Sylduria – La Reine Lynda (17)

Chapitre XXVI
Éva prend une gifle

 

 

Les Parisiens étaient émerveillés par le décor baroque du palais dans lequel ils avaient été introduits, particulièrement nos amis d’Afrique qui ne connaissaient que leur quartier et leur appartement insalubre. C’est donc dans cette grande maison qu’habitait leur amie.

« C’est Versailles, ici, fit remarquer Julien.

« Tout de même pas, répondit Lynda, mais la Syldurie est plutôt fière de son palais, de sa galerie d’art et sa bibliothèque royale, qui seront bientôt ouvertes à tous.

– C’est vraiment gentil de nous accueillir ici, dit Valérie. Mais loin de Youssouf, le plus merveilleux palais sera pour moi comme une prison.

– Ne sois pas triste. Youssouf te sera bientôt rendu, je te le promets.

– Merci.

– Traverser ton pays en avion valait le coup d’œil, ajouta le commissaire. La Beauce vue du ciel n’est pas si jolie. »

Lynda sourit.

« Mon pays est le plus beau pays du monde.

– Yssouvrez ne viendra pas nous chercher ici, c’est sûr », dit Yakouba.

Mamadou, se sentant bien à l’abri, fit part de sa satisfaction :

« Nous allons nous plaire dans cette maison.

– Malheureusement pour vous deux, Mohamed et toi n’y resterez qu’une nuit. Dès demain, je vous livrerai à la police royale qui vous conduira au centre de détention. Rassurez-vous, les conditions de vie y sont très humaines. Et cela fait partie de notre contrat.

– Nous ne l’avons pas oublié, Lynda, et nous ne voulons pas trahir ta confiance.

– Je veillerai à ce que vous soyez jugés dans les jours qui viennent. Et comme je vous l’ai dit, je témoignerai en votre faveur de votre repentir et de votre désir de commencer une nouvelle vie. Je saurai convaincre le juge. Et toi, ne t’avise pas de te présenter devant lui avec ta casquette à l’envers, ou tu auras affaire à moi ! »

Oubliant les aventures passées et les aventures à venir, nos amis se mirent à parler de toutes sortes de sujets. L’humeur était aux anecdotes amusantes et aux plaisanteries. Julien se leva pour admirer les beautés de ce salon et découvrit, sur une table, les trois verres et les quatre bouteilles vides.

« Mais dis-moi, Lynda, on n’engendre pas la mélancolie chez toi.

– Ces lamentables marquis ont profité de mon absence pour mettre la maison en désordre. Je les punirai sans aucune indulgence.

– S’il y a quelques baffes à donner, je suis toujours partante, » répliqua Fabienne.

Plus d’une heure s’était écoulée et Lynda, se rendant compte de la fatigue de ses hôtes qui venaient de subir un voyage et de nombreuses émotions, appela Antonia, la servante, et la pria de conduire chacun d’eux dans la chambre qui lui était réservée.

Se retrouvant seule, la jeune reine inspecta la table où les marquis avaient bu, et y trouva les journaux que, dans son émoi, Bifenbaf y avait laissés. Elle lut attentivement les articles la concernant et murmura :

« Ça mon petit père, tu vas me le payer ! »

Pendant sa lecture, Éva pénétra dans la salle. Comme elle était surprise de retrouver sa sœur face à elle !

Elle courut se jeter dans ses bras.

« Quelle joie ! Je te croyais morte.

– Morte ? Moi ? En voilà une idée !

– Tes aventures parisiennes se sont donc bien terminées. J’en avais reçu d’autres échos.

– Je te raconterai tout cela en détail.

– Oh ! Oui ! J’ai eu si peur ! Je croyais ne plus te revoir.

– Eh ! bien ! Tu m’as revue. La vie va reprendre son cours et nos péripéties, je l’espère, s’achèvent ici. Reposons-nous un peu avant de nous remettre au travail. »

Après un court silence, Éva essuya discrètement une larme à la commissure de son œil.

« Ma pauvre ! Si je t’avais perdue ! Mon deuil aurait assombri la bonne nouvelle.

– Mais enfin, de quoi parles-tu ? Quel deuil ? Quelle bonne nouvelle ?

– Je vais me marier ?

– Tu vas te marier ? Toi ? s’exclama Lynda tout excitée. En effet, si j’étais morte, je n’aurais pas pu venir à ta noce. Ç’aurait été dommage. Et qui est donc l’élu de ton cœur ?

– Otto.

– Otto ?

– Ottokar.

– Qui ça ? Ottokar ?

– Ottokar de Kougnonbaf.

– Quoi ?

– Ottokar m’a demandé ma main.

– Madame Éva de Kougnonbaf ! riposta-t-elle ironique. Je m’attendais à mieux. »

Éva se trouvait inquiète et déçue devant la brutale réaction de sa sœur.

« Tu n’aimes donc pas mon fiancé ? »

Le visage de Lynda, tel un ciel d’orage, s’était brusquement assombri.

« Ne t’avais-je pas mise en garde avant mon départ : “Méfie-toi des marquis et de leur hypocrisie,” t’ai-je dit. Et le mieux que tu trouves à faire, c’est de les épouser.

– Enfin, Lynda, tu es trop suspicieuse, répondit Éva, les yeux baignés de larmes. Ottokar est un homme charmant, et plein d’attentions pour moi. »

Lynda, qui cédait à la colère, lui brandit les journaux devant le visage.

« Regarde donc ce qui sort des rotatives de ton cher Otto !

– Je sais, je sais, acquiesça-t-elle, honteuse. Il m’a promis de régler ce problème.

– Il a intérêt ! Nous avons besoin de faire une petite mise au point, toutes les deux. Quand je lui aurai réglé son compte, tu passeras me voir dans mon bureau. »

Lynda quitta la salle en claquant vigoureusement la porte. Éva soupira :

« Celle-là, c’est la meilleure ! »

 

Chapitre XXVII
Au bord de l’eau

 

 

La durée des jours commençait à se prolonger, et Lynda se faisait une fierté de convier ses amis Français à visiter sa ville et son pays qui, leur rappelait-elle souvent, est le plus beau pays du monde.

Elle était particulièrement heureuse de constater que Julien aimait la Syldurie. Il avait vu la cathédrale Sainte-Fédorova, et les quartiers historiques aux ruelles étroites. Le petit groupe avait visité les nouveaux quartiers qu’Éva avait commencé de faire construire. Tous étaient enthousiasmés par ce merveilleux projet social.

Depuis son arrivée impromptue dans la ferme du commissaire, Julien n’avait cessé d’observer Lynda. Ce n’était pas tant sa beauté, à laquelle il était toujours sensible, qui le fascinait. Il constatait avec étonnement combien elle était différente de cette fille insouciante et orgueilleuse qu’il avait rencontrée dans une boîte de nuit parisienne. Sa gentillesse et son altruisme, combinés à une si forte personnalité, la façon dont elle s’acquittait de ses devoirs de reine, sa soif de justice brossait d’elle une peinture nouvelle. C’était une autre personne.

Il avait, comme tous les autres témoins, été impressionné par sa victoire éclatante, le jour où elle mit une armée en fuite, en déclamant simplement un passage peu connu de la Torah. Voilà, pensait-il une foi vivante et agissante. Lui-même connaissait quelques fractions de la Bible, mais ne les avait lues que d’une manière intellectuelle.

Lynda n’avait jamais essayé de le convaincre d’adhérer à sa foi, mais il la voyait vivre, il l’avait connue avant et après sa conversion. Il ne pouvait pas nier que son expérience spirituelle avait bouleversé sa vie et, s’il n’avait pas encore pris la décision de devenir chrétien, il se rangeait du moins parmi les sympathisants.

Elle avait promis à Julien de le conduire au lac de Selsisar. C’est, disait-elle, une larme de pluie au milieu des montagnes qui séduisit le poète Anton Pavlov. C’est aussi un paisible endroit pour y commencer une histoire d’amour, ajoutait-elle, non sans malice.

La proximité de la Méditerranée apportait à ce pays des journées douces et ensoleillées en ce début de printemps, et, profitant justement d’un jour de beau temps, Lynda invita Julien à un pique-nique.

Alors qu’il prenait place en voiture à côté d’elle, il s’étonnait qu’elle n’ait invité personne d’autre, pas même sa sœur. Cela ne lui ressemblait pas.

L’auto se gara auprès du lac. Il n’est pas très étendu, mais d’une surface circulaire, entouré de bois et de montagnes peu élevées, et son eau est d’un bleu limpide.

Les jeunes gens traversèrent une grève de sable blanc. Mais Lynda connaissait un endroit plus paisible où ils pourraient profiter de cette belle journée sans qu’elle n’y soit ni reconnue ni dérangée. Après un quart d’heure de marche, ils posèrent les serviettes sur une étroite plage de graviers délimitée par deux pins couchés sur l’eau.

Ils s’accoutumèrent rapidement à la température du lac et profitèrent ainsi des plaisirs de la baignade. Lynda éclaboussait son ami, elle lui lançait toutes sortes de défis à la natation, au plongeon et à l’apnée. Sachant qu’il était plutôt littéraire, elle le battait à chaque fois, mais il en fallait plus pour le vexer.

Julien se réjouissait du privilège d’être seul en compagnie de cette jeune fille qu’il trouvait si jolie. La pratique de plusieurs activités sportives avait fait d’elle une magnifique athlète. Tout son corps était musclé, mais elle n’en demeurait pas moins élégante et féminine. Les gouttes d’eau pure coulant sur sa peau la rendaient encore plus belle.

Elle lui proposa de s’asseoir près d’elle, sur l’un des troncs couchés au sol. Il ne se fit pas prier.

« N’ai-je pas raison ? Lui dit-elle, ce lac n’est-il pas des plus romantiques ? »

Julien acquiesça.

« Ne t’ai-je pas dit que c’était l’endroit le plus merveilleux pour commencer une histoire d’amour ?

– Une histoire d’amour ? Tu prends plaisir à te moquer
de moi.

– Peut-être… et peut-être pas…

– Tu me mets mal à l’aise. Tu as vraiment été gentille de m’avoir invité dans ton pays. Je suis tellement déstabilisé par tous mes revers ! J’ai besoin de repos et d’oubli. J’ai l’esprit troublé. Figure-toi… tu vas encore te moquer de moi… figure-toi que dans les couloirs de ton beau palais, j’ai cru voir passer Elvire.

– Elvire ? Ici ? Chez moi ? Mon pauvre petit Julien ! Tu as vraiment besoin de repos ! Ne rentre pas en France tant que tu n’as pas oublié ta sauterelle. Non, rassure-toi, je ne sais pas où Elvire a décidé de passer ses vacances, mais certainement pas en Syldurie. Le climat y serait très malsain pour elle.

– Évidemment ! Je suis stupide. J’ai beaucoup de peine à me détacher de son image. J’ai aperçu une jeune femme qui lui ressemblait, c’est tout.

– J’aimerais que tu l’oublies ! Tu l’aimais donc à ce point ?

– J’ai le cœur trop fragile : “Vaincu, chargé de fers, de regrets consumé, – Brûlé de plus de feux que je n’en allumai.” Ainsi parlait un de nos poètes. »

En effet, Julien citait Jean Racine. Imperceptiblement, durant la conversation, il s’était rapproché de la jeune fille, jusqu’à ce que leurs épaules et leurs auriculaires entrent en contact. Julien s’attendait à une sévère réprimande, mais Lynda ne réagit pas.

« Tu rencontreras bientôt celle qui t’aimera, dit-elle simplement. Je te le promets.

– Serais-tu prophétesse ?

– Peut-être… et peut-être pas…

– Je voudrais bien être aimé un jour, mais je suis si maladroit… Je sais bien que tu n’as pas de tels soucis. Tu es belle et tu es reine. Tu épouseras bientôt un prince ou un grand-duc.

– Peut-être… et peut-être pas…

– Tu sais, Lynda, je suis vraiment heureux de posséder ton amitié. Quand je pense à cette folle soirée où nous nous sommes rencontrés… Nous avons bien mûri l’un et l’autre, mais j’étais vraiment amoureux de toi. J’ai aussi aimé Elvire, mais ce n’était pas la même chose. Aucune fille sur la terre ne pourra jamais te ressembler.

– Est-ce que tu as gardé un sentiment pour moi ?

– Te mentirai-je ? J’aimerais te dire non. Tu m’as déjà tant fait souffrir, et j’ai peur de souffrir encore. »

Se plaçant face à lui, elle enveloppa le visage de Julien de ses longues mains.

« Nous aurions pu nous aimer dès ce jour-là, si je n’avais pas tout gâché par ma sottise et ma méchanceté.

– Tu t’amuses encore à me torturer.

– Peut-être… et peut-être pas… Allons-nous infiniment nous mentir et feindre de nous ignorer ? Qu’attends-tu pour me demander ma main ? Que je la donne à un autre ? »

Lynda ne pouvait être plus claire. Les deux jeunes gens avaient enfin acquis la certitude qu’ils s’aimaient. La persévérance de Julien avait payé. Il pouvait étreindre et caresser la superbe créature dont il était épris depuis le soir où il l’avait trouvée.

 

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© 2018 Lilianof

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