Nouvelles/contes, Prose

Jacob (par Chtaloun)

Des prunelliers poussent en silence au milieu des pierres, des poutres et des ronces enchevêtrées. Ils portent au bout de leurs branches des petits fruits bleutés au goût amer. Un lézard se faufile entre les buissons de buis.
Les ruines dévoilent une partie du passé. Ici, des vies s’enracinèrent et s’entremêlèrent, bâtissant des histoires individuelles et collectives de labeur et d’entraide.

Les pans de murs rappellent, çà et là, ce que fut le quotidien du hameau. Les greniers effondrés conservaient le foin pour les bêtes, et les grains pour le pain de l’hiver. Les cours de fermes s’égayaient de volailles, et parfois d’un cochon qu’on engraissait une fois l’an. Les puits offraient généreusement la fraîcheur de leur eau au cœur de l’été…

Ce village devait respirer bon le pain frais et le cidre doux, à l’automne. Les enfants se chamaillaient dans la petite cour de l’école tandis que des femmes s’activaient au lavoir en se racontant les potins.
Aujourd’hui, cette bourgade semble éteinte malgré la lumière du soleil. Quelques maisons se dressent encore côte à côte, comme suspendues dans le temps. Peu de volets sont ouverts.

Un chien aboie. Un vieux chat se repose à l’ombre d’un tilleul.

La campagne alentour est merveilleuse avec ses ruisseaux chantants, ses collines aux mille couleurs et ses forêts de pins. Les arbres arborent des teintes chatoyantes ; les oiseaux livrent sans complexe leurs joyeuses ritournelles ; et pourtant ce village semble abandonné…

Le vieux cimetière rassemble les anciens habitants tout autour de l’église. Ils sont plus nombreux ici que de l’autre côté du muret !

Parmi les tombes, certaines sont récentes ; la plupart anciennes et branlantes. Des noms, des dates sont gravés presqu’effacés, sur les croix penchées. Famille Langlois ; famille Pelletier ; famille Barthélémy…
Une plaque funéraire attire l’attention : Demandez, et l’on vous donnera ; cherchez, et vous trouverez ; frappez, et l’on vous ouvrira.

Qu’est-ce que cela peut bien signifier ?
Une rapide investigation à travers le village, conduit au vieillard adossé là, à sa petite maison.

« Jacob ? Pour sûr, je l’ai bien connu. Nous avons usé nos pantalons sur les mêmes bancs, à l’école… C’était un beau diable, ce Jacob ; roublard et manipulateur, habité par la violence. Il n’avait pas d’amis. Il cherchait moins à déplaire qu’à décourager les menaces potentielles. Et pour cela, il savait compter sur sa force et la grossièreté de son langage. »

Le vieux souffla et commença à raconter :
« Une nuit, après avoir volé un scooter, il a chuté dans les collines en cherchant à échapper aux gendarmes. On l’a retrouvé au gué du ruisseau, au lever du soleil. Il boitait. Ensuite, allez savoir pourquoi, il ne fut plus jamais le même.
Il vécut comme s’il recommençait sa vie. Il était métamorphosé en gamin gentil et serviable, bon élève de surcroît, n’usant plus de tromperies ni de ruses, avec personne. C’était un peu comme si l’être sensible et fragile enfermé en lui, avait vaincu le fort que, jusque-là, il avait voulu être sur le devant de la scène…
Le revers de la médaille fut sa bizarrerie. Jacob avait changé. Il avait un besoin impérieux de parler à Dieu et surtout… de nous parler de Dieu !
Dieu par ici, Dieu par là…
Qu’est-ce qu’il a pu nous embêter avec ça ! Il faut croire en Jésus pour avoir la vie éternelle, nous répétait-il. Ses certitudes nous agaçaient.
Nous enragions d’entendre toujours le même discours ! »

Le vieil homme explique :
« Nous, la mort, elle ne nous faisait pas peur. Nous respirions l’immortalité à pleins poumons. L’orgueil de la jeunesse nous avait persuadés que nous étions des êtres exceptionnellement invincibles, des géants.
Cette histoire de péchés, ce n’était pas pour nous. Pensez donc : à quinze ans, on avait autre chose en tête !
Nous autres, on voulait juste s’amuser, profiter de la vie, courir les filles et tout ça. Faire les choses de notre âge, quoi !
La mort, Dieu et sa clique, ça ne nous intéressait pas. Ce n’était pas notre truc. Allons donc ! C’est pour les vieux, tout ça. Des contes de bonnes femmes !
Alors, nous nous moquions de lui. Nous ne cachions pas un certain plaisir à blasphémer en sa présence. Quand j’y repense, je me dis que nous étions d’affreux provocateurs ! On prit l’habitude de se défouler sur Jacob. Il nous arrivait fréquemment d’être très méchants.
Nous formions une troupe de guérilleros en culottes courtes. Jacob était notre cible, notre ennemi privilégié, notre souffre-douleur pratique et inoffensif. Et nous, nous nous encouragions mutuellement en poussant des cris de guerre qui effrayaient davantage les moutons dans les prés, que notre Jacob local.
On lui en a fait passer de sales quarts d’heure ! Et nous étions fiers de nous !Pour ma part, je crevais régulièrement les pneus de son vélo. Certains de nos camarades glissaient des pièges à souris dans son cartable, ou déchiraient les devoirs à rendre le jour même… »

Le vieillard secoue la tête :
« Jamais il n’a répondu à nos attaques ; jamais. Lui, autrefois agressif et bagarreur, il se laissait faire, en silence. Son accident l’avait apparemment transformé en mauviette ! Plus les attaques pleuvaient, plus il semblait s’enraciner dans son Dieu. Jacob nous apparaissait décidément inébranlable. »

Un pic vert tambourine méthodiquement un arbre. Le vieux le regarde un instant puis s’éponge le front avec son large mouchoir à carreaux :
« J’ai aperçu Jacob, un soir sur la colline. Les yeux en larmes, les bras levés vers le ciel, il dialoguait avec son Dieu, une fois de plus. Il demandait, je l’entendais même, implorer, supplier de déverser sur nous une pluie de bénédictions à ne plus savoir qu’en faire !
Mais quel était donc ce Dieu qui, au lieu de décourager Jacob, semblait le consoler et renouveler ses forces ? Tout cela était vraiment bizarre…
« On n’était pas dans le même monde, Jacob et nous ! »

Le vieil homme passe sa main dans sa barbe blanche et reprend :
« Jadis champion des pitreries, Jacob était aussi très colérique. Il écumait de rage pour un oui, pour un non. Dorénavant, il se révélait paisible et calme. Nos insultes, nos jets de pierres et de paroles empoisonnées ne semblaient pas l’atteindre. Il était méconnaissable.
Dès qu’il avait un moment, il lisait la Bible et priait ; peu importe l’endroit ; peu importe l’heure. Il se tenait toujours en compagnie de son Dieu.
Exaspérés, nous lui dérobâmes ce gros livre et le dissimulâmes dans le tas de fumier du Père Martinez. Persuadés que c’en était ainsi fini de cette péripétie qui nous contrariait, qu’est-ce que nous avons pu rigoler !
Et v’là-t’y pas notre Jacob qui se retrousse les manches ! A genoux dans le purin, il a passé des heures à explorer le lisier. A la fin de la journée, il ne sentait pas la rose hein, ce vieux Jacob ! Mais il a fini par le retrouver son sacré bouquin. Il pleurait de joie. Et nous on pouffait.
Mais qu’est-ce qu’il s’est pris comme raclée en rentrant chez son père ! »

Un marronnier lâche quelques fruits dans l’ancienne cour d’école. Le vieil homme se gratte la tête, songeur :
« Il n’a jamais semblé nous en vouloir. En tout cas, jamais il n’a montré ni haine ni colère, ni même tenté de se venger. Jacob n’était pas rancunier. »

Un moment de silence, puis le vieux marmonne en essuyant subrepticement une larme au coin des yeux :
« Nous aurions bien mérité qu’il nous fasse payer nos comportements de mauvais garnements… »

Le presque centenaire se mouche bruyamment puis reprend :
« Il l’a nettoyée délicatement, sa Bible, puis faite sécher au coin du feu. Les pages n’avaient plus la même souplesse. Il l’a gardée toute sa vie, cette Bible. D’ailleurs, elle existe toujours. Tenez, je vais vous la chercher… »

Le petit vieux se lève et entre dans sa maisonnette. Il en sort peu de temps après, tenant précieusement dans ses mains un gros livre qu’il feuillette machinalement. Il explique :
« Il me l’a donné juste avant de mourir: Pour toi, homme de Dieu, fuis ces choses, et recherche la justice, la piété, la foi, la charité, la patience, la douceur.
C’était son passage préféré… »

Le vieil homme pose doucement la Bible sur ses genoux et poursuit :
« Après l’histoire du fumier, je me suis demandé quel pouvait bien être l’intérêt de cette Bible. Explorer un tas de fumier pour un livre…
Je ne sais pas pour vous, mais moi, je ne l’aurais certainement pas fait…
Jacob l’a fait ! Et il a continué de lire la Parole de son mystérieux Dieu, comme si rien ne s’était jamais passé. Mais pour nous, ce ne fut plus jamais pareil. On se posait des tas de questions. Je me posais des tas de questions…
Gratter le fumier à mains nues. Faut avoir une bonne raison pour faire une chose pareille !
Jacob, il l’a lue jusqu’à sa mort, sa Bible… »

Le vieillard semble scruter l’horizon. Il se ressaisit :
« Après ça, on n’a plus jamais ridiculisé Jacob. On ne riait plus de lui. On n’imaginait plus de pièges, de stratégies, toutes ces connivences de gamins imbéciles. Finis la cruauté et la bêtise, les crocs-en-jambes et les punaises sur les chaises ; terminées les insultes, les attaques.
Nous avions grandi tout à coup. Notre conscience s’était comme réveillée. Nous réalisions la profondeur du chaos intérieur qui emplissait notre âme, et que côtoyait allègrement notre désinvolture.
Personnellement, je ressentais que quelque chose d’obscur régnait en moi, que je ne maîtrisais pas vraiment. Cela me tourmenta. L’enlèvement de mes œillères m’ouvrit sur une réalité qui jusque-là m’était inconnue, inaccessible. La jalousie m’habitait, m’aveuglait, m’étouffait. Au fond, j’étais jaloux de Jacob. Jaloux de son aplomb ; jaloux de sa liberté d’être lui-même, peut-être…
J’étais terrifié à l’idée que j’avais cru maîtriser ma vie. Or, je découvrais qu’il n’en était rien. J’étais un jouet dans une main effrayante.
Je pleurai alors le mal qui était en moi, bien décidé à tout mettre en œuvre pour changer ; devenir autre, moi aussi… »

Un temps de silence. Le temps de reprendre son souffle et le vieil homme poursuit :
« Tout seul face à nous, Jacob a résisté des semaines, des mois, opposant patiemment sa détermination à notre totale hostilité. Finalement, le héros, c’était lui ; pas nous !
Peu à peu, tous les gamins du village se sont approchés de lui pendant ses lectures. Tout d’abord, nous l’observions sans rien dire, sans un geste. Nous osions à peine respirer. Puis un jour, quelqu’un lui demanda de nous raconter la Bible. Jacob s’est exécuté avec beaucoup de gentillesse et de joie. Il prenait le temps de nous expliquer, sans se moquer de notre ignorance.
Nous avons passé là des temps de pur bonheur.
Je regardais son visage, pendant qu’il parlait des choses de Dieu. C’était étrange. Il y avait comme une lumière dans ses yeux. Et les mots qu’il disait étaient si beaux, si riches d’espérance et de paix… »

Le vieillard lève la tête vers le ciel, songeur :
« Nous avons fini par nous y faire, aux étranges manières de Jacob. Dorénavant, nous désirions tous qu’il devienne notre ami. Il était un modèle, pour nous. Je voulais être comme lui. Je voulais rencontrer Dieu.
La plupart des jeunes du village, et même certains vieux, se retrouvaient régulièrement autour de lui. Nous écoutions les paroles de la Bible, jusqu’au jour où Dieu se révéla à chacun de nous. Des louanges joyeuses s’élevèrent alors vers ce Dieu dont jadis nous blasphémions le nom, sans vergogne. »

Le vieil homme sourit.
« Jacob a marché toute sa vie à la suite de son Dieu, l’implorant constamment de nous garder du mal.
Nous étions heureux, amis et frères. La vie au village était merveilleuse.
Bien sûr, nous avons connu les orages et les tempêtes. Les épreuves n’ont pas manqué, mais elles ont été, je crois, autant d’opportunités pour ancrer plus solidement notre foi en Jésus.
La vie chrétienne est un champ de batailles, n’est-ce pas ?
Je crois que nous nous sommes bien battus, avec la force du Seigneur !
Quand Jacob est mort, nous l’avons beaucoup pleuré. Il me manque encore aujourd’hui. C’était mon grand frère.
Son cœur est resté intègre jusqu’à son dernier souffle. Il fut un véritable soldat du Seigneur.
Je peux dire qu’il a contribué à faire de nous des mendiants assidus de l’amour de Dieu !
Si Jacob avait refusé d’être un instrument docile et fidèle dans la main du Seigneur, où serais-je aujourd’hui ?
Un jour, moi aussi je sais que je verrai Dieu face à face ! »

L’air se rafraîchit. Le soleil baisse à l’horizon. Une douce brise soulève quelques feuilles flamboyantes. Le vieillard murmure dans un souffle :

« La fameuse nuit au gué du ruisseau, c’est sûr… Jacob a vu Dieu… »

Fin

Ce livre fait partie de notre recueil de nouvelles :

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