Roman, Sylduria

Sylduria (III) – Le Chemin des Philisophes (21)

Chapitre XXI
Porte close

 

 

Horace Dewyper faisait les cent pas sur la scène au rideau baissé : en long, en large, en cercle et en diagonale. Le rassemblement allait commencer dans une dizaine de minutes, et Samantha n’était pas là.

« Mais enfin ! Qu’est-ce qu’elle fabrique ? »

Elle n’a pas l’habitude d’être en retard, et quand c’est le cas, elle prévient.

De quoi aurait-il l’air, tout à l’heure, s’il annonce à grands cris la grande Samantha Low, et que celle-ci n’arrive pas ?

Et si elle était tombée en panne ?

Non, décidément, ce n’est pas un pneu crevé qui arrêtera la reine de l’univers !

Il fallait pourtant commencer. La salle était pleine et l’orchestre était prêt. On n’attendait plus que le signal.

Une clochette électronique tinta dans la poche d’Horace. Il en sortit son téléphone portable où s’affichait un message :

 

« Die Tür ist gesperrt. – Sam. »

Samantha rédigeait ses messages dans un allemand lapidaire, mais intégral.

« Me voilà rassuré ! »

La réunion pouvait donc commencer. Après l’introduction musicale d’usage, Horace prit place au pupitre :

« J’ai une bonne et une mauvaise nouvelle. La bonne nouvelle, c’est que notre grande prophétesse est dès aujourd’hui investie de sa royauté universelle, et que vous tous qui avez cru en elle, êtes destinés à devenir ses barons et ses ducs. La mauvaise nouvelle concerne les incrédules, s’il en existe qui osent encore pénétrer dans ce temple. Ceux-ci ont laissé passer leur dernière chance de se repentir et d’être sauvés. Pour eux, il est désormais trop tard. Ils passeront leur vie terrestre à ramper devant notre impératrice et à implorer sa pitié, dont ils ne bénéficieront jamais. De plus, ils passeront l’éternité dans les flammes infernales. La prophétesse les avait pourtant prévenus. Il fallait croire en elle tandis qu’il était encore temps.

C’est moi qui présiderai nos célébrations jusqu’à nouvel ordre, et je vous apporterai sa parole. Samantha s’est envolée vers une destination inconnue. Malheur à la ville sur l’aéroport de laquelle se posera son avion, et dont les habitants n’auront pas cru en elle ! »

Pendant ce temps, à Arklow, le pasteur Andropoulos est toujours en prison. La charge de Félix Houareau, désigné pour le remplacer, s’avère particulièrement délicate. Pressé par les adeptes de Samantha Low, contre laquelle il avait pris position, mais envers lesquels il agissait avec amour, les considérant toujours comme des frères et sœurs, il avait mis en application sa proposition de laisser, à la suite du culte, un moment libre pendant lequel les samanthistes auraient la liberté de s’exprimer. Les uns comme les autres acceptaient ce compromis, faute d’une meilleure solution.

Tous ses adeptes, dans le monde entier, avaient reçu dans leur propre langue le message électronique de la prophétesse : « La porte est fermée. » Et tous avaient compris sa signification. Leur maîtresse était prête à gouverner la terre et à en chasser les impies.

Lynda assistait régulièrement aux rassemblements de l’église, mais ne participait plus à aucune activité, elle ne prenait plus la parole et s’abstenait de la cène.

Félix, quant à lui, face à la situation spirituelle à laquelle il était confronté, avait entrepris, dimanche après dimanche, une étude approfondie de Matthieu 24, appelé quelquefois le discours du mont des Oliviers.

« Si quelqu’un vous dit alors : Le Christ est ici, ou, il est là, ne le croyez pas. Car il s’élèvera de faux christs et de faux prophètes ; ils feront de grands prodiges et des miracles, au point de séduire, s’il était possible, même les élus. Voici, je vous l’ai annoncé d’avance. Si donc on vous dit : Voici, il est dans le désert, n’y allez pas ; voici, il est dans les chambres, ne le croyez pas. »

Après avoir résumé la biographie de quelques faux christs célèbres : l’Américain Charles Manson, les Français Georges Roux et Gilbert Bourdin, il aborda la question sous son angle théologique :

« Il est clairement exprimé que dans les temps de la fin, de nombreux séducteurs apparaîtront, pour détourner, même les chrétiens de la vérité. C’est pour cette raison que l’apôtre Jean, dans sa première épître, au chapitre quatre, écrit :

“Mais attention, mes chers amis, ne vous fiez pas à n’importe quel esprit ; mettez les esprits à l’épreuve pour voir s’ils viennent de Dieu, car bien des prophètes de mensonge se sont répandus à travers le monde. Voici comment savoir s’il s’agit de l’Esprit de Dieu : tout esprit qui reconnaît que Jésus-Christ est devenu véritablement un homme, vient de Dieu. Tout esprit, au contraire…’’

– Schweigen Sie! Herr Houareau! »

Déstabilisé un court instant, Félix prit une forte inspiration et regarda dans l’auditoire. La femme qui venait de l’invectiver en allemand se tenait debout, au fond de la salle, suivie d’une dizaine d’hommes et de femmes en uniforme. Ses gardes du corps ? – Non, elle n’en avait pas besoin. Disons plutôt ses anges.

Elle s’avança dans l’allée centrale, l’air solennel et menaçant.

« Je vous attendais, Samantha Low.

 Comment savez-vous que j’allais venir ?

– L’Esprit-Saint m’en a averti.

– Vous mentez. L’Esprit-Saint, c’est moi. »

Samantha s’était exprimée en syldure, qui est, comme vous le savez, une langue slave proche du bulgare. Félix reconnaissait dans son parler un accent chantant qui lui semblait pourtant familier.

Elle était maintenant parvenue au pied de l’estrade.

« Descends de là immédiatement, Félix Houareau, sinon ou gangn malèr ![1] »

Personne n’avait compris ses trois derniers mots. Personne, sauf Félix qui ouvrait des yeux surpris.

« Ou koz kréol ? Ou mem la Reynion ?

– Moin led Sinpaul. Ou moun dou vou ?

– Sindni mem.[2] »

Émergeant brusquement de sa torpeur, Lynda se dressa d’un bond et tendit l’index vers l’intruse :

« Sabine Mac Affrin ! Vous avez changé de nom, teint vos cheveux et maquillé votre visage, mais vous n’avez pas maquillé votre langage.

– Comme tu comprends vite, ma jolie ! Sabine ou Samantha, qu’importe. Je suis venue conquérir le monde, en commençant par ton royaume, mais avant tout, je vais te détruire, car je te hais. À moi la vengeance, à moi la rétribution, dit le Seigneur ! »

[1] Malheur à toi !

[2] Vous parlez créole ? Vous êtes de la Réunion ?

– Je suis de Saint-Paul, et vous, d’où êtes-vous ?

– De Saint-Denis.

 

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