Un Juillet Polychrome

En ce début juillet 2018, Jeremy Godini, pasteur exécutif de la First Millennial Baptist Church de Wickenburg (AZ) ne décolérait pas. Il venait de trouver dans sa boîte à lettres un prospectus édité par les Deviant Desert Daffodils, ou DDD, un groupe LGBT local, lui annonçant que dans la nuit du 4 juillet, fête de l’indépendance des États-Unis comme chacun sait, un feu d’artifice d’un nouveau genre serait offert à la population, sur les bords de la rivière Hassayampa.

Qui n’a jamais eu la chair de poule en entendant The Star-Spangled Banner entonnée par des milliers de poitrines, ni senti briller au coin de sa paupière une larme de cet amour de la liberté, qui habite the land of the free and the home of the brave, reste complètement inapte à comprendre le sens du patriotisme américain. Aux États-Unis, le 4 juillet, on ne vient pas juste voir le défilé, comme à Paris le 14, mais on y défile soi-même, coiffé d’un chapeau étoilé bleu-blanc-rouge, en agitant le drapeau national, au milieu d’un nuage de confettis. En ce jour-là, toute atteinte à l’honneur et à l’identité de la Nation, serait ressentie comme une grave insulte personnelle. Et voilà pourquoi le pasteur Godini était si en colère :

Contrairement aux feux d’artifices conventionnels, qui se tirent depuis le sol, les DDD se proposaient d’utiliser pour la première fois une flotte de drones, contrôlés depuis le sol, qui laisseraient derrière chacun d’eux une traînée lumineuse d’aérosols combustibles et colorés. Le but de cette innovation était de reproduire dans le ciel nocturne de Wickenburg, le drapeau arc-en-ciel LGBT à six couleurs : rouge, orange, jaune, vert, bleu, violet, et peut-être d’autres figures que la manœuvrabilité de ces petits appareils rendait possibles.

L’annonce de ce déplorable détournement de la plus grande commémoration nationale de l’année faisait enrager le ministre en tant que simple citoyen, mais encore, en tant que pasteur, il ne pouvait supporter que l’on pervertît ainsi le sens du symbole de l’alliance donnée à Noé après le déluge. Perversion qui s’étendait d’ailleurs jusqu’à la forme du symbole, puisque l’arc-en-ciel naturel se compose de sept couleurs, et non pas de six ! A vrai dire, peu observateur, Godini n’avait jamais remarqué lui-même cette différence, mais il avait lue un jour sur un forum chrétien, et depuis il en avait fait une mention obligée dans tous ses messages, dès qu’il était question de Noé. Il insistait sur le fait que 6 représente systématiquement le nombre de l’homme, tombant court de 7, le nombre de Dieu.

Mais quelle était donc la couleur manquante ? Là encore, il faut avouer que monsieur le pasteur n’avait jamais pris la peine de compter les couleurs d’un vrai arc-en-ciel, (qui le fait ?), mais petit, il avait appris à l’école comme tous les gamins de son âge, la phrase mnémotechnique : « Richard of York gave battle in vain », dont l’acrostiche permet de retrouver la séquence : Red, Orange, Yellow, Green, Blue, Indigo, Violet.

Indigo ! ce bleu profond, que prend l’azur dans les hauteurs, à mesure que l’aéronaute se rapproche du vide intersidéral, ces ruffians l’avaient écarté ! Eh bien, le pasteur Godini allait leur en faire voir de l’indigo, et plus qu’ils n’en voudraient ! Acheter à son tour une escadrille de drones était hors de question, vu le coût de tels jouets il ne pouvait raisonnablement demander à son assemblée de supporter cette dépense. Mais il avait un autre plan : tout d’abord il fallait trouver les composants chimiques dont la combustion produirait la couleur désirée. Godini ne connaissait rien à l’art pyrotechnique, et n’avait jamais acheté un feu d’artifice de sa vie, mais il était Américain. Et comme dans tout Français il existe un cuisinier en puissance, il y a dans tout Américain un MacGyver qui sommeille, et qu’un défi suffit à réveiller. Moins de 24 h après avoir pris connaissance des intentions des DDD, le pasteur Godini avait mis au point, dans son garage, un mélange de permanganate et de perchlorate de potassium, de poudre d’aluminium et de magnésium, de divers sels de strontium et de cuivre, et d’un peu de carbonate de calcium, qui jetait en brûlant de vives flammes, d’un indigo intense et ravissant.

Ainsi devait s’enclencher la série d’évènements calamiteux qui a marqué ce mois torride et mémorable. A 9h00 pm, le soir du 4 juillet, dans un bourdonnement hautement désagréable de guêpes en furie, les drones DDD commençaient à relarguer dans le ciel leurs goutelettes aux 6 couleurs, avant d’y mettre le feu. C’est alors qu’une quinzaine de tireurs appostés derrière les arbres qui bordent la rivière, déchargèrent à un signal donné leurs shotguns bourrés de poudre Godini. De plus, trois vétérans Purple Hearts, anciens de l’église, qui détenaient dans une cave, entre autres souvenirs, un mortier M2 de 60 mm, l’avaient placé en batterie sur un promontoire dominant la ville.

Le spectacle qui s’en suivit, dépasse toute description : le firmament ne fut plus qu’un vaste bol à punch retourné, d’où mille geysers de feu vomissaient leurs couleurs incandescentes. L’incessant ballet des drones venant se recharger en produit, le tonnement sourd et régulier du mortier, la fusillade nourrie des calibres douze, les clameurs de la population encourageant leur camp, cette débauche de son et de lumière qui dura plus de trois heures, marque à jamais les annales de l’Arizona, reléguant l’incident de OK Corral, loin derrière la nuit indigo de Wickenburg. En effet, de l’aveu général, la couleur absente du drapeau LGBT avait fini par l’emporter ; au petit matin, l’Hassayampa coulait encore bleu ; d’un bleu délavé, certes, mais qui ne laissait pas de doute sur son origine indigo.

Or tout ce tulmute comptait pour rien en comparaison de l’épidémie de rage théologique qui éclata le lendemain, dans la région ; maladie qui trouva un vecteur premier dans la personne d’un pasteur luthérien, écrivant sur un blog, que rien dans la Bible ne permettait d’attribuer 7 couleurs à l’arc-en-ciel. Persuadés du contraire, nombre de baptistes wickenbourgeois fouillèrent les Écritures, mais en vain. Ils appelèrent à la rescousse, les théologiens de la côte Est, censés être plus instruits. Ce derniers sondèrent à leur tour les œuvres de Calvin, d’Aristote, de Thomas d’Aquin, et les 3523 sermons de Spurgeon, mais rien n’était concluant. Pour leur part, les théologiens français, qui suivaient l’affaire de loin, préférèrent attendre, selon leur habitude, qu’un excellent livre écrit en américain soit disponible en librairie, pour savoir ce qu’il fallait penser pour être intelligent. A Wickenburg, amusés de ce fiasco exégétique, les DDD ricanaient méchamment : «Jeremy Godini gave battle in vain !» ; mais le pasteur ne voulut pas se contenter de sa demi-victoire pyrotechnique à la Pyrrhus ; il écrivit une lettre au Laboratoire de Spectrographie et de Chromatographie en Phase Gazeuse de Flagstaff, les pressant de se prononcer sur le nombre de couleurs contenues dans un arc-en-ciel.

La réponse par voie publique, de Timothy Mittaern, directeur du Laboratoire, Ph. D. en sciences optiques, fut un camouflet général virtuellement appliqué sur la joue de tous les belligérants. Il y expliquait que, la lumière solaire étant en réalité un spectre continu de radiations électromagnétiques, il n’y avait pas lieu de distinguer un nombre entier quelconque de couleurs. Si Isaac Newton avait été le premier à comprendre que la lumière blanche était composée d’un mélange de couleurs, qu’il avait isolées à l’aide d’un prisme, il n’avait d’abord parlé que de 5 couleurs : Rouge, Jaune, Vert, Bleu et Violet. Plus tard seulement, et pour des raisons mystiques, Newton rajouta l’Orange et l’Indigo, pour parvenir au nombre 7. En conclusion, il était inutile et illusoire de se disputer sur un nombre de couleurs qui n’existait pas en soi, mais seulement pour l’œil humain.

Loin de calmer les esprits, cette sage réponse ne fit qu’aggraver le schisme national. Les théologiens conservateurs avait trouvé l’argument massue : le nombre de couleurs n’existait pas en lui-même, mais l’homme ayant été créé à l’image de Dieu, il voyait donc naturellement 7 couleurs dans l’arc-en-ciel, symbole de l’alliance et des perfections divines. Les théologiens libéraux, de leur côté, prétendaient qu’ils avaient beau écarquiller les yeux, ils n’arrivaient pas à distinguer l’Indigo d’un bleu un peu foncé. Sur ce, le 11 juillet, la Californie, qui n’attendait que çà, déclara qu’elle allait faire mettre au pilon tous les manuels scolaires enseignant qu’il y avait 7 couleurs dans l’arc-en-ciel, et que dans les nouveaux textes qui les remplaceraient, on mentionnerait que beaucoup de gens voyaient 6 couleurs dans l’arc-en-ciel, les mêmes précisément que celles du drapeau LGBT. Le 12 juillet, un tweet présidentiel fixait unilatéralement et irrévocablement à sept, le nombre légal de couleurs d’un arc-en-ciel aux États-Unis. La situation internationale dégénéra ensuite rapidement.

Le 13 juillet 2018, le porte-parole de l’Élysée déclara à la presse, que le lendemain, jour de Fête Nationale, en sus des exercices habituels de l’escadrille aux fumées tricolores, six avions Rafales dessineraient le drapeau LGBT au-dessus de la tour Eiffel. Excédés par les dépenses que la mairie avait déjà engagées à ce sujet, les parisiens perpétrèrent dans la soirée du même jour, les premiers attentats au ripolin. Trois pots de peinture un bleu, un blanc, un rouge, fortement serrés ensemble par des cordes, formant une sorte de trèfle, avec une charge de penthrite au centre, et l’explosion d’une dizaine de ces engins macula les principaux monuments de la capitale aux couleurs nationales. Hélas, cet exemple violent se propagea comme une traînée de poudre à travers toute l’Europe. A Berlin, on eut des attentats au bleu de Prusse ; à Dublin, au vert pomme ; à Edimbourg, au mauve chardon ; à Amsterdam, les pots de ripolin furent remplacés par des litres de jus d’orange, et en Catalogne par des centaines de jaunes d’œuf : les Nations se réveillaient.

Pour revenir à Wickenburg, où tout avait commencé, le pasteur Godini se sentait complètement mortifié par la tournure que les choses avaient prise, et par sa faute. Chrétien sincère, il chercha dans sa Bible, et devant le Seigneur, ce que tout ceci pouvait bien signifier, et ce qu’il convenait d’en tirer pour édifier son assemblée. Le dimanche 15 juillet, il prêcha un puissant sermon sur les paroles suivantes :

Ce qui arriva du temps de Noé arrivera de même à l’avènement du Fils de l’homme. Car, dans les jours qui précédèrent le déluge, les hommes mangeaient et buvaient, se mariaient et mariaient leurs enfants, jusqu’au jour où Noé entra dans l’arche… Voyez le figuier, et tous les arbres. Dès qu’ils ont poussé, vous connaissez de vous-mêmes, en regardant, que déjà l’été est proche. De même, quand vous verrez ces choses arriver, sachez que le royaume de Dieu est proche… redressez-vous et levez vos têtes, parce que votre délivrance approche.

Au sortir du culte quelques paroissiens baissaient la tête en soupirant : « Où va donc notre pauvre monde ?… » ; d’autres au contraire, la relevaient, la face éclairée d’un sourire extatique, en murmurant : « Il vient bientôt ! » D’autres encore grommelaient : « Ce pasteur ferait mieux de prendre des cours de prétérisme ; ne sait-il pas que les doctes ont depuis longtemps condamné ce genre de prédication futuriste ? Après avoir couvert de ridicule notre ville, il va maintenant nous faire passer pour des illettrés ! »

Vers la fin du mois de juillet le sentiment de malaise planétaire s’appesantit encore, avec des menaces de plus en plus précises sur un réveil imminent des volcans du Pacifique et du Santorin en méditerranée. Les perspectives boursières n’étaient pas réjouissantes non plus. Cependant, la Coupe du Monde et le Tour de France étant devenues dès lors de l’histoire ancienne, la plupart des blogueurs se préparaient à faire une pause.

Quoi ! rien à dire au mois d’août, après un tel mois de juillet ?! fumistes, va…

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