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Fantine où l’amour sacrificiel

Lire l’introduction de la série : Dieu dans les Misérables de Victor Hugo
Lire l’article n°1 : Valjean ou la puissance de la grâce
Lire l’article n°2 : Javert où l’échec du légalisme
Lire l’article n°3 : Thénardier ou la grâce à bon marché

Vous n’avez pas pu rater le point commun entre les trois premiers articles de cette série : Valjean, Javert, Thénardier ont été étudiés sous l’angle de la grâce. Si je m’en étais arrêté là, notre étude sur Les Misérables et Dieu aurait d’ailleurs pu s’intitulée La grâce dans les Misérables. Cela aurait été incomplet, car il y a un autre personnage clé qui évoque Dieu, mais d’une manière bien différente, je veux parler bien sûr de Fantine :

Fantine, c’était la joie. Ses dents splendides avaient évidemment reçu de Dieu une fonction, le rire. […] Sculpturale et exquise. […] Fantine était belle, sans trop le savoir.
Tome 1/Livre 3/03

Un jour, elle décide de refaire sa vie en retournant dans sa ville natale. Mais, avant d’arriver à Montreuil, elle doit rapidement trouver une pension pour Cosette afin d’obtenir un emploi, car, à cette époque, une mère célibataire était rejetée par la société. Alors qu’elle est en route, elle aperçoit deux enfants qui jouent :

Elle les considérait, tout émue. La présence des anges est une annonce de paradis. Elle crut voir au-dessus de cette auberge le mystérieux ICI de la providence. Ces deux petites étaient évidemment heureuses !
Tome 1/Livre 4/01

Il s’agit bien sûr des filles Thénardier et nous savons que les aubergistes accepteront de garder Cosette moyennant une rétribution financière conséquente. Fantine croit (à tort) que Dieu lui-même a décidé de ce lieu pour son enfant. Victor Hugo indique cependant que c’est le destin et non la providence qui est à l’œuvre ici :

Si cette femme (Mme Thénardier), qui était accroupie, se fût tenue droite, peut-être sa haute taille et sa carrure de colosse ambulant propre aux foires, eussent-elles dès l’abord effarouché la voyageuse, troublé sa confiance, et fait évanouir ce que nous avons à raconter. Une personne qui est assise au lieu d’être debout, les destinées tiennent à cela.
Tome 1/Livre 4/01

Janis Lynn Barnett, dans sa passionnante thèse (Transformational Grace in Victor Hugo’s disponible ici) note la présence d’un étonnant dualisme manichéen chez Victor Hugo. En effet, le destin pour Hugo est une force bien souvent contraire à Dieu et sa providence, comme ici pour Jean Valjean :

Jean Valjean avait été soumis à des essais affreux ; pas une voie de fait de la mauvaise fortune ne lui avait été épargnée ; la férocité du sort, armée de toutes les vindictes et de toutes les méprises sociales, l’avait pris pour sujet et s’était acharnée sur lui. Il n’avait reculé ni fléchi devant rien. Il avait accepté, quand il l’avait fallu, toutes les extrémités ; il avait sacrifié son inviolabilité d’homme reconquise, livré sa liberté, risqué sa tête, tout perdu, tout souffert, et il était resté désintéressé et stoïque, au point que par moments on aurait pu le croire absent de lui-même comme un martyr.
Tome 4/Livre 15/01

Le destin, chez Hugo, n’est cependant pas aussi puissant que la providence de Dieu, comme le veut normalement le pur dualisme manichéen, qui repose sur l’opposition absolue de deux substances ou principes, égaux et incompatibles : le Bien et le Mal, Dieu et la Matière. En effet, dans l’épisode de Fantine, Hugo note avec ironie que le destin tient à une personne assise au lieu d’être debout, c’est-à-dire à presque rien. La providence semble beaucoup plus solide et nous voyons souvent Dieu utiliser les circonstances à ses propres fins, notamment dans la vie de Valjean. Cependant, dans ce combat entre deux forces, l’issue nous paraît quelquefois bien incertaine, loin de ce qu’annonce le christianisme qui proclame la victoire éternel de Dieu sur le mal à travers la mort et la résurrection de Jésus. Ce dualisme chez Hugo, note encore Janis Lynn Barnett, n’est pas facile à percevoir :

Hugo enveloppe soigneusement le spirituel de mystère. […] Discerner la présence et l’activité de Dieu dans le récit dépend de la capacité du lecteur à l’identifier correctement et le différencier de la puissance malveillante adverse, qui est aussi à l’œuvre dans le roman. A travers des désignations ambiguës comme « l’Inconnu », le « grand Tout », « l’incorruptible équité suprême », « l’Infini », et « l’invisible inexorable », utilisées tout au long du texte pour désigner Dieu, la représentation dualiste chez Victor Hugo des réalités spirituelles devient difficile à percevoir.

Ce spirituel enveloppé de mystère est particulièrement visible alors que Fantine est alitée, à cause d’une grave maladie :

M. Madeleine était désormais transfiguré aux yeux de Fantine. Il lui paraissait enveloppé de lumière. Il était absorbé dans une sorte de prière. Elle le considéra longtemps sans oser l’interrompre. Enfin elle lui dit timidement :
– Que faites-vous donc là ? […]
– Je priais le martyr qui est là-haut.
Et il ajouta dans sa pensée : – Pour la martyre qui est ici-bas.
Tome 1/Livre 6

Fantine voit pour la première fois Monsieur Madeleine (Valjean). Il est transfiguré enveloppé de lumière, absorbé dans une sorte de prière. Il est, aux yeux de Fantine, comme Dieu lui-même et contemple un crucifix accroché au mur. Valjean vient tout juste d’apprendre que Fantine  a tout sacrifié, par amour pour Cosette. Il a découvert en elle un modèle d’abnégation, d’amour sacrificiel pour son enfant. Il va faire, dans sa prière, le lien avec le Christ. Valjean va jusqu’à lui dire alors que, par ce sacrifice, elle mérite le ciel :

M. Madeleine avait passé la nuit et la matinée à s’informer. Il savait tout maintenant. Il connaissait dans tous ses poignants détails l’histoire de Fantine. Il continua :
– Vous avez bien souffert, pauvre mère. Oh ! ne vous plaignez pas, vous avez à présent la dot des élus. C’est de cette façon que les hommes font des anges. Ce n’est point leur faute ; ils ne savent pas s’y prendre autrement. Voyez-vous, cet enfer dont vous sortez est la première forme du ciel. Il fallait commencer par là.
Tome 1/Livre 6

Nous voyons dans ces propos une affirmation étrange, presque mystique (les hommes font des anges) où la souffrance est décrite comme une nécessité (il fallait commencer par là) pour accéder au ciel. Hugo fait une digression intéressante sur Fantine dans le chapitre Christus nos liberavit. Ce titre en lui-même qui cite la Bible (Christ nous a délivrés, dans Galates 5.1) montre assez clairement la référence au Christ qui est attachée à Fantine. Le chapitre se termine ainsi :

Elle a tout ressenti, tout supporté, tout éprouvé, tout souffert, tout perdu, tout pleuré. Elle est résignée de cette résignation qui ressemble à l’indifférence comme la mort ressemble au sommeil. Elle n’évite plus rien. Elle ne craint plus rien. Tombe sur elle toute la nuée et passe sur elle tout l’océan ! que lui importe ! c’est une éponge imbibée.
Elle le croit du moins, mais c’est une erreur de s’imaginer qu’on épuise le sort et qu’on touche le fond de quoi que ce soit, mais c’est une erreur de s’imaginer qu’on épuise le sort et qu’on touche le fond de quoi que ce soit. Hélas ! qu’est-ce que toutes ces destinées ainsi poussées pêle-mêle ? où vont-elles ? pourquoi sont-elles ainsi ?
Celui qui sait cela voit toute l’ombre.
Il est seul. Il s’appelle Dieu.
Tome 1/Livre 5/11

L’idée présente ici est que Fantine, à travers ses souffrances endurées par amour, a ainsi mérité sa place au ciel. Pourtant, la Bible ne dit jamais cela, le salut est toujours acquis par la foi seule :

Car c’est par la grâce que vous êtes sauvés, par le moyen de la foi. Et cela ne vient pas de vous, c’est le don de Dieu. Ce n’est point par les œuvres, afin que personne ne se glorifie.
Éphésiens 2:8-9

Victor Hugo dépeint Fantine comme une sainte et permet au Bien de triompher contre la veine noire de la destinée. On pourrait dire qu’il sape du même coup les accusations de dualisme manichéen, mais souvenons nous : Javert, le légaliste, meurt dans les eaux sombres (une image de l’enfer). Ce n’était pas pourtant un homme particulièrement mauvais, même s’il est rendu beaucoup plus antipathique. Fantine, qui sacrifie tout par amour, y compris son corps, entre dans la grande lueur. Cela me permet de dire qu’il y a bien du dualisme chez Hugo : entre la providence et le destin, on ne sait plus trop qui va gagner, tout est enveloppé de mystère et plus rien n’est sûr. C’est finalement Hugo lui-même qui décide de qui sera justifié, ou non. Nous aurions tellement aimé voir l’admirable Fantine, cette femme martyre, aller au ciel. Mais comment le pourrait-elle, sans avoir connu la grâce ? Si nous laissons un instant nos émotions et les propos de l’auteur de côté, nous voyons que Fantine est bien engloutie par le destin et meurt loin de Dieu, tout comme Javert. Personne ne peut obtenir le salut par ses œuvres, aussi belles et grandioses soient-elles :

Dieu nous a sauvés, non à cause des œuvres de justice que nous aurions faites, mais selon sa miséricorde.
Tite 3 :5

En fait, l’Evangile n’est pas aussi compliqué que l’écrit Victor Hugo. Sur son lit de mort, Fantine aurait pu le saisir en demandant pardon à Dieu, car Fantine aussi avait besoin de pardon. A la sortie des Misérables les plus grands critiques avaient peut-être raison de signaler le trop-plein d’hyperboles et de digressions dans le roman. Hugo a du talent, il sait tout écrire, les longues citations laissées par ici sont là pour être savourées, relues. C’est du diamant brut et il en a conscience. Il aime digresser et parler de lui, de ses opinions politiques et religieuses. Mais à force de talent, il justifie lui-même ses personnages et se met dans la position de… Dieu lui-même. Cet excès d’idéal apporte finalement une solution bien limitée à la société des misères. Jean Valjean, le prisonnier gracié par Monseigneur Bienvenu, s’en sort, Javert échoue, Thénardier est irrécupérable, Fantine est sanctifiée par l’auteur lui-même. Cela forme finalement un grand brouillard, comme celui formé par les fusillades sur les barricades, qui blêmit même le plein jour. En Dieu pourtant, il n’y a pas de brume, il est la solution, la Lumière qui peut éclairer les endroits les plus ténébreux :

La Parole était la vraie lumière, celle qui éclaire tout humain ; elle venait dans le monde.
Jean 1.9

Peu après cet épisode, vient celui de Champmatthieu (et ce n’est pas un hasard). Cet homme innocent est sur le point d’être reconnu coupable car on le prend pour un célèbre bagnard : Jean Valjean. Lorsqu’il apprend cela, le réel Valjean angoisse. Faut-il conserver son anonymat confortable ou révéler sa véritable identité en s’exposant à des poursuites ? Au terme d’une longue nuit d’hésitation (décrite dans le chapitre intitulé Une tempête sous un crâne), il va devoir prendre une décision. Alors qu’il entre dans la dans la salle d’audience du procès de Champmathieu, Valjean remarque de nouveau un crucifix :

Tout y était, c’était le même appareil, la même heure de nuit, presque les mêmes faces de juges, de soldats et de spectateurs. Seulement au-dessus de la tête du président, il y avait un crucifix, chose qui manquait aux tribunaux du temps de sa condamnation. Quand on l’avait jugé, Dieu était absent.
Tome 1/Livre 7

Tout en montrant que le destin poursuit Valjean (il revit en quelque sorte son propre jugement), Hugo place subtilement la présence de Dieu et la providence dans la scène. En plaçant un crucifix au mur au-dessus de la tête du président, Hugo signale l’autorité de Dieu sur toute autre autorité.  Il va jusqu’à dire qu’il manquait aux tribunaux du temps de sa condamnation, puis que lorsqu’il a été jugé, Dieu n’était pas là. Nous l’avions signalé dans la première partie de cette étude, il y a eu un avant et un après Monseigneur Bienvenu.

Juste avant d’entrer dans la salle d’audience, les pensées de Valjean étaient dirigées vers Fantine et Cosette. Le problème de Fantine est le même auquel il se trouve confronté, c’est l’amour sacrifice, l’amour qui se donne tout entier, magnifiquement symbolisé par le  crucifix dans la salle d’audience.

Car quoi de plus beau, de plus intense, de plus saisissant que le sacrifice de Christ ? Nulle autre religion ne repose sur un tel sacrifice pour le bien des autres. C’est une particularité du christianisme. On se souvient que Valjean a vu également un crucifix peu de temps avant dans la chambre de Fantine. Par conséquent, une fois dans la salle d’audience et confronté de nouveau à l’objet, image ultime de l’amour sacrificiel, il en reconnaît la portée pour sa propre situation, même s’il comprend bien qu’un tel amour coûte toujours cher. La grâce a eu un prix et Valjean finira par sauver l’homme accusé à tort, quitte à perdre sa propre liberté. A la manière de Jésus, il va prendre la place d’un condamné et revendiquer son identité. Sans Fantine et sans le Christ, sans doute aurait-il agi autrement ! Et nous, comment se terminent nos tempêtes sous nos crânes ?

Conclusion

Hugo, à travers Fantine, nous donne à voir la beauté de l’amour sacrificiel, qui fait écho à l’amour de Jésus-Christ pour nous. Cependant, elle révèle aussi tout ce qui a manqué aux Misérables pour mériter l’appellation de roman chrétien.

Il y a tout d’abord manqué la simplicité de l’Evangile, dissimulée habilement sous des envolées mystérieuses qui touchent parfois à un dualisme mystique. Le talent et l’orgueil de Victor Hugo ne goûtent guère à une telle simplicité de l’Evangile qui ne regarde pas au mérite de l’homme.

Il y a surtout manqué Jésus vivant, incarnation de Dieu sur Terre. Jésus est toujours représenté sur une croix (le crucifix), mais ne descend jamais. L’amour sacrificiel n’est qu’une partie de la réalité : il faut aussi contempler longuement la pierre roulée et cette nouvelle extraordinaire rapportée avec fiabilité par des centaines de témoins : Jésus est vivant.

Mais l’ange prit la parole, et dit aux femmes : Pour vous, ne craignez pas ; car je sais que vous cherchez Jésus qui a été crucifié. Il n’est point ici ; il est ressuscité, comme il l’avait dit. Venez, voyez le lieu où il était couché, et allez promptement dire à ses disciples qu’il est ressuscité des morts. Et voici, il vous précède en Galilée : c’est là que vous le verrez. Voici, je vous l’ai dit.
Matthieu 28:5-7

Est-ce que Victor Hugo a pu saisir cette grâce et contempler Jésus-Christ vivant ? Il avait toutes les clés en main. Quelques mots seulement auraient suffi ; peut-être les a-t-il prononcés sur son lit de mort, sa face blanche tournée vers le ciel, éclairée soudainement par les chandeliers de la grâce…

Fin

Note: Nous devions terminer normalement cette étude la semaine prochaine avec un nouvel article sur Cosette. Il m’apparaît maintenant que cette dernière partie présente assez peu d’intérêt et que Fantine offre une bonne conclusion. En réalité, nous pourrions écrire encore bien longtemps sur ce chef-d’œuvre tant Victor Hugo savait analyser avec justesse les subtilités de l’âme humaine…

Merci de l’avoir suivie ! Si vous avez des questions, n’hésitez pas à les poster dans les commentaires.

2 réflexions au sujet de “Fantine où l’amour sacrificiel”

  1. Un peu triste tous ces personnages et cet auteur qui passe à côté de la Grâce …
    Mais bravo pour ton travail et merci de nous avoir fait profiter de tes recherches !
    Même si la conclusion te semble évidente avec Fantine, tu pourrais nous faire part de tes commentaires sur Cosette 😉 ce serait dommage de les garder cachés !

    Aimé par 2 personnes

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