Feuilleton d'Hermas

Episode 17: Où la Dame comprend la raison de ses tribulations.

 

Enfoncée dans les ténèbres, engloutie dans les abysses siégeait l’impératrice du Monde. Elle trônait au milieu de sa cour, composée de rats borgnes, d’araignées velues et de champignons invasifs. Sa robe était blanche et vert-de-gris, ses mains étaient délicates et abîmées. Seule dans sa cellule, l’impératrice du Monde contemplait sa vie de prisonnière.

Elle avait tout supporté, tout espéré, tout avalé. Et sa seule récompense était de la paille humide et de la pierre froide. Elle n’avait plus ni soutien, ni encouragement. Seuls les souris la saluaient, ricanant d’elle par leurs piaillements. Seule dans sa cellule, l’impératrice du Monde touchait le fond de son humiliation.

-Retrouvez ICI les épisodes précédents du feuilleton d’Hermas-

« Quant à toi, Défenseur, tu t’es bien joué de moi ! »

« Je ne t’ai jamais abandonné, femme de mon maître. »

La Dame sursauta, et scruta les ténèbres. Elle ne voyait toujours rien, mais l’atmosphère avait changé. Elle était devenue plus compacte, plus chaude. L’air lui caressait la joue comme un foulard de soie. Le Défenseur était là, invisible mais plus réel que les rongeurs qui rodaient. La Dame resta un moment silencieuse.  Puis elle déborda.

« Tu ne m’as pas abandonné ? Où étais tu quand mes partisans –tes partisans aussi- étaient arrêtés et torturés ? Où étais-tu quand j’étais obligée de fuir de maison en maison ? Où étais-tu quand j’ai été saisie par ces brutes, Hermas tenu à l’écart, et qu’ils m’ont emporté jusque dans cet abysse ? Réponds puisque tu le sais ! »

« Je le sais en effet, mais je te poserai d’autres questions avant cela. Où étais tu quand mon maître t’a appelé ? Où étais-tu quand je t’ai tancé une première fois ? Où étais-tu quand j’ai tué Démocrite ? T’ais je abandonné en ce jour-là ? Avais tu mérité mon intervention ? Avais tu mérité que je te sauve ? Avais tu mérité que je te protège ? »

« Non, à cette époque-là tu ne m’avais pas abandonné. Mais aujourd’hui tu l’as fait. Tu pouvais agir, mais tu ne l’as pas voulu. »

« Pour qui me prends-tu, un adolescent fantasque ? Pour qui prends-tu ton époux, un fiancé sans cœur ? Apprends, ô femme, que nous ne changeons pas d’avis, et qu’il n’y a qu’une seule volonté immuable entre nous. Nos plans s’accomplissent et nos serments sont tenus. Nous avons la puissance et les ressources pour la victoire que nous avons promis et tu le sais. Le sais-tu ? »

« Oui, tu me l’as souvent dit. »

« Non tu ne le sais pas. Tu ne sais rien. Le concept est dans ton intellect, mais il n’a pas marqué ton esprit. Plutôt que d’avoir confiance dans notre parole, tu préfères croire la première rumeur indigne sur moi et sur ton époux. »

« N’est-il pas normal que je croie ce qui s’accorde à ma propre expérience ? J’ai vécu une vie de fugitive, et maintenant je vis une vie de prisonnière. J’ai été haïe de la plupart, pourchassée par le plus grand nombre, détestée par les plus puissants. Aujourd’hui j’ai pour seul compagnie la vermine et les cloportes. Et tu viens me dire que tu n’as pas échoué, que tu ne me voulais rien de mal ? »

« Non je n’ai rien échoué. Au contraire, ton arrestation est une grande réussite. »

« As-tu changé de camp ? Défenseur, serais-tu maintenant le Serviteur de l’Usurpateur ? »

Une douleur saisit la dame, depuis le talon jusqu’à la racine des cheveux. Elle poussa un cri, à la fois à cause de la douleur et à cause de la peur. Elle avait encore le souvenir de comment le gouverneur Démocrite était mort, sans secours possible, entre les mains du défenseur. Elle avait peur de subir le même sort.

« Tu peux être faible et être découragée. Mais dans ta colère prends garde à ne pas nous insulter. »

« Pitié ! Je regrette ! »

« Pitié ? Je suis venu t’apporter bien plus que de la pitié. »

Et une vague de douceur tomba sur la Dame. Elle sentit son corps se détendre, et son âme s’apaiser. Elle voyait clair dans son esprit, même si ses yeux restaient aveugles.

« Maintenant, très chère Dame, tu vas te lever et prendre ton air le plus impérial. Jusqu’ici tu as été forcée de subir les assauts de l’usurpateur, sans pouvoir même le menacer. Maintenant non seulement tu vas le menacer, mais c’est de sa forteresse même que va jaillir le trait de lumière qui va se répandre sur la Terre. Avant la fin de ce jour, le drapeau de l’Empereur va flotter sur cette forteresse. »

« Où sont mes partisans ? »

« Pourquoi faire ? C’est toi qui va le réaliser. »

« A moi seule ? »

« Pourquoi, y-a-t-il besoin de quelqu’un en plus ? »

« Bien sûr ! Il me faudrait des dizaines de milliers pour prendre d’assaut cette forteresse. »

« Apprends, ma Dame, que tu n’as besoin que d’une seule chose : Moi. »

Et le Défenseur se tut. Un filet de lave rentra dans l’esprit de la Dame, et énergisa tout son être. Elle était forte et sûre d’elle-même, prête à vaincre le monde. Sans encore y voir clair, mais par les yeux de l’imagination, elle traversa sa cellule et s’arrêta devant la porte. L’huis se liquéfia et se répandit en eau sur le sol de la pièce.

Elle remonta le couloir extérieur d’une démarche lente et digne. Elle avait le regard enflammé et le pas humble. Le geôlier arriva par hasard à ce moment, une torche dans la main gauche. Il se figea un instant, mais n’hésita pas longtemps et se jeta sur la Dame, le gourdin haut.

Main au front. Lumière aveuglante. Odeur d’ozone et crépitement hérissant. Hurlement. Silence.

Une lumière se dégageait autour de la Dame, qui éclairait tout le couloir de la cellule. Le geôlier était à genoux, se prenant la tête entre les mains. Puis il regarda la Dame.

« Que puis-je faire pour ma maîtresse ? »

« Monter à l’étage rencontrer l’Usurpateur. »

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