Rois, Soldats et Prophètes, Théâtre

Naaman (6)

Acte II (troisième partie)

Scène V

FARIKA – LÉA – NAAMAN

NAAMAN

Hélas ! Malheur à moi ! Quel horrible tourment !

FARIKA

Le voilà ! Quelle plainte et quel visage sombre !

NAAMAN

De mes jours de malheur quel est encor le nombre ?

LÉA

Parlez-lui, Farika !

FARIKA

                          Trop rude est le combat.
Le courage me manque. Non, je ne pourrai pas.

NAAMAN

Me pendre à ces colonnes, me noyer dans le fleuve…

FARIKA

Rimmon, fortifie-moi dans ma terrible épreuve !

LÉA

Éternel, sauve-nous !

FARIKA

                                Naaman, mon mari,
Que puis-je soulager ton pauvre cœur meurtri ?

NAAMAN

Laisse-moi !

FARIKA

                 Mon ami, viens que je te console.
Léa, notre servante, par de douces paroles
Nous invite à l’espoir dans le Dieu des Hébreux.

NAAMAN

Il ne t’est pas permis de toucher un lépreux.

LÉA

Mon cher maître, écoutez votre indigne servante,
Qu’un regard de mes yeux calme votre épouvante,
Que de mes lèvres un mot pénètre votre cœur
Et que mon doux conseil calme votre frayeur.
Le terrible Nazar ne sert qu’un dieu de pierre
Qui n’a fait ni le ciel ni modelé la terre.
Ne crains pas les augures du servant de Rimmon.
Place-toi sous celui dont « Je suis » est le nom.
Lui seul a le pouvoir de briser ton courage.
L’idole sur ton corps n’osera nul outrage.
La lèpre sur ta peau ne déchirera rien.
Celui qui te menace ouvre sa bouche en vain.

NAAMAN

Par Rimmon ! Quelle audace ! La fureur de ton maître
S’abat sur toi. Va-t’en ! Et que de disparaître
Tu me fasse à l’instant l’ineffable plaisir.
Tes stupides paroles je ne veux plus ouïr.

LÉA (en pleurs)

Pourquoi ne veux-tu pas… ?

NAAMAN

                                          Tais-toi, jeune insensée.
La malédiction est déjà prononcée.

Regarde !

(Il découvre son bras.)

                N’est-ce pas l’œuvre de notre dieu ?
Cesse de blasphémer, ouvre enfin tes beaux yeux.
Rimmon est tout puissant, il dirige, il gouverne.
Tes consolations ne sont que balivernes.
Quittez-moi toutes deux et laissez-moi mourir !

FARIKA

Mon cher époux…

NAAMAN

    Va-t’en !

FARIKA

                                        Que tu me fais souffrir !

NAAMAN

Trouve un autre mari, laisse-moi disparaître,
Pour la servante juive désigne un autre maître.

FARIKA

Venez, chère Léa, il n’écoutera point.

LÉA

La parole de Dieu, telle un glaive à mon poing
Me réclame au combat. Je ne romps pas la lutte.
L’âme de Naaman l’ennemi me dispute,
Ignorant la puissance que l’Esprit met en moi.

FARIKA

Mon mari est malade, et toi folle, ma foi.

LÉA

Bon maître écoute-moi, je ne saurai me taire.

NAAMAN

Quel nouveau coup d’éclat es-tu prête à me faire ?

LÉA

La lèpre t’a touché, soit, j’ai fait une erreur.
Est-ce de ton Rimmon que te vient ce malheur ?
Admettons ! Je connais, moi, le Dieu de la vie,
Celui qui vainc la mort, brise la maladie.
Oh ! viens à sa rencontre, ô maître Naaman,
Ce Dieu toujours fidèle, ami toujours aimant.
C’est lui qui t’a créé, c’est lui qui te fait vivre.
Veux-tu que de ta lèpre un jour il te délivre ?

NAAMAN

Quelle offrande ton Dieu me veut-il en retour ?

LÉA

Il ne demande rien. Il agit par amour.
Il exige une chose, car dans sa jalousie,
Il ne tolère pas qu’un autre dieu tu pries.

NAAMAN

N’adorer qu’un seul dieu ? On ne l’a jamais vu !
Pourquoi laisser les miens et pour un inconnu ?
Depuis ton arrivée, sur la même musique
Tu chantes qu’il nous faut servir ce Dieu unique.
Comment le connais-tu ? En quel lieu le trouver ?
Tu le dis créateur, pourrais-tu le prouver ?

LÉA

À quoi sert d’adorer le soleil ou la lune
Qui n’ont de sentiment ni de puissance aucune ?
Seul Éloïm possède un pouvoir créateur.
Qui a conçu les fruits, les arbres et les fleurs ?
Qui a formé les cieux ? Qui a fondé la terre ?
Qui a donné la vie d’un seul grain de poussière ?

NAAMAN

À l’idée d’un seul dieu je ne saurais céder.
Pour cet ouvrage immense ne l’a-t-on pas aidé ?
Le véritable Dieu que tu prétends connaître
Te salue-t-il parfois en ouvrant sa fenêtre ?

LÉA

Allons, ne raille pas.

NAAMAN

                               Tu railles bien Rimmon.

LÉA

Le seul vrai Dieu réside en son temple, à Sion.

NAAMAN

Supposons que ton Dieu ait vu couler mes larmes,
Comment fléchirait-il ? Dis-moi donc ! par quel charme ?

LÉA

À des hommes choisis mon Dieu s’est révélé.
Fidèles messagers, tels Moïse appelés.
Tu devrais rencontrer le prophète Élisée.

NAAMAN

Un prophète, à présent ! Sotte billevesée !

LÉA

Prends garde d’insulter de Dieu le serviteur,
Son nom devrait suffire à t’inspirer la peur.
Que ta foi s’abandonne à ce glorieux maître :
La paix, la guérison, il te fera connaître.
Un jour chez une veuve emplie de désarroi[1]
Élisée demanda : « Que ferai-je pour toi ?
– Hélas ! mes deux garçons peinent dans les entraves.
Le créancier les prit pour les vendre en esclaves.
Si je ne paie ma dette ils me seront ravis,
Mais je suis sans argent, n’ayant plus de mari.
– Te reste-t-il un peu de grain ou de farine ?
– À peine un vase d’huile pour contrer la famine.
– Alors, ne tarde pas, va dans les magasins,
Emprunte des amphores, va chez tous tes voisins. »
Sans poser de questions, la femme obéissante
Collecta force jarres, ô fortunée servante !
La femme avait la foi, Élisée le pouvoir.
Ce fut le plus beau don qu’elle eut pu recevoir :
Les quelques gouttes d’huile apportées par la veuve
Des centaines de pots remplirent en un fleuve.
Elle paya sa dette et reprit ses enfants.
Dieu l’a mise à l’abri du besoin maintenant.

NAAMAN

Curieux magicien qui multiplie de l’huile !

LÉA

Plus tard, dedans Sunem, une petite ville,
Une dame très riche, mais pleine de piété
Se plaignit face à lui de sa stérilité.
Élisée sans tarder répara ce dommage :
D’enfanter largement elle avait passé l’âge.
Bientôt, grâce au Seigneur, un fils elle conçut.

NAAMAN

Ceci n’est que fortune. Je ne suis convaincu.

LÉA

L’enfant devenu grand, oh ! quel jour de souffrance !
Travaillant dans un champ, tomba sans connaissance.
On l’emmena chez lui. Quel misérable sort !
Parvenu chez sa mère le garçon était mort.
On s’en alla quérir Élisée dans l’urgence.
Le prophète comprit du défi l’importance.
Il entra dans la chambre où le garçon gisait.
Sur ce lit de malheur où plus rien n’espérait
Le saint homme de Dieu s’allongea sur sa couche,
Et sa main dans sa main, sa bouche sur sa bouche,
Et ses yeux dans ses yeux, se soudant à son corps,
Élisée lui rendit la vie sans un effort.

FARIKA

Si le Dieu de Léa les défunts ressuscite,
Il te délivrera, te guérira bien vite.

NAAMAN

Voici le roi.

Scène VI

FARIKA – LÉA – NAAMAN – BEN-HADAD

BEN-HADAD

                  Je viens chez toi sans avertir.
Tant de bruits nous alarment et je n’y puis tenir.
De terribles nouvelles ici chacun m’informe.
Le cœur empli d’angoisse et sans aucune forme
Je viens savoir de toi si le fait avéré
Du corps de Naaman le mal est déclaré.

NAAMAN

Hélas ! La chose est vraie. De la lèpre la plaie
S’incruste sur ma peau, blanche comme la craie
Et je ne pourrai plus à la ville cacher
Longtemps ce corps meurtri, par l’opprobre entaché,
Car ce mal, il est vrai, pour l’homme n’est que honte.
Le mépris de mon peuple il faudra que j’affronte.

BEN-HADAD

Hélas ! De te sauver je n’ai pas le pouvoir.

FARIKA

Pour guérir Naaman demeure un seul espoir.
Sache, ô roi, que Léa, notre esclave fidèle
Connaît en son pays la main providentielle
Qui chassera sa lèpre. Homme de l’Éternel,
Le prophète Élisée, au pays d’Israël.

BEN-HADAD

Le pays d’Israël est contre nous en guerre.

LÉA

Parlons plutôt de paix. Ton humble esclave espère
Qu’une telle action, rapprochant nos pays,
Sauverait mon seigneur et vous rendrait amis.

BEN-HADAD

Frère, n’hésite pas. Il faut prendre la route.

NAAMAN

Je ne partirai pas tant mon esprit redoute
L’accablement, l’échec et la désillusion.

BEN-HADAD

Grand sot ! Pars sur-le-champ. Quel péril crains-tu donc ?
Reste dans ta maison, ta perte est assurée :
Lépreux tu périras. Va chez cet Élisée.
S’il ne te sauve point il ne te tuera pas.
Vers ce bon guérisseur dirige alors tes pas.
Pour t’aider je m’empresse à sceller une lettre
Qu’au roi de Samarie tu voudras bien remettre.

Scène VII

FARIKA – LÉA – NAAMAN

FARIKA

Es-tu bien convaincu ? Partiras-tu ?

NAAMAN

        Je pars.

FARIKA

Selle ton palefroi, ne souffre aucun retard.

NAAMAN

Je charge les chevaux, prépare l’attelage.
Je ne puis différer cet important voyage.

LÉA

De toutes les contrées que conçut l’Éternel,
Le plus beau des pays est celui d’Israël.
Dans ma belle patrie combien je voudrais être !
Avec vous, s’il vous plaît, emmenez-moi, mon maître.

NAAMAN

Ce n’est pas convenable. Voyager avec toi ?
Que dirait-on de nous dans la maison du roi ?

LÉA

Qu’importe ce qu’on dit de l’insolente Juive !
De revoir Samarie mon ardeur est si vive.
Je saurais te guider, je saurais te servir
Et je demeurerai fidèle à t’obéir.

NAAMAN

M’en aller avec toi délaissant mon épouse ?
Ne redoutes-tu pas de la rendre jalouse ?

LÉA

Qu’empêche Farika de nous accompagner ?

FARIKA

À rester en Syrie je dois me résigner.
Les affaires du maître et ma santé fragile
Me contraignent, hélas, à demeurer en ville.
Je redoute les ruses de cette Salia,
Mais ne crains aucun mal de ma douce Léa.
En toi, ma chère enfant, j’ai pleine confiance
Et je puis concéder sans en subir l’offense
Que vous deux loin de moi soyez prêts à partir.
J’ai crainte que Nazar ne te fasse subir
L’injuste châtiment de ton apostasie
Et ne te fasse ici brûler pour hérésie.

NAAMAN

Allons ! Lève-toi donc et suis ton général.
Le temps que je t’apprenne à monter à cheval.


[1] 2 Rois Ch. 4

4 réflexions au sujet de “Naaman (6)”

  1. Je suis complètement sous le charme de cette histoire et en totale admiration devant le talent de l’auteur… Les vers sont enivrants, le rythme de l’histoire est prenant, le tout est irrésistible… un GRAND bravo, je suis fan ! *clap clap clap*

    « Ne craignez point, Madame, ayez en l’Éternel
    Confiance infinie, c’est un Dieu paternel,
    Sa puissance se joue de toute la matière,
    Il se rit de l’idole, se moque de la pierre.
    Ne prêtez nulle foi aux rumeurs de la cour :
    Je crois au Dieu vivant, je crois au Dieu d’amour (…) »

    Je vais de ce pas imprimer cet extrait pour l’afficher en A3 dans mon bureau !

    Aimé par 1 personne

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