tard dans la matinée, car j’ai pris un cachet ; il fait déjà un grand soleil. Aujourd’hui je vais aller visiter Porto Azzuro, le deuxième port de l’île, magnifique d’après le guide, bien sûr… Je rentrerai le plus tard possible pour éviter d’avoir à parler à mes hôtes ; demain matin, petit-déjeuner, et je file à portoferraio, reprendre le ferry de 15 h, pour Piombino.

Satisfaite, j’aperçois le fond du bol que Sylvia a rempli de bon café noir et chaud, quelques minutes plus tôt. C’est fini, je vais pouvoir m’échapper ; pas besoin d’attendre Eugène, je lui dirai au revoir dehors. Mon regard croise le sourire de Sylvia, et je sens vivement toute mon impolitesse, de n’avoir ni répondu à sa question, l’autre soir, ni rien voulu partager de moi-même : Quelle raison ai-je de fuir ces braves gens ? Honteuse, je tente de me rattraper un peu, avant de la quitter :
– Vous n’avez pas d’enfants ?
– Je les ai tous perdus, quelques jours après la naissance. Des années plus tard, j’ai appris que mon mari et moi, nous avions un problème d’incompatibilité sanguine ; une histoire de rhésus. A l’époque de notre mariage, nous étions très ignorants, et personne ne se souciait de ces choses ici.
– Désolée, vraiment désolée…
– Pour chacun d’eux, Eugène a planté un mûrier… C’est pourquoi nous aimons aller nous recueillir, là-bas.
Est-ce là le dernier clou à mon poteau ! Oh, je refuse de penser à ce que viens d’entendre ; j’aurai tout le temps de ruminer sur le bateau.

Penchée au-dessus du bastingage, le cou tendu vers les festons d’écume qui se détachent de la coque, je me grise de bruit et de vent. De minuscules gouttes salées bombardent ma peau, venant grossir celles qui coulent de mes yeux, pour finir aux commissures de mes lèvres : ma décision, je l’ai prise. Ou plutôt, un autre l’a prise à ma place, là bas sous les mûriers.
En venant sur cette île, ce n’est pas à Napoléon que je n’ai pas su échapper, mais à un plus fort que lui ; il n’y a laissé ni drapeau, ni mémorial ; mais il était comme dans le vent, et j’ai été vaincue. Quelle mère n’a pas souhaité un fils talentueux ? Elle ne demandait pas un poète de génie… pas un empereur couvert de gloire… juste un beau garçon, qui réussit. Ces deux vieux mille fois meilleurs que moi, même cela, leur a été refusé ; et ils ne se sont pas révoltés ! et ils le servent !
Sera-ce David ? Samuel ? Non… s’il avait été une fille je l’aurais appelée Aglaé ; j’aime bien ce prénom, parce qu’il a l’étymologie du rire éclatant des flots, que les marins, de temps immémoriaux, ont attaché aux reflets du soleil sur la mer. Et je dois dire qu’aujourd’hui, très calme sous le soleil encore haut, la mer semble leur donner raison, en riant à perte de vue. Mais j’y pense… en gaélique, muir, la mer, et eall, brillant, ont donné le prénom Muriel ! Mais oui, ce sera Muriel. Muriel… les mûriers ! Que c’est bête ! Alors moi aussi je ris, à travers mes larmes.

Fin

Cette nouvelle a été écrite suite à notre concours de nouvelles sur le thème « Allégories chrétiennes » clôturé en mars 2018. Toutes les nouvelles sélectionnées à cette occasion sont regroupées dans un eBook intitulé « Le point commun » que vous pouvez télécharger gratuitement sur Amazon en cliquant sur l’image :Couverture3D.png

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