Contes et nouvelles, Jeux, devinettes, concours

Lettres aux chrétiens confinés

Les Lettres de Samuel Rutherford, presbytérien écossais du xviie siècle non-conformiste, n’ont jamais été écrites pour être publiées. Il les a adressées à des particuliers, soit depuis Anwoth, la paroisse dont il était le pasteur, soit depuis Aberdeen, où il fut ensuite emprisonné, parce qu’il refusait de se soumettre aux prétentions du roi Charles Ier de régenter le domaine ecclésiastique (c’est ce que signifie pour cette époque le qualificatif non-conformiste).

Ces lettres ne nous apprennent quasiment rien : elles ne se lisent pas pour augmenter des connaissances théologiques, mais leur vertu réside dans la douce musique d’édification et de consolation qui se dégage d’une prose poétique. Elles devinrent au xixe siècle une référence de la littérature chrétienne anglaise, avec l’édition d’Andrew Bonar qui en comptait 365, une pour chaque jour de l’année, et un livre favori de Charles Spurgeon.

En 1848, Gustave Masson, célèbre traducteur de père français et de mère anglaise, en traduisit une cinquantaine qu’il fit paraître sous le titre : Lettres aux chrétiens persécutés ou affligés, précédées d’une notice biographique sur Rutherford. Ce titre nous pouvons bien le changer en Lettres aux chrétiens confinés, puisqu’il n’est pas de l’auteur, et que de plus il en a écrit une bonne partie en prison, ce qui est incontestablement une forme de confinement. Nous vous proposons de télécharger gratuitement cet ouvrage, dans une bien plus belle édition que celle prise de Google Books.

Mais les lecteurs de Plumeschretiennes ne sont pas non plus des chrétiens conformistes ! Ce n’est pas eux qu’on inciterait à télécharger un ouvrage, sous le prétexte racoleur et bêtifiant que Spurgeon le lisait. Non, non ! les statistiques et les commentaires le prouvent : les habitués de Plumeschretiennes aiment le bon français, les beaux vers, les allégories, les contes inédits… et surtout ils veulent mériter leur téléchargement par une petite énigme littéraire ou biblique. En un mot ils sont des connaisseurs. C’est pourquoi nous leur proposons un jeu permettant d’accéder aux lettres de Rutherford, après avoir lu le :

Conte de la Peste Bleue

Ce qu’il y avait de plus agaçant dans la personnalité du Signore Giovanni Duedici c’était sa manie de vous mettre des grandes claques dans le dos, tout en riant aux éclats. Certains pincent sans rire, d’autres rient sous cape, lui riait tout le temps, à temps et à contre temps, et il ne se privait pas de distribuer ouvertement à chacun des tacles dans les tibias, des coups de coude dans les côtes, et des chiquenaudes sur le nez.

Tout le monde le respectait néanmoins, dans la région de Camigliano, à cause de ses caves. Grand amateur de vins, il avait accumulé dans les entrailles du vieux manoir de ses ancêtres une quantité phénoménale de barriques, de bonbonnes, de bouteilles, toutes remplies d’excellents crus. Or comme en Toscane l’amour du bon vin se distingue à peine de l’instinct religieux, les habitants du village pardonnaient volontiers à Signore Duedici ses grossières impolitesses, ses tours pendables, ses grosses blagues cousues de fil blanc. Ils avaient même fini par conclure que son ricanement perpétuel était une sorte de faiblesse neurologique sans signification, liée à des années de boisson.

Giovanni, en effet, goûtait sans arrêt ; ne cultivant pas lui-même de vigne, il faisait constamment venir sur sa propriété de nouveaux marchands, pour s’assurer de la qualité de leurs échantillons, et quand il découvrait une production remarquable, il la payait royalement. Il en parlait ensuite autour de lui, louant hautement, avec précision et passion, ce qui lui avait plu dans le tonneau qu’il venait d’acheter, et il déterminait un jour où tout le monde était invité à venir dans son parc boire un verre de la dernière acquisition. Bien que blessant, ce buveur fantasque affichait au revers de la médaille une certaine forme de générosité, et son comportement donnait quand même à réfléchir. On l’avait bien vu lors de la dernière épidémie de peste bleue !

La maladie avait été ainsi baptisée non à cause d’une couleur de peau qu’elle aurait provoquée, mais parce qu’attaquant le nerf optique de l’individu contaminé, celui-ci voyait ensuite toutes choses revêtues d’un bleu blafard absolument insupportable, qui finissait par l’amener au bord de la folie. Le décret gouvernemental de confiner villes et campagnes par crainte de la contagion n’avait d’ailleurs rien arrangé : le gens réellement atteints sombraient dans la psychose, tandis que les autres, condamnés à demeurer dans l’inaction, l’incertitude et la peur, déprimaient presqu’autant.

C’est alors que bravant l’interdit, Signore Duedici avait proclamé pour le premier jour du mois de mai une grande fête publique dans son parc, une garden party où serait servi à volonté de délicieuses petites biscottes doublées de foie gras, de saumon, de tapenade, de beurre, de fromage, de saucisson etc., le tout accompagné bien sûr de vin à profusion. Comme il fallait une apparence de prétexte pour un tel raout, Signore Duedici avait souverainement décidé, et sans les consulter, qu’il allait marier Venerita, sa vieille cuisinière, avec Milo son vieux jardinier, tous deux célibataires depuis qu’ils étaient à son service. En l’apprenant, Venerita eut un coup de sang.

— Bonta divina ! nous marier à plus de soixante ans, Signore c’est indécent ! que vont dire les gens ?

— Hou ! Hou ! Hi ! Hi ! ils diront ce que tout le monde sait déjà : que depuis trente ans, Venerita et Milo font la bête à deux dos dans le grenier à foin…

— Misericordia ! si au moins ça se passait à l’église ?!

— Ah ! Ah ! il n’en est pas question ! j’ai cependant invité le nouveau curé à venir prononcer la bénédiction.

— Me disgrazia ! il ne voudra jamais…

Le lecteur l’aura compris, Signore Duedici était un mécréant confirmé qui n’allait jamais à la messe ; mais ce qu’il ne pouvait deviner, c’est que trois semaines auparavant, Aldo, le curé du village, avait été interné en hôpital psychiatrique suite à un diagnostic de peste bleue, et qu’un jeune prêtre, venu d’on ne sait où, était soudainement apparu, pour le remplaçer, disait-il. Il s’appelait Celestino, c’est tout ce qu’on avait pu apprendre sur lui à cette heure. Du reste, sa personne humble et douce, prévenait en sa faveur.

C’est ainsi que dès neuf heures du matin, le premier mai de cette fameuse année de la peste bleue, les magnifiques jardins de la maison Giovanni Duedici faisaient l’effet d’une immense mosaïque, alternant rectangles de bois recouverts de draps blancs en guise de nappes, verts carrés de légumes, et parterres de fleurs multicolores.

Vers onze heures les premiers arrivants passaient les deux battants en fer forgé du portail d’entrée. Puis le flot des habitants du village et des environs s’accrut incessamment jusqu’à devenir continu.

Mais quel spectacle, à briser le cœur d’un étranger non prévenu ! la moitié de ces pauvres gens avançaient en tâtonnant, les yeux couverts de lunettes noires, une canne blanche à la main ! L’effroyable peste bleue était-elle donc responsable de cette multitude d’aveugles ?

Point du tout. En réalité, presque tous voyaient très bien, et auraient pu suivre correctement le chemin en retirant leurs lunettes noires. Cependant l’Accademia Nazionale di Medicina avait découvert qu’à l’origine de la peste bleue se trouvait un streptocoque inconnu jusqu’alors, dont la virulence se déclenchait, peut-être, enfin sans doute, lorsque la rétine de l’œil humain était excitée par une longueur d’onde située dans le bleu. Or comme en Toscane le ciel est souvent bleu, l’Accademia recommandait de rester dedans. Heureux de pouvoir enfin prouver qu’il n’avait pas été élu pour rien Napoleoni Macaroni, chef du pouvoir central, avait ordonné le confinement général, avec interdiction de regarder par la fenêtre.

Néanmoins, il faut bien manger, sortir le chien et les poubelles, relever son courrier, en un mot il faut de temps en temps aller dehors, et l’Accademia di Medicina avait suggéré une astucieuse solution pour pallier aux dangers liés à ces nécessités : le port de verres fumés, comme il s’en vend lorsqu’il s’agit d’observer les éclipses sans se brûler la rétine. Pour bien souligner son indépendance d’esprit, et l’amplitude de son intellect, Macaroni avait d’emblée décliné la proposition de l’Accademia, et fait savoir par Monsieur Navré, ministre de la Santé, que l’on pouvait très bien faire ses courses en regardant par terre plutôt que vers le ciel, et que donc le port de lunettes était superflu.

Vexée, la Medicina argua que le bleu pouvait venir de partout, surtout par réflexion sur les vitrines et les flaques d’eau ; de plus, l’opposition répandit le bruit que Macaroni avait menti parce qu’il savait que les stocks de lunettes noires étaient au plus bas. Bref, par crainte du scandale, Macaroni dut revenir sur sa déclaration et il fit voter un décret rendant obligatoire le port de lunettes noires suffisamment obscures, pour tout individu s’aventurant en dehors de chez lui.

Conscient que gouverner c’est prévoir, Macaroni fit aussi voter le port obligatoire de la canne blanche, destinée à prévenir de loin l’entourage d’un risque de collision. Alors là, ce fut sur un tollé sur Youtube ! nombre d’esprits rebelles démontrèrent, grâce à des vidéos fort pédagogiques, qu’il était absurde d’arborer une canne blanche à partir du moment où tout le monde portaient des lunettes obscures, puisque personne ne pouvait la voir… Néanmoins Macaroni ne se laissa pas démonter, et désormais, sous peine de forte amende, on ne pouvait sortir de chez soi sans les lunettes et la canne.

Voilà pourquoi un poète contemplant le cortège de piétons se rendant à l’invitation de Signore Duedici pour les noces de Venerita et de Milo aurait trouvé là une occasion de réciter le premier quatrain d’un tragique sonnet :

Contemple-les, mon âme ; ils sont vraiment affreux !
Pareils aux mannequins, vaguement ridicules ;
Terribles, singuliers comme les somnambules,
Dardant on ne sait où leurs globes ténébreux.

Au grand étonnement de Venerita, de Milo, de tous les voisins, et de Giovanni lui-même, le nouveau curé se présenta à l’heure dite pour la cérémonie du mariage, et, chose jamais vue, il portait une soutane blanche, et non pas noire, comme le prévoyait sa fonction ecclésiastique. D’apparence plutôt frêle, il captivait néanmoins tous les regards par une aura de bienveillance et d’autorité naturelle qui enveloppait sa silhouette. Marchant de surprise en surprise, Venerita et Milo n’eurent aucune confession à lui faire concernant leur vie passée. Celestino ne posa aucune question et ne s’inquiéta pas davantage de savoir si ce mariage opéré par le maître de maison était valide. Il se contenta de rappeler devant tous la sainteté et la signification du mariage, avec des mots d’une telle onction, qu’hormis quelques pouffements étouffés du Signore Giovanni, on n’entendait pas une chaise remuer dans la grande salle du manoir.

Quand il eut terminé son homélie, l’assemblée applaudit spontanément, puis se rua au dehors vers le gueuleton. Seule une vieille grenouille de bénitier disait à sa semblable en sortant :

— Ce prêtre-là ne vient pas de Dieu ! sinon il aurait su quel genre de fornicateurs il a bénis aujourd’hui.

Signore Duedici savait faire preuve de largesse, mais il n’en calculait pas moins toujours un peu les satisfactions personnelles qu’il pouvait en espérer, et il n’avait rien laissé au hasard dans les ordres donnés à son majordome à propos du vin qui serait servi aux tables, en deux livraisons successives.

La première se composait de très bonnes bouteilles, déjà débouchées et placées sur des chariots à roulettes qui circuleraient entre les tables, dans les allées du jardin. Oh ce n’étaient pas les meilleures de sa collection, celles-là Giovanni n’y touchait pas, mais enfin c’étaient de grands crus. Seulement aucun de ces vins ne correspondaient à l’étiquette de la bouteille qui le contenait : Giovanni les avaient fait transvaser au petit matin ; ainsi une bouteille de côtes-du-rhône contenait du médoc, une de bolgheri contenait du ribeiro etc. etc. Dans quel but ?

Signore Duedici se proposait de régler un petit contentieux avec quatre marchands-producteurs de sa connaissance, soit-disant experts, qu’il avait invités au mariage. Deux vieux, Leonardo et Nicolo, avaient essayé cinq ans auparavant de le rouler dans un marché ; deux jeunes, Marcello et Otello, le contredisaient régulièrement dans ses comptes-rendus sur la qualité des millésimes, et l’irritaient profondément par leur prétention et leur incompétence.

— Huh ! Huh ! Signore Nicolo que dites-vous de ce Brunello ? demandait Giovanni en lui tendant un verre d’Anjou-Brissac, et en lui écrasant un orteil.

— Excellent ! répondait Nicolo, bien charpenté, belle queue de paon, du gouleyant, il n’y a pas à dire, vous savez choisir Signore Giovanni.

Naturellement les deux vieux barbons n’étaient pas dupes de la supercherie, et Giovanni savait qu’ils ne l’étaient pas ; mais sa jouissance consistait à les forcer à émettre des appréciations fausses et absurdes, par crainte de provoquer l’esclandre de leur colérique échanson.

Marcello et Otello, les deux jeunes wannabe œnologues, se montraient eux très sévères dans leur notation des bouteilles, sans en soupçonner le moins du monde l’appellation menteuse : les tanins étaient mal équilibrés, le vigneron avait un peu trop mis de sulfite, ce vin avait séjourné dans des cuves de hêtre et non de chêne, le pH du terrain de la vigne n’avait pas été amendé etc. etc.

— Yourgl ! houa ! ah ! ah ! vraiment, vraiment Otello vous me ferez mourir de rire. Mais goûtez moi maintenant ce Cahors, et osez me dire que vous lui donnez moins de cinq étoiles !

Signore Giovanni avait poussé le vice jusqu’à mettre dans la prétendue bouteille de Cahors un excellent vin blanc Riesling additionné de quelques paillettes de permanganate de potassium et d’une goutte d’hélianthine qui lui donnaient une robe rouge-violette vraiment magnifique.

— Il a du corps, un bon tirant en bouche, des arômes de fruits rouges, plus proches du cassis que de la framboise, je dirais…

— Oui, oui tout à fait, approuva Marcello, mais pour sa nuance de gamut j’incline plus vers la grenade andalouse que vers le cassis.

— Biouuuh oh hu hu ! Des arômes de fruits rouges !! vous êtes fort les gars ! hurlait de rire Giovanni, en leur bourrant l’estomac d’amicaux coup de poings.

Tandis que s’échangeaient entre spécialistes ces propos hautement techniques, le vulgum pecus, le ramassis de trop crédules aveugles et d’anarchistes rebelles, excités comme des veaux hors de l’étable après l’hiver, s’empressait de siphonner à vitesse record les superbes flacons que Giovanni offrait si généreusement. Bien des connaisseurs parmi eux s’épataient du manque constant de correspondance entre l’étiquette et le jus, mais enfin à chopine gratuite on ne chicane pas, surtout quand elle est bonne et passe facilement ses treize degrés. Aussi, une heure après le début de la fête, la plupart des convives étaient-ils passablement éméchés ; les lunettes noires gisaient à demi-cassées par terre et sur les tables ; des enfants avait organisé un mini-golf avec les cannes blanches et des mandarines.

Enfin le majordome vint dire à l’oreille de Giovanni :

— Ils n’ont plus de vin…

— Oumph ! Hou ! Hi hii ! Envoie le tracteur…

La deuxième livraison de vin prévue par Signore Duedici arrivait du bout de l’allée, sur une remorque tirée par le tracteur, et consistait en une pyramide de trois douzaines de tonnelets de 25 litres chacun, remplis de … nul ne le savait, sinon le maître de maison et son majordome.

Un mois auparavant Giovanni s’était procuré auprès d’un aubergiste trois ou quatre muids de provenance variées, pleins d’une passable piquette, qu’il avait ensuite répartis dans les tonnelets, en mélangeant dans diverses proportions. Chaque tonnelet contenait donc un liquide différent, mais toujours de bien plus basse qualité que le vin des premières bouteilles.

Au milieu des acclamations de la foule, le tracteur et sa remorque s’arrêtèrent ; sur l’ordre du majordome, les 36 tonnelets furent rapidement placés en rang d’oignon sur des tréteaux, et la continuation de la noce trompetée. Le Signore Duedici allait maintenant pleinement déguster sa vengeance, en obligeant les quatre négociants-producteurs-experts à goûter, sans en oublier un, les trente-six barricots, et à s’exprimer savamment sur leur contenu… cette fois-ci, il n’y avait pas d’étiquette.

Leonardo et Nicolo, les deux vieux, eurent du mal à réprimer la grimace, mais ils jouèrent le jeu : que pouvaient-ils faire d’autre ? Ils furent modérés dans leurs critiques, tout en faisant bien comprendre à Signore Duedici, qu’il poussait le bouchon un peu loin, et lui s’en esclaffait d’autant plus.

Marcello et Otello, les deux jeunes, grimacèrent nettement moins que les deux vieux, et, chose curieuse, se montrèrent sur la seconde livraison beaucoup plus indulgents que sur la première. On avait là des crus acceptables, qui n’étaient pas parfaits, certes, mais enfin c’était corsé, c’était rond, c’était subtil… Giovanni s’épongeait les yeux de bonheur. Il savait bien pourquoi Marcello et Otello disaient du bien de la piquette, après avoir dit du mal de ses bouteilles !

Bien que n’ayant goûté aucun des tonnelets et seulement une bouteille, l’énigmatique curé Celestino, le savait aussi. Assis sur la margelle d’un puits situé au milieu du parc, il observait toute cette scène d’un air aimable et fraternel.

Était-il donc si expert en vins qu’il pût en deviner la classe rien qu’à leur aspect et leur teinte ? Qui sait ? mais à son regard pénétrant, on était certain qu’il était maître en connaissance du cœur humain, en comprenant toutes les maladies et toutes les impulsions. Il n’analysait pas, il voyait simplement, immédiatement.

Il voyait que la seule préoccupation de Marcello et d’Otello, ce n’était pas le vin qu’ils goûtaient, mais la pensée constante de leur propre production, laquelle était très moyenne. Il voyait qu’en dénigrant un bon vin et en louant un mauvais, les deux jeunes ambitieux espéraient maintenir un jugement flatteur pour le leur.

Il voyait que cette ruse de la cervelle pécheresse avait existé et existait encore chez les deux vieux, mais que la science, la sagesse et l’usure des ans ne lui permettaient plus de les tromper.

Et dans le rire spasmodique et systématique de Signore Duedici, Celestino voyait les ficelles du démon qui secouaient ses muscles et ses poumons, le démon de la critique. Giovanni n’aurait-il dû pas plutôt pleurer, s’il avait vraiment aimé ses collègues ?

Malgré le grand volume de boisson représenté par la seconde livraison, les tonnelets se vidaient inéluctablement pour étancher la soif des fêtards, et ce d’autant plus rapidement que leur degré alcoolique était moindre que celui du premier vin. Pour la seconde fois donc, le majordome alla dire à l’oreille de Signore Duedici :

— Ils n’ont plus de vin…

— Ah ! Ah! qu’ils ne comptent pas sur moi pour leur en donner d’autre !

— Cependant, Signore, vos caves sont pleines…

— Ouh ! Ouh ! il n’y a plus de vin !! coupa Giovanni, en appuyant sa conclusion d’un bon de genou dans les fesses de son serviteur.

Avec le fond des tonnelets de piquette, la générosité humaine avait atteint ses limites.

— Il n’y a plus de vin !!! cria le majordome du haut du perron, les mains en porte-voix.

— Je n’en suis pas si sûr ! répliqua une voix ferme et claire en direction du puits.

Tous les yeux se braquèrent vers Celestino. Lui, tirant d’une poche de sa soutane une petite fiole en cristal, pleine d’un liquide rouge rubis, la brandit à bout de bras :

— Il y a celui-ci, dit-il en souriant.

— Hi ! Hi ! le vin de messe, ricana Giovanni. On veut goûter ! On veut goûter !

Mais Celestino, sans répondre, débouche la fiole, et en verse le contenu dans le puits.

— Puisez, maintenant, dit-il doucement.

Alors on court vers le puits, on mouline à tours de bras le treuil avec la corde et le seau ! Oh prodige ! il est plein d’ambroisie ! Grand silence… Giovanni veut goûter en premier ; à peine ses lèvres touchent-elles le bord de la coupe, que ses yeux s’arrondissent d’un étonnement inexprimable. On croit voir une vapeur trouble sortir de sa bouche. Il ne rit pas ! Il ne rit plus ! Il est guéri !

Puis c’est le tour des quatre experts. De grosses larmes coulent sur les barbes grises de Leonardo et de Nicolo : toute leur vie ils ont cherché à faire du bon vin, mais celui-ci leur fend le cœur, c’est là l’idéal inaccessible, qu’ils n’atteindront jamais ! De gros sanglots secouent les poitrines de Marcello et d’Otello : leurs yeux se sont ouverts, et ils voient clairement que jusqu’ici ils n’ont cherché qu’eux-mêmes, en prétendant être au service du bon vin.

Puis la multitude des gueux, des paysans, des bourgeois, tous tendent leur gobelet ! Et lorqu’ils l’ont bu, l’ivresse se dissipe, les parterres de fleurs brillent comme le présentoir d’un bijoutier, l’herbe verte les remplit d’allégresse, l’azur profond du ciel fascine leurs yeux et dilate leur cœur : la peste bleue n’existait plus ! On voulut porter Celestino en triomphe !

Mais il avait disparu…

3 réflexions au sujet de “Lettres aux chrétiens confinés”

  1. Excellent 🙂 J’ai eu un peu de mal pour le poème, mais j’ai fini par réussir. J’ai bizarrement bloqué sur : Ils n’apprécieront pas un semblable ☡.
    Il se taisait. L’époux sans rien comprendre encor;
    Mais je ne dirai rien, si ce n’est que ça rime aussi avec pièces d’or 🙂

    Aimé par 1 personne

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s