Rois, Soldats et Prophètes, Théâtre

Naaman (7)

ACTE III

Samarie, le palais du roi.

Scène première

JORAM – JOSAPHAT

JOSAPHAT

Joram, quelle victoire ! Quelle belle aventure ![1]
Ne vois-tu pas de Dieu la noble signature ?

JORAM

Ennemis politiques et cependant amis,
Josaphat, il est vrai, nous nous sommes unis
Avec le roi d’Edom contre les Moabites,
Nous avons pourchassé leur révolte subite.

JOSAPHAT

Dans cette guerre obscure et ce combat pressant,
Reconnais, roi Joran, le bras du Tout-Puissant.

JORAM

La bataille, il est vrai, me paraît peu commune,
L’Éternel s’est levé contre toute fortune.

JOSAPHAT

Pendant que sur la place un harpiste jouait,
Inspiré par l’Esprit le prophète annonçait :
« Creusez partout des fosses, creusez dans la vallée. »
C’est ainsi que parlait le prophète Élisée.
« L’aride sécheresse aussitôt cessera ;
Et l’œuvre de vos mains de flots se remplira. »
Le peuple obéissant se soumit à l’ouvrage.
Alimentés des pluies d’un effrayant orage,
Les fossés furent pleins. Le soleil se leva,
D’un reflet cramoisi l’eau claire flamboya.
Du pays de Moab la nation aveuglée
Crut voir dans le lointain la plaine ensanglantée.
Pensant que l’ennemi s’était entretué,
Certains de la victoire sur nous se sont rués,
Mais nos soldats campaient tous solides et fermes,
Ainsi tous ces combats connurent un court terme.

JORAM

Voilà notre courage enfin récompensé !
Mais par cet Élisée je me sens offensé.
Toi seul, roi Josaphat, il respecte et vénère
Tandis qu’il me décoche des paroles amères.
De son irrévérence mon orgueil est flétri.
Est-ce de l’Éternel que lui vient ce mépris ?

JOSAPHAT

Tu le sais bien, Joram, faut-il te le redire ?
Semblable aux anciens rois, que dis-je, toujours pire,
Tu as abandonné la crainte de ton Dieu
Et fais des onctions au faîte des pieux.
Du divin créateur écarte la colère,
Abandonne pour lui l’idole de tes pères.
Abandonne les veaux de Dan et de Béthel
Et ramène à la foi ton peuple d’Israël.

JORAM

Il me convient à moi de servir les Aschères
Et la Reine des Cieux parmi les dieux m’est chère.
Il est vrai qu’Élisée, ce prêcheur de discours
À réformer ma vie m’exhorte chaque jour.
Ne craint-il point la mort, ce prophète indocile ?
Le forcer à se taire me serait bien facile.

JOSAPHAT

Éloigne-toi toujours de la vraie piété !

JORAM

D’autres soucis attisent mon anxiété :
Le Syrien toujours m’oppresse et me menace.
Et nul ne peut dompter cet ennemi tenace.
Vaincu par maintes fois, mais jamais terrassé,
Frappant comme un bélier mon royaume harassé,
Contre lui la victoire jamais réalisée.
Qui nous délivrera ?

JOSAPHAT

                               Va trouver Élisée.

Scène II

JORAM – JOSAPHAT – UN SERVITEUR

JORAM

Que nous veut cet esclave importun ?

LE SERVITEUR

                                                         Mon Seigneur.
Un noble Syrien revendique l’honneur
De paraître à vos yeux, Sire, avec insistance
Et de votre entrevue demande l’audience.

JORAM

Par hasard nous parlons de ces maudits voisins.
À quelle fin, pourquoi veut-il un entretien ?

Qui est-il ?

LE SERVITEUR

                Naaman, général des armées.
Chargé d’une missive avec lui amenée
Il veut vous faire part.

JORAM

                                 Je suis embarrassé.
De déclarer la guerre Damas est empressé !

(Au serviteur.)

T’a-t-il donc informé ? Sais-tu ce qu’il désire ?

LE SERVITEUR

Naaman, mon Seigneur, n’a rien daigné me dire.

JORAM (à Josaphat)

Laisse-moi te conduire à tes appartements,
Et puis je recevrai ce fâcheux Naaman.

Scène III

NAAMAN – LÉA

NAAMAN

Nous voici parvenus dans cette forteresse ;
De rencontrer ton roi l’attente enfin me presse.
J’ai l’épître sur moi, et quand il la lira,
Il saura que mon prince, le puissant magistrat
L’enjoint d’intervenir. Oui, Ben-Hadad ordonne
Que ce piètre vassal obéisse en personne.

LÉA

Vassal ! Mon beau pays est-il déjà conquis ?
Les peuples de la mer as-tu déjà soumis ?
Crois-tu que ton orgueil soit une vertu rare
Pour que dans le mépris ton fol esprit s’égare ?
Oui, comme un conquérant marchant dans ce pays,
Des villes et des gens sans cesse tu médis,
De la table et du lit ne cesses de te plaindre.
De village en hameau toujours t’entendre geindre !
Le soleil est trop chaud, les mulets sont trop lents.
Nul ne vaut ton Damas où tout est excellent.
Tout ici te déplaît. O souffre que j’en rie :
Les cailloux du chemin sont moins beaux qu’en Syrie.

NAAMAN

Cette piste exécrable a mon corps fatigué.
Abstiens-toi, je te prie, Léa, de me narguer.
Je ne suis pas d’humeur…

LÉA

                                        Pour moi aussi la route
Fut longue et difficile, et je pourrais sans doute
Me plaindre autant que toi. Je ne suis pas soldat,
Façonnée pour la guerre et rodée au combat.
Mes jambes et mon dos sont brisés par la selle.

NAAMAN

C’est toi qui as voulu me suivre, jouvencelle !

LÉA

C’est moi qui t’ai guidé jusqu’au palais royal.

NAAMAN

C’est toi qui m’as mené avec ce plan génial.
N’y a-t-il pas un seul guérisseur dans ma ville ?

LÉA

Discuter avec toi n’est que peine inutile.

NAAMAN

Ne boude pas, Léa.

LÉA

                               Je ne te parle plus.
D’une esclave, après tout, les mots sont superflus.

NAAMAN

Ne boude pas, Léa. Je suis un militaire
Zélé pour l’action et prompt à la colère,
Rapide pour frapper mais lent à raisonner.
J’ai parlé vivement, veux-tu me pardonner ?

LÉA

Bien sûr, mon grand nigaud. Nous voilà sur la place.
Accroche, s’il te plaît un sourire à ta face.
Le roi Joram ici daigne te recevoir.

NAAMAN

Bien sûr, il est ici. C’est lui mon seul espoir.
Il saura me guérir de cette plaie funeste.

LÉA

Il ne guérira pas.

NAAMAN

                          Comment ? Petite peste !
N’as-tu pas entendu les paroles du roi ?

LÉA

N’as-tu pas écouté ce que je t’ai dit, moi ?

NAAMAN

Mais tu n’es qu’une esclave ! De Ben-Hadad l’épître…

LÉA

Voici un général aimant jouer le pitre.

NAAMAN

Il suffit, maintenant !

LÉA

                                Je me tais. Je me tais.
Agis selon ta guise, tu seras satisfait.

NAAMAN

Je ne suis qu’un soudard. Je t’ai encor blessée.

LÉA

Laisse-moi librement t’exprimer ma pensée :
Sur terre un roi peut-il délivrer ou guérir ?
Est-il plus qu’un humain destiné à périr ?
Dieu détient le pouvoir sur la mort et la vie,
Mets ton espoir en lui, maître, je t’y convie.
D’ailleurs, le roi Joram ne craint pas le vrai Dieu.
Les dieux de Jézabel sont l’objet de ses vœux.
Il irrite Adonaï par son idolâtrie
Et dans un vil péché conduit notre patrie.

NAAMAN

Mais… La lettre ?

LÉA

                          Joram ne te guérira point.
Il fallait m’écouter.

NAAMAN

                          Léa…

LÉA

                                   Un autre point.
Crains-tu que les bienfaits de Dieu se négocient ?

NAAMAN

Mais, Léa…

LÉA

                   Te faut-il, pour ta diplomatie
Tous ces mulets chargés de pièces, de talents ?
Ta guérison veux-tu monnayer en argent ?

NAAMAN

Mais, Léa…

LÉA

                   Sans parler de toutes les soieries,
Fallait-il s’encombrer de ces tapisseries ?

NAAMAN

Léa…

LÉA

            Ne crains-tu pas la foule des brigands ?

NAAMAN

Non. Ce sont les voleurs qui craignent Naaman.

LÉA

Soit. Mais je t’avertis : aucun bien de la terre
Pour corrompre le Ciel ne sera salutaire.

NAAMAN

Enfin, Léa…

LÉA

                    Sois prêt. Voici venir le roi.
Défends bien ta couleur. Moi, je prierai pour toi.
Joram, espère-le, donnera quelque signe.
Mon rang social ici rend ma présence indigne.


[1]  2 Rois ch 3

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© 2019 Lilianof

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